Réenchanter le XXIème siècle

Réenchanter le XXIème siècle

Auteur : Ariane Vitalis

Responsable, participatif, le mouvement des Créatifs culturels repense l’engagement. Décryptage par la sociologue Ariane Vitalis.

« L’action des Créatifs Culturels sur la société est muée par deux sentiments : le sentiment d’urgence et le sentiment de responsabilité individuelle. […] C’est ce sentiment d’urgence et de responsabilité qui pousse les Créatifs culturels à s’engager, toujours en ayant pour perspective cette philosophie du « faire sa part », sans attendre l’action des gouvernements pour panser les maux du monde. » Sociologue spécialisée dans les publics de la culture, la chercheuse et militante associative française Ariane Vitalis se penche sur une tendance encore peu consciente d’elle-même, mais dont les réalisations se multiplient dans de nombreux domaines. Un point commun : l’hostilité de ces personnes tant à un modèle ultralibéral érigé en parangon de la modernité, qu’aux archaïsmes du patriarcat. Pour les Créatifs Culturels, il s’agit de réinventer un modèle de société qui ne soit pas uniquement fondé sur le consumérisme, les technosciences et l’individualisme exacerbé. Leur XXIème siècle, ils le rêvent sous le signe du changement social et de la transition écologique.

Dans une première partie, Ariane Vitalis revient sur les racines de ce mouvement. Elle souligne sa proximité avec le Romantisme, notamment pour la vision globale du monde qu’il portait, le lien entre l’homme et la nature, et la dimension spirituelle, faite d’une quête de cohérence intérieure et avec le monde. Elle rapproche également les Créatifs Culturels de la contre-culture des années 1950 à 1970, pour l’élan collectif de la lutte pour les droits portés par les mouvements féministes, tiers-mondistes, pacifistes et écologiques, pour la proposition d’une culture alternative « à côté de la culture dominante », avec ses codes propres, et pour sa capacité à mettre en œuvre concrètement des utopies. Enfin, elle souligne la prise de conscience planétaire, au XXIème siècle, « de la finitude des ressources et de l’urgence écologique et sociale », notamment dans la société civile. Ariane Vitalis, citant l’étude des chercheurs américains Ray et Andersan, estime qu’il y aurait deux générations de Créatifs Culturels : « les premiers seraient les « anciens » hippies et militants des années 60 et 70, les seconds seraient issus de la conscientisation des années 90 et 2000, où l’on remarque une majorité de jeunes, les « digital natives » des générations Y et Z, nés avec Internet et avec le pic d’engouement occidental pour l’écologie et le développement durable. »

 

Repenser l’engagement

 

Dans une seconde partie, intitulée « Penser le monde et agir en conscience », Ariane Vitalis détaille le contenu de ce mouvement, qui propose un véritable changement de paradigme pour réinventer le monde. La sociologue insiste sur le sentiment de crise de l’individu et d’un certain modèle de la modernité, et sur la volonté de mettre en avant d’autres valeurs. Trois axes sont centraux : l’écologie d’abord, qui repense la relation de l’homme et de la société à l’environnement, l’épanouissement de l’individu via la mise en avant de valeurs dites féminines (écoute, empathie…), et la spiritualité. « En quête de sens et d’authenticité, ils cherchent à faire concorder leurs idées avec leurs actes et se lancent ainsi dans diverses formes d’actions solidaires et de résistances, souvent à un niveau local : création d’innovations sociales, bénévolat, engagement associatif, activisme artistique et créatif, etc. » Ariane Vitalis rappelle que c’est au sein de la société civile que le mouvement des Créatifs Culturels a le plus de résonnance. Car c’est une nouvelle vision de l’engagement qu’il propose, articulant engagement individuel et engagement collectif. Une idée importante est l’éthique du faire sa part, à l’instar de Pierre Rabhi, un des penseurs du mouvement et chef de file des « transitionneurs » vers un nouveau modèle d’agriculture, théorisant la parabole du colibri. « Les Créatifs Culturels s’inscrivent dans une double démarche : tout d’abord dans une démarche de non-coopération, puis, dans un second temps, dans une démarche de construction active d’une nouvelle culture, fondée en partie sur le partage, la créativité et le buen vivir. Ils construisent leurs propres maisons passives, mangent bio et local, boycottent la grande distribution, soutiennent un commerce équitable, créent des entreprises sociales, recyclent leurs déchets, créent leur propre énergie, rejoignent des banques éthiques, deviennent végans ou, pour les plus radicaux, vivent dans des yourtes en cultivant la terre. » Au refus d’une économie marchande, ils opposent une économie collaborative, fondée sur des circuits locaux. À une attitude consumériste, ils préfèrent le Do It Yourself (DIY). Contre le modèle pyramidal de l’autorité, ils pensent toute organisation de façon souple et fluide et se veulent multiculturels et ouverts sur le monde. Inspirés des travaux de Jeremy Rifkin sur l’économie collaborative et le numérique, ils plébiscitent la culture de l’open source et du libre partage et privilégient l’accès sur la propriété.

Ariane Vitalis insiste sur la forte transdisciplinarité qui caractérise ce mouvement et recueille, dans la troisième partie, de nombreux témoignages sur des réalisations concrètes dans le domaine de l’agroécologie et de la permaculture, de l’autonomie énergétique, de l’habitat, de la gouvernance, de la santé, de l’éducation, du développement personnelle, des médecines douces… À chaque fois, elle rappelle les préoccupations spirituelles, voire métaphysiques, écologiques et altermondialistes qui animent ces idéalistes alliant mode de pensée et choix de vie, et se complaisant dans « une forme de retrait introspectif » inspirée des figures du philosophe ou de l’artiste. Ariane Vitalis s’interroge cependant sur les limites de ce mouvement, plutôt issu des classes élevées (cadres et diplômés d’études supérieures) : « Au cœur même de la dynamique des Créatifs Culturels, les classes aisées entretiennent inconsciemment une violence symbolique invisible sur les classes populaires ». Effet de mode ? Culture bobo ? Ariane Vitalis, elle, fait l’éloge d’une sensibilité.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Les Créatifs culturels, l’émergence d’une nouvelle conscience. Regards sur les acteurs d’un changement de société

Ariane Vitalis

Éditions Yves Michel, collection Société civile, 200 p., 15 € / 200 DH


Partager ce contenu