Turquie : La liberté d’expression en état de siège

Turquie : La liberté d’expression en état de siège

Les relations contemporaines entre médias et pouvoir politique en Turquie ont été fortement marquées par des conflits d’intérêts au sein de ce qu’on appelle le « bloc de pouvoir ». Force est de constater qu’elles sont exploitées par celui-ci sans déboucher pour autant sur des règles et des régulations démocratiques publiquement approuvées. Depuis 2002, et durant les mandats des trois gouvernements successifs du Parti pour la Justice et le Développement (l’AKP en turc), ces conflits n’ont fait que s’exacerber de plus en plus. Le pouvoir a eu recours à diverses méthodes de pression, y compris la force brutale, pour réprimer les quelques voix d’opposition existantes. Le paysage médiatique actuel en Turquie est une reconfiguration totale engagée depuis le début des années 2000.

À travers cette courte synthèse, il s’agit d’analyser quelques cas révélateurs des débats concernant « la propriété des médias et leur contrôle » durant les douze dernières années de pouvoir de l’AKP. Nous nous appuierons sur les « approches d’action et structurelle » proposées par le sociologue Graham Murdock (1982 : 124-5). La perspective consiste ici à examiner comment les acteurs clés opèrent dans la structure de l’univers médiatique en Turquie, reproduisant ou modifiant même cette dernière.

Les gouvernements successifs de l’AKP et les médias

Un an avant les élections législatives de 2002 qui ont amené l’AKP au pouvoir, la plupart des grands groupes de médias ont été très fortement affectés par la crise financière. Étant partie intégrante de conglomérats ayant des intérêts dans le secteur financier, les entreprises médiatiques de ces groupes ont été soit exclues du secteur, soit reprises par le Fonds d’assurance des dépôts d’épargne (TMSF en turc). Deux d’entre eux (Doğan et Dogus) ont en revanche traversé la crise sans dommages importants (Sözeri et Güney, 2011 : 39). Lorsque l’AKP a remporté les élections parlementaires de 2002, les grands groupes de presse en Turquie avaient pour nom Doğan, Doğuş, Çukurova, IHLAS, Uzan avec TMSF émergeant comme un nouvel acteur. Albayrak et Feza étaient également deux autres groupes influents au sein des milieux islamo-conservateurs.

Au cours de son premier mandat au gouvernement (2002-2007), la stratégie du parti au pouvoir a été de réduire certains groupes de médias, comme l’a montré la chute du groupe Uzan (Adaklı, 2009 : 561-6). La famille Uzan était à la tête de médias puissants, notamment de la première chaîne privée de diffusion (Star TV), et possédait la deuxième plus grande entreprise de réseau de téléphonie mobile en Turquie (Telsim). Le groupe défendait plus largement des intérêts dans les secteurs de l’énergie et de la banque. Cependant, la configuration a bien changé quand Cem Uzan a voulu s’engager en politique, à travers la création du parti Genç (parti de la Jeunesse), qui a obtenu un soutien électoral inattendu lors des élections de 2002. En 2003 et 2004, le groupe a fait l’objet d’enquêtes et de poursuites judiciaires, cette situation a pris fin avec la fuite de la famille à l’étranger et la confiscation de ses entreprises par le TMSF. Ethem Sancak, un homme d’affaires pro-gouvernemental, qui est une figure importante des deuxième et troisième mandat de l’AKP, détient désormais la chaîne Star TV après un long processus de succession.

La tactique de l’AKP a également été de mettre en cause le groupe Doğan. Aydın Doğan est un magnat contrôlant le plus grand conglomérat de médias en Turquie. Le Doğan Media Group (DMG) a également des investissements dans le domaine de l’industrie et du commerce. S’il existait déjà plusieurs indices de la relation difficile entre Aydın Doğan et le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, celle-ci s’est exacerbée à l’occasion d’une controverse publique en 2008, plus précisément lors de la couverture par des médias du groupe d’une affaire judiciaire en Allemagne. Zahit Akman, directeur de la Radio et de la Télévision du Conseil suprême (RTÜK), était accusé d’avoir transféré illégalement des fonds collectés par une œuvre de bienfaisance pour la Turquie afin de les utiliser à des fins privées et pour subventionner les activités politiques de l’AKP (Cagaptay, 2008). En réponse, M. Erdoğan a appelé au boycott public des journaux et des revues du groupe Doğan en employant l’expression de « terreur médiatique ». Il a également affirmé que le traitement de l’affaire par les médias de ce groupe venait en représailles à son refus d’accorder à Doğan un permis pour la rénovation du grand hôtel Hilton à Istanbul (Egin, 2013 : 52). En 2009, un coup plus dur a été assené quand le groupe Doğan a été pénalisé par de très lourdes amendes fiscales d’un total de 3,7 milliards de dollars (Adaklı, 2014 : 19). Celles-ci faisaient suite à une inspection en deux étapes concernant la vente des parts des compagnies de la télévision de la société au groupe du magnat allemand Axel Springer. Ces sanctions économiques ont représenté un désastre financier pour Doğan et l’ont forcé non seulement à vendre la moitié de son empire médiatique, mais aussi à abandonner des investissements dans d’autres secteurs (Egin, 2013 : 48-53).

En 2008, une vague d’arrestations de journalistes a débuté dans le cadre d’une enquête judiciaire appelée Ergenekon1. Des journalistes ont été accusés avec d’autres, dont des membres éminents de l’armée, d’être impliqués dans des activités illégales visant à renverser le gouvernement. De nombreuses preuves ont été recueillies via des écoutes téléphoniques et la surveillance d’Internet (Akser & Baybars-Hawks, 2012 : 308). Bien que certains de ces journalistes ont été libérés dans l’attente du procès, la Turquie est devenue le premier geôlier des journalistes au monde pour la deuxième année consécutive avec un nombre de 40 journalistes incarcérés selon le Comité pour la protection des journalistes dans son rapport en 2013.

Au cours du troisième mandat du gouvernement de l’AKP, les groupes de médias considérés comme étant islamo-conservateurs, tels que Kozaİpek, Sancak et Kalyon, ont acquis des positions dominantes dans le secteur des médias. En outre, tous les grands médias, y compris ceux du groupe Doğan, ont eu une voix unie, proche du gouvernement, de peur d’être exclus de leurs activités lucratives dans d’autres secteurs où ils dépendaient directement des appels d’offres de l’État. Par conséquent, ils ont tous gardé le silence pendant les manifestations du parc Gezi au cours de l’été 2013.

La diffusion d’un documentaire sur les manchots sur CNN Türk ou celle d’une émission de cuisine sur NTV au moment même de la tentative par la police de disperser les manifestants du parc Gezi avec du gaz poivré et de l’eau sous pression est, à cet égard, emblématique. Pendant ce temps-là, CNN International relatait en direct l’événement. Cette attitude silencieuse des médias traditionnels envers le mouvement de Gezi a permis aux petites entreprises de médias, aux médias sociaux et aux canaux de médias alternatifs de devenir plus populaires. Les journalistes, pro ou contre le gouvernement, mais ayant un intérêt à poursuivre leur devoir d’informer le public, ont été licenciés et sont devenus actifs dans les médias sociaux ou dans les « petits » médias. La part belle accordée aux programmes de divertissement plutôt qu’à l’information d’actualité a été particulièrement manifeste dans d’autres grands médias comme ceux d’Acun Ilicali, le nouveau propriétaire de TV8, une chaîne de télévision montante, ce magnat du show business étant très proche des cadres du « bloc de pouvoir ».

Des écoutes et des fuites qui ont eu lieu entre le 17 décembre 2013 et les élections locales du 30 mars 2014 ont révélé que le gouvernement ne s’est pas contenté de contrôler directement la TRT, le radiodiffuseur public, l’agence anatolienne (Anadolu Ajansi en turc), qui est semi-officielle, mais aussi tous les grands médias via les écoutes téléphoniques notamment. En outre, les cas récents d’interdiction de médias sociaux (Twitter et YouTube) avant les élections locales ont révélé que le troisième gouvernement de l’AKP était déterminé à rendre tous les médias financièrement dépendants du pouvoir.

