Un extraordinaire héritage au profit de l’agriculture familiale

Un extraordinaire héritage au profit de l’agriculture familiale

Auteur : Mohammed El Faiz

« Agronomie et agronomes d’al Andalus »[1] est le fruit d’un travail de l’économiste Mohammed Faiz s’inscrivant parfaitement dans le cadre de son projet de recherche amorcé depuis près de 20 années déjà. Les travaux de recherche de Faiz  embrassent l’histoire de  l’agronomie,  des jardins, de  l’hydraulique et de la ruralité dans l’espace de la  Méditerranée occidentale, et plus particulièrement le Maroc et l’Espagne. L’auteur a déjà derrière lui une série de publications à ce propos parmi lesquelles on citera : Maîtres de l'eau - Histoire de l'hydraulique arabe ( Ed Actes Sud 2005, 362 p)ainsi que « Jardins du Maroc, d'Espagne et du Portugal »(Actes Sud 2003, 237 p).

Ouvrage très riche en données historiques liées à l’économie de ce qu’on appelle parfois l’occident arabe, ce nouveau livre pourrait être abordé de plusieurs façons. L’une , tout à fait  légitime, liée à  la discipline académique, consiste à examiner l’héritage  d’une expérience historique, celle en matière agricole et agronomique de la présence musulmane  (ou arabo -musulmane) en Espagne , avec ses problématiques propres et ses débats particuliers ; une autre lecture pourrait être beaucoup  moins contraignante et consisterait en une démarche exploratoire  à travers les passages de ce beau travail, pour redécouvrir les jardins perdus de l’Andalousie, en connaitre l’histoire ; les couleurs, les saveurs et les  espaces. L’une n’empêchant pas forcément l’autre, ce travail est une invitation à d’autres recherches et d’autres réflexions à faire pour mieux se débarrasser des préjugés handicapant la liberté d’accéder à l’histoire, son patrimoine scientifique, et ses voies potentiellement fécondes afin de mieux aborder les problèmes de notre époque.  Plus qu’une question d’équité par rapport à un passé, on peut retrouver à travers les pages de ce livre la rigueur nécessaire à un livre d’agronomie et la passion pour une agriculture durable plus écologique, saine et plus humanisée.

L’agriculture à laquelle s’attache l’ouvrage est une expérience qui a débuté au 8èmesiècle (Après JC) dans la péninsule ibérique pour se poursuivre jusqu’au 16 ème siècle, plus de cent ans après l’expulsion de ses habitants musulmans et juifs. Après huit siècle de présence musulmane partielle ou totale, Al Andalus a légué une riche bibliothèque agronomique et l’émergence d’une discipline et un savoir en construction dont l’apport n’a pas encore bénéficié de la reconnaissance ni des académiciens ni du grand public.

 

Un héritage de huit siècles !

L’auteur constate que du 11éme au 14 ème siècle, l’Espagne islamique a présenté une extraordinaire production bibliographique en matière agricole et agronomique, mais c’est surtout entre le 11éme et le 12 eme siècle que cette science a connu son apogée. L’auteur le démontre à travers 4 traités d’Ibn Bassal[i], Ibn Hajjaj[ii], Abou lkhair[iii] et Tighnari [iv]produits en cette époque. Jusqu’au 16éme siècle, Al Andalus est restée un laboratoire vivant où les agronomes et curieux viennent s’inspirer.

Mais qui sont ces agronomes précoces ?  Très souvent, on connait peu de leur profil individuel sauf dans le cas où ces personnes sont reconnues par rapport à des faits hors du domaine agronomique, cette bibliographie rapportait parfois des leçons, des expériences, un état des lieux ou une organisation spécifique, elle se présentait parfois sous forme de guide ou d’encyclopédie, d’autres fois elle avait pour rôle la vulgarisation ; comme l’œuvre d’Ibnluyun(originaire d’ Almeria , 14ème siècle)

Le travail de Dr Faiz apporte aussi un éclairage sur l’histoire économique de l’Espagne musulmane, laquelle constitue en soi un lieu de divergence entre académiciens. L’auteur considère notamment que les récents travaux des chercheurs ont beaucoup avancé pour dépasser ce piège qui a marqué plus de trois siècles de controverses sur la nature de l’économie de cette région en époque médiévale . Dès 1974 Pedro Chalmeta[v] a démontré que la société Andalus ne relève pas du mode de production féodal qui a dominé l’Europe.  Il a ainsi rejoint le point de vue de l’économiste Samir Amin Se basant sur les écrits de Ibn khaldoun,[vi]L’économiste a conclu déjà que la formation économique et sociale de l’Andalus est de type tributaire-commerçante. Dr Faiz adopte cette option se fondant sur d’autres données et va plus loin dans son analyse à travers le modèle dit d’économie paysanne.

 

Une économie paysanne fondée sur une agriculture familiale

Puisant dans les écrits et manuscrits des agronomes de cette époque Dr Faiz procède à l’examen du monde des exploitations agricoles de l’Espagne musulmane, marquée par le type familial.Au niveau pratique, il relève l’impact de l’ordre juridico politique et idéologique dominant sur cette activité mais insiste sur « l’économie paysanne » déclinée à travers la domination de l’agriculture au niveau de la production et de l’emploi, la séparation entre les villes et les campagnes, l’existence d’une puissance publique et l’importance des ménages paysans dans le travail .En terme d’espace, les territoires de l’Andalus semblent confirmer l’hypothèse « d’un espace humainement dense et bien cultivé ».L’architecture étant articulée autour de villages construits soit sur des hauteurs ou sur le bord de fleuves ;les jardins potagers et les vergers au voisinage des habitations, l’aire de dépiquage plus loin. Les exploitations agricoles prolongeaient au-delà du finage immédiat l’espace productif des villages.  Les données compilées dans les manuscrits permettent déjà de confirmer la domination de cette économie paysanne.

En outre, Ibn al awwam[vii] a offert un guide de l’économie rurale au 12ème siècle, avec l’inventaire des expériences d’al Jarafe de Séville, la capitale agricole de l’occident musulman et la première grande maison rustique d’al Andalus une œuvre qui traite de l’agriculture dans ses rapports annexes avec l’élevage, la médecine vétérinaire, apiculture les animaux de la bassecour, les industries alimentaires….

 

La question des origines de l’agriculture d’Al Andalus

Pour l’auteur, s’interroger sur les origines de ce savoir est le prélude nécessaire à l’évaluation de son héritage scientifique. Il y apporte son argumentaire pour affirmer qu’en premier, l’héritage est babylonien, à travers le traité « kitab al filaha nabatéa » au 10ème siècle[viii].

De son point de vue cette influence, au-delà des textes des agronomes andalous, s’est exprimée par les méthodes culturales, lesquelles ont adopté tant les aspects rationnels que le merveilleux de l’agriculture nabatéenne.

Pour se débarrasser des origines supposées gréco latines, l’auteur consacre tout un chapitre à la question de savoir dans quelle mesure Columelle aurait influencé les agronomes d’Al Andalus ? (Columelle 1er siècle apr. JC), il dénonce une confusion regrettable chez les chercheurs et historiens, les sources arabes ont cité en effet Yunius pour désigner non pas Columelle mais l’œuvre de Vindanyunius Anatilius de Berytos , un syro-libanais de Beyrouth du 4 ème siècle ap JC. Or certains historiens soucieux de prouver l’origine latine de l’agriculture d’al Andalus se sont précipités pour le confondre avec Columelle.

Pour Faiz, l’économie d’Al Andalus est essentiellement rurale et paysanne, et ses agronomes sont des penseurs de la ruralité et défenseurs des agricultures familiales. Il écrit « bien que l’urbanisation d’Al Andalus fut assez avancée, l’économie est restée essentiellement une économie paysanne. La prépondérance de l’agriculture est confirmée par le faible effectif de la population urbaine par rapport à la population rurale et par la contribution plus importante de l’impôt agricole comparativement aux prélèvements sur l’activité commerciale ».

 

Quels buts les agronomes de l’Andalus poursuivaient-ils ?

L’auteur assure qu’ils se rejoignent tous pour insister sur l’intensification de l’agriculture reposant sur l’irrigation, l’emploi des engrais, l’amélioration des méthodes culturales, plus exactement la façon de travailler le sol et la rationalisation de la gestion des exploitations agricoles. Fait surprenant, les agronomes de l’Andalus ont adopté une approche novatrice liant les aspects agro-techniques aux aspects socioéconomiques, ce qui pousse l’auteur à parler de « révolution agricole » illustrée par des innovations destinées exclusivement au service des exploitations familiales.

Al Jarafe de Séville a émergé au cours du 11 et 12 ème siècle comme étant la capitale agricole de l’occident musulman, mais ce centre d’expérimentation agricole   n’est pas une exception, il s’inscrit dans une tradition qui a commencé dès le 8ème siècle à Cordoue sous l’ère omeyyade avec la création du premier jardin botanique de Roussafa, s’inspirant des jardins de la Syrie. Des jardins d’essais ont proliféré durant toute la période de l’Espagne musulmane à travers tout Al Andalus notamment à Tolède, Saragosse, Almeria, Valence et Tortosa. Cependant, Al jarafe de Séville était un site exceptionnel.

