Quête identitaire des jeunes et avenir du monde rural

Quête identitaire des jeunes et avenir du monde rural

« Je peux avoir votre compte facebook ? ». Un jeune homme d’une vingtaine d’années avec une clé 3G attachée à un câble qui pend de la fenêtre pour avoir une meilleure connexion, aime, comme beaucoup de jeunes ruraux, se connecter le soir pour discuter avec des amis ou pour faire de nouvelles connaissances. Aujourd’hui, la société rurale du Saïss au Maroc est en forte mutation et grâce à l’internet, à des programmes télévisés diffusants des séries égyptiennes, indiennes, ou encore turques, grâce au téléphone et à quelques nouvelles infrastructures de transport, les douars sont intégrés dans un univers plus étendu et mondialisé. En parallèle, l’agriculture a connu, depuis les années 1980, une accélération des dynamiques agraires, se manifestant entre autres par une intensification de l’accès aux eaux souterraines, par des changements dans les systèmes de production, par une augmentation de nouveaux projets agricoles « modernes » à haute valeur ajoutée, une utilisation de nouvelles technologies et une intégration aux nouveaux marchés dans un contexte de politique plus libérale. Les jeunes sont interpelés par ces changements et cherchent à développer de nouvelles activités et à se forger de nouvelles identités (Bossenbroek et al.2015, Kadiri et al. 2015). Dans cet article, nous illustrerons comment cette quête identitaire contribue aux mutations rurales.

 

Dynamiques agraires et nouvelles possibilités d’identifications

 

Les différentes dynamiques agraires et l’installation de grands projets agricoles « modernes » dans la région offrent aux jeunes hommes la possibilité de travailler en dehors de l’exploitation agricole parentale, d’accroître leur expérience professionnelle et de gagner de l’argent. Ces acquis sont importants pour le développement de leur propre projet agricole. L’exemple de Driss1 illustre bien comment à travers ses expériences il obtient non seulement un nouveau savoir-faire, mais se familiarise aussi avec de nouvelles pratiques agricoles, de nouvelles technologies et cultures. Tout en suivant une formation professionnelle agricole, il entreprend différents stages dans des grandes fermes de la région. Fort de ses nouveaux acquis, il rentre chaque week-end et participe aux activités de la ferme familiale, qui s’étend sur 45 hectares. L’exploitation est caractérisée par une combinaison d’élevage et de production de céréales, en pluvial, de pommes de terres  et d’oignons. La terre appartient à son grand-père. Celui-ci gère l’exploitation avec ses quatre fils, dont le père de Driss. Toutefois, Driss ne se voit pas pratiquer l’agriculture de la même façon que son grand-père. Tout en suivant des stages, il a développé le désir de s’engager dans une nouvelle forme d’agriculture, plus « moderne », ne souhaitant pas reproduire les mêmes identités paysannes que les anciennes générations, qui « travaillaient dur sous le soleil brûlant, de l’aube au coucher du soleil ». Driss se voit plutôt comme un agriculteur propre, à l’image d’un entrepreneur qui maîtrise les technologies les plus récentes, produit des cultures « modernes », connaît le marché et dirige les ouvriers.

 

Entre fellah et rajal aâmal

 

Alors que les aînés détiennent les ressources de production (la terre et l’eau), grâce à de nouvelles opportunités (études, stages professionnels, réseaux professionnels, etc.) Driss mobilise différents moyens pour négocier et convaincre son père et, par la suite, ses oncles et grand-père de son projet. Il réussit à développer un business plan et fait appel à ses réseaux professionnels pour obtenir différents matériaux (les plants d’oliviers et gaines de goutte à goutte). Ainsi, il peut développer les composantes techniques de son projet et réaliser, avec l’appui financier de son père, sa pépinière, avec 200 000 boutures d’oliviers et 50 000 boutures d’autres arbres fruitiers, qui s’étendent sur quelques hectares de l’exploitation familiale.

 

Après quelques années,  Driss s’associe à un ami qui a longuement travaillé dans les serres de la région du Souss et lance la plantation de salades et d’autres légumes sous serre. La salade est une nouvelle culture dans la région qu’ils comptent vendre à de grands hôtels dans la ville d’Ifrane, et livrer à domicile à de grandes villas de Meknès. Mais, le projet salade ne dure pas, Driss rencontre des problèmes de commercialisation et met ce projet en attente. Entre temps, il décide de se lancer avec son cousin dans la fabrication des poteaux pour clôturer les fermes. « Ce projet est un projet de niche », explique Driss. De nouveaux entrepreneurs, venant de la ville, s’installent dans la région et optent plutôt pour la plantation d’arbres fruitiers et raisins de table et commencent par clôturer les terres. Les poteaux sont aussi utilisés dans les plantations de raisins de table.

 

En retrouvant Driss sur son projet, ses deux téléphones n’arrêtent pas de sonner, il gère ses différentes activités, reflétant ainsi la pluriactivité de la jeunesse rurale aujourd’hui. Driss discute avec ses clients, contrôle la marchandise et la livraison, suit le projet de poteaux, et se rend à la pépinière qui se situe à 25 kilomètres de la maison familiale, vérifie le système de goutte à goutte, supervise de temps en temps les ouvriers et discute avec les cabrans - les chefs ouvriers – pour voir ce qu’il reste à faire. Parfois, ayant terminé son travail, il part en ville pour prendre un café avec ses amis, vêtu d’une veste sport en cuir.

 

En marge de l’exploitation familiale, Driss, en s’appuyant sur les expériences polyvalentes de ses amis et en forgeant des alliances avec eux, et riche de ses expériences précédentes, développe une nouvelle identité d’agriculteur. Driss se voit quelque part entre fellah et rajal aâmal. Pas le même fellah que son arrière-grand-père, son grand-père ou père mais il parle de l’agriculture comme eux : « C’est elle qui nous fait travailