Se libérer de la dette

Se libérer de la dette

Auteur : David Graeber

Dans une somme magistrale sur l’histoire de la dette, l’anthropologue David Graeber invite à repenser le sens des relations humaines.

 

Qu’est-ce qu’une dette ? « une promesse doublement corrompue par les mathématiques et la violence », conclut David Graeber au terme d’un périple intellectuel qui embrasse 5 000 ans d’histoire humaine sur tous les continents. Un défi que l’anthropologue américain, professeur à la London University et figure de proue du mouvement Occupy Wall Street, s’est lancé après la crise financière de 2008, convaincu que seul un travail comparatif de cette ampleur permettrait de comprendre la rupture historique en cours et de repenser notre perception des rythmes de l’histoire économique. Paru en 2011 aux États-Unis, l’ouvrage s’y est vendu à 100 000 exemplaires, et vient de sortir en français en poche.

Point de départ de sa réflexion : « L’énoncé « on doit toujours payer ses dettes » n’est pas vrai ». Il s’agit d’un énoncé moral et non économique, et l’auteur se fait fort de le remettre dans un contexte historique, où les vainqueurs écrivent l’histoire et dictent leurs lois. Il rappelle combien de pays sont écrasés par le service de dettes illégitimes, contractées par des dictateurs. Et il s’interroge sur la façon dont la monnaie a réussi « à faire de la morale une question d’arithmétique impersonnelle – et, ce faisant, à justifier des choses qui sans cela paraîtraient odieuses ou monstrueuses ».

Le livre se structure en deux grandes parties. La première, constituée des sept premiers chapitres, étudie la question de la dette à la lumière de l’anthropologie – l’auteur rend d’ailleurs un hommage appuyé à Marcel Mauss et à son magistral Essai sur le don. Il s’intéresse d’abord à ce qui sous-tend les échanges humains. Cela l’amène à s’attaquer en premier lieu au mythe du troc. Pour David Graeber, c’est le crédit qui a précédé le troc, et non l’inverse : « La monnaie virtuelle, comme nous l’appelons aujourd’hui, est apparue la première », en raison de la place du temps dans les relations humaines. Il se penche ensuite sur la question des dettes primordiales. Si l’activité principale de l’humanité consiste à échanger des choses, la théorie économique, notamment celle initiée par Adam Smith, minimise le rôle de la politique de l’État. Or « le vrai maillon faible dans les théories monétaires du crédit et de l’État a toujours été leur composante fiscale », relève l’auteur, en s’interrogeant sur le fondement de ce droit. Au-delà d’un achat de service comme en proposent aujourd’hui les États modernes, la relation à l’État s’appuie sur une dimension philosophique plus profonde : David Graeber souligne la synonymie, dans de nombreuses langues, entre le mot dette et ceux qui renvoie à la religion, à la culpabilité. « Le mot « payer » vient à l’origine d’un terme qui signifie « pacifier, apaiser » ». Bref, explique l’auteur, « Nous commençons notre existence avec une dette infinie envers quelque chose qu’on appelle « la société ». C’est cette dette à l’égard de la société que nous projetons vers les dieux. Et c’est cette même dette qui est ensuite due aux rois et aux États-nations. » Au cœur de cette réflexion, c’est donc la question de ce que se doivent ceux qui vivent ensemble. Cela soulève les notions de liberté, d’honneur, de temps, de hiérarchie, de réciprocité, de dignité, des rapports au sexe et à la mort, des formes de violences moralement acceptable (réduire sa fille en péonage pour rembourser ses dettes). David Graeber rappelle que l’esclavage se produit « dans les situations où, sans cela, on serait mort ». Il  puise ses exemples en Mésopotamie, dans la Grèce antique, à Rome, qui a façonné nos institutions en se centrant sur la propriété privée… « Faire l’histoire de la dette, c’est donc inévitablement reconstruire aussi la façon dont la langue du marché a envahi toutes les dimensions de la vie humaine ».

 

Une modalité parmi d’autres

 

Cependant, estime l’auteur, l’échange n’est qu’une des modalités des rapports humains, « parce qu’il implique l’égalité, mais aussi la séparation ». Et de pointer, au terme de ce tour d’horizon philosophique, anthropologique et juridique, le fait que « nous ne savons pas vraiment comment penser la dette ».

La seconde partie du livre fait un tour d’horizon des grands cycles historiques et de la manière dont chaque période a articulé les notions de monnaie, de dette et de crédit. L’Âge axial (800 av. J.-C.-600 ap. J.-C.) a pensé, dans un climat de violence importante, l’essence des pièces de monnaie et le matérialisme, et a vu « l’émergence des idéaux complémentaires des marchés des biens et des religions mondiales universelles ». Le Moyen-Âge (600-1450) a vu ces derniers fusionner, de l’Inde à l’Europe en passant par l’Islam. « La diffusion de l’islam a fait du marché un phénomène mondial, qui opérait pour l’essentiel indépendamment des États, selon ses propres lois internes ». David Graeber y souligne les liens entre finance, commerce et violence, avec l’idée que « le profit est la récompense du risque, », idée consacrée plus tard dans la théorie économique classique « mais très inégalement respectée en pratique ». Ensuite, l’âge des grands empires capitalistes (1450-1971), après les Grandes Découvertes, voit l’essor de la science moderne, du capitalisme, de l’humanisme et de l’État-nation, « la prise de distance avec les monnaies virtuelles et les économies de crédit », bref, le retour aux composantes de l’Âge axial, mais réagencées. Réflexion sur l’intérêt, la condamnation de l’usure… « Toutes les relations morales ont fini par être conçues comme des dettes ». Davie Graeber souligne la criminalisation de la dette et de « toutes les formes restantes du communisme des pauvres », et à remettre en question le discours du capitalisme sur la liberté : pour lui, ce système est fondé sur l’esclavage. « À aucun moment il n’a été organisé essentiellement autour d’une main-d’œuvre libre ». Enfin, à partir de 1971, date à laquelle les États-Unis éliminent le principe de l’étalon-or et qui inaugure une nouvelle phase de l’impérialisme américain, voit l’endettement généralisé, pour des dépenses non somptuaires mais garantissant de « vivre au-delà de la simple survie ». David Graeber évoque l’« immense appareil bureaucratique ayant pour mission de créer et de maintenir le désespoir », et donc de maintenir ce statu quo. Or, rappelle-t-il : « Pendant l’essentiel de l’histoire de l’humanité, chaque fois qu’un conflit politique ouvert a éclaté entre classes sociales, il a pris la forme d’un plaidoyer pour l’annulation des dettes – la libération des asservis et, en général, la redistribution plus équitable des terres. » Et de conclure : le marché ne saurait être la plus haute forme de liberté humaine, et le monde nous doit de quoi vivre.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Dette, 5 000 ans d’histoire

David Graeber, traduit de l’anglais (États-Unis) par Françoise et Paul Chemla

Babel, 672 p., 78 DH


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