Les sources disponibles évoquent « 200 à 8000 villages bien peuplés, disposant d’habitations agréables et de bains maures , ils apparaissent sous leur badigeon de chaux blanche(comme) des étoiles dans un ciel d’oliviers ».Sur ces lieux les écrits attestent d’expériences qui ont embrassé différentes disciplines (hydrologie, pédologie, engrais,..) ainsi que des expériences spécifiques d’oléiculture, riziculture, viticulture, arboriculture, coton ,canne à sucre ,palmiers….

L’auteur consacre un chapitre particulier à la culture des agrumes dans les vergers d’Al Andalus, et constate que la systématique universelle la plus complète des grumes a figuré pour la première fois dans un ouvrage anonyme de Séville. Ce document extraordinaire a servi de référence pour les travaux ultérieurs d’Ibn al Awwam, et surtout d’Ibn Bassal qui ont examiné les techniques de culture des agrumes dans le pays et ses procédés d’amélioration.

 

Une véritable agrumomania

L’Espagne musulmane a connu selon l’auteur une véritable agrumomania, s’appuyant sur le développement des jardins favorisant l’imagination des agronomes et jardiniers arabes, pour la recherche des greffes les plus folles et l’exploitation des possibilités ornementales des différentes espèces de citrus…

Le modèle de l’Agdal ou la buhayra s’est développé sous forme de jardins impériaux à proximité des palais des émirs et ce fut à l’époque des almohades que ce modèle a pris son ampleur dans le Maghreb et Al Andalus, notamment grâce à la maitrise de l’hydraulique. Le témoignage des agronomes a permis à nos générations de comprendre aujourd’hui comment l’agrumiculture depuis son implantation jusqu’au moment où elle a atteint son plein développement, a constitué un élément fondamental des paysages agricoles et de l’esthétique des jardins en Al Andalus .

Dr Faiz note qu’à côté des agrumes, ces agronomes ont introduit les premières cultures tropicales dans l’Andalus de la méditerranée, notamment la canne à sucre,le bananier et le coton ouvrant la voie à l’aventure des plantes asiatiques et l’expérience des variétés amenées plus tard du nouveau monde.

Il estime que l’héritage agro-technique d’Al Andalus apporte un soutien indiscutable au développement de l’agriculture familiale considérée comme alternative adaptée pour traiter des limites et réalités actuelles du modèle industriel productiviste. En guise de conclusion Mohammed Faiz insiste d’abord sur l’aspect hydraulique très élaboré qui nécessite la réhabilitation aujourd’hui pas uniquement par fidélité à une expérience  avancée mais surtout en relation avec les problèmes et les besoins actuels de l’humanité (les traités d’al karaji[ix] et ibn al awwam). Ensuite, les acquis se trouvent aussi en matière d’exploitation des sols et de la pédologie ainsi que dans l’utilisation des engrais organiques et les méthodes de fertilisation des sols. « Dans un monde encore tenaillé par la faim et la pauvreté, on ne doit pas perdre de vue que la fonction première de l’agronomie est celle de subvenir aux besoins humains », conclut-il.

 

 

[1] Par Mohammed Al Faïz ; Agronomie et agronomes d’Al-Andalus,  Ed. La croisée des chemins, avec  le Centre de recherche Economie, Société, Culture (CRESC), EGE, Rabat.

 

 

[i] Kitab al-filaha (Libro de agricultura) par  Ibn Bassal Atolaiteli  , 11ème siècle.

[ii]Al moknii fi al filaha , ibn al hajjaj al ichbili 11ème siècle.

[iii] Abū l-Khayr al-Ishbīlī, Kitāb al-Filāha.. Introduccion, edicion e indices por Julia Maria Carabaza Bravo. Madrid : Instituto de Cooperacion con el Mundo Arabe, 1991.

[iv]Muhammad ibn Malik al-Murri dit al-Tighnari en liaison avec la localité de Tighnar près de Grenade où il a vécu  (1073–1118),

[v]P.chalmeta : concessions territoriales en Al Andalus .Cuadernos de Historia (Hispania) VI 1975.

[vi] S Amin : le développement inégal. Ed de Minuit.

[vii] Kitab al filaha par Yahya Ibn al Awwam Al Ichbili (12ème siècle)

[viii] Ibn Wahshiyya, écrit du 10ème siècle.

[ix]né à la fin du xe siècle et est mort au début du xie siècle et avec certitude après 1015 à Bagdad ,auteur de :  Inbat al-miyah al-khafiya.


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