Une relation historique entre les médias et le pouvoir politique

Au-delà de ces cas révélateurs, l’une des caractéristiques structurelles de la scène médiatique en Turquie est l’existence d’un lien organique entre les acteurs des médias et le pouvoir politique. Par conséquent, les hommes politiques peuvent être directement impliqués, même dans les opérations médiatiques les plus ordinaires. Ils sont des acteurs de l’univers médiatique. Par exemple, la société de radiodiffusion publique turque (TRT) a toujours été considérée comme un instrument et un porte-parole du gouvernement en place au lieu de poursuivre une mission de service public, même après la fin de son monopole - durant les années 1990 - avec l’arrivée d’acteurs privés (Kejanlıoğlu, 2004 : 78, 82).

Ces nouveaux acteurs commerciaux dans le domaine audiovisuel étaient, pour la plupart, des propriétaires de la presse écrite considérés comme indépendants du système partisan. L’autonomie journalistique en Turquie n’a jamais été conçue comme une condition de la liberté de la presse, que ce soit par les législateurs ou par les propriétaires des médias. Les pressions sur les journalistes et les contraintes pesant sur la diffusion de l’information ont toujours été des pratiques ordinaires dans le paysage médiatique de ce pays.

Un autre facteur structurel important est que les pouvoirs ne se sentent pas engagés à respecter des lois et des règlements, ce qui limite la configuration de la démocratie en imposant des logiques de pouvoir au détriment de la légitimité démocratique. Il n’est donc pas surprenant de voir que, chaque fois que des manifestants demandent le respect de leurs droits fondamentaux et utilisent les médias pour exprimer leurs points de vue, ils sont confrontés à la seule force du gouvernement.

Ces deux facteurs structurels résultent d’une conception considérant les médias comme des outils de la propagande partisane. Ainsi, la population est également considérée comme un public qui doit être assujetti à l’État et au gouvernement du moment en Turquie. La caractéristique forte de la période des trois gouvernements de l’AKP a été de reconfigurer le système des pouvoirs en réduisant considérablement la prééminence des militaires et en transférant plus de pouvoir aux forces de police. Cette reconfiguration apparaît particulièrement manifeste dans les discussions relatives à l’introduction du système présidentiel dans le champ politique turc.

Ainsi, la nature des conflits parmi les structures/acteurs du « bloc de pouvoir » et sa composition ont changé en Turquie, ce qui a eu des répercussions importantes sur le paysage médiatique même si son origine capitaliste reste intacte. Au final, deux questions se posent : quand sera-t-il possible d’inclure dans le débat des questions clés concernant le droit des citoyens à connaître, à savoir et leur liberté d’expression ? Comment serait-il possible au public d’utiliser les médias alternatifs dans leur lutte contre ces forces dominantes ? 

Nous voudrions remercier Hakan Ergül pour le contact, Burcu Sümer pour ses commentaires, ainsi que Dominique Marchetti et Ülkü Doğanay pour leur contribution à la traduction.

 

Références bibliographiques

Adaklı, G. (2009). “2002-2008: Türk Medyasında AKP Etkisi.” AKP Kitabı: BirDönüşümünBilançosu. İ. Uzgel& B. Duru (ed.). Ankara: Phoenix, 559-613.

Adaklı, G. (2014). “Media Capital and Cross-Media Ownership.” Perspectives 8: 18-23.

Akser, M. &Baybars-Hawks, B. (2012). “Media and Democracy in Turkey: Toward a Model of Neoliberal Media Autocracy.” Middle East Journal of Culture and Communication 5: 302-321.

Çağaptay, Soner (2008). “Turkey’s Media War.” Newsweek, 19 Sep. 2008.

Eğin, O. (2013). “The Silence of Surrender: Erdogan’s War on Independent Media.” World Affairs. Nov.-Dec., 47-56.

Kejanlıoğlu, B. (2004). “Broadcasting Policy in Turkey since 1980.” Boğaziçi Journal 18 (1-2): 77-91.

Murdock, G. (1982). “Large Corporations and The Control of the Communications Industries.” Mass Media and Society. Michael Gurevitch et al. (eds.). London: Routledge. 118-150.

Sözeri, C. & Güney, Z. (2011). The Political Economy of the Media in Turkey: A Sectoral Analysis. TESEV Democratization Program Media Studies Series 2. Istanbul: TESEV Publications.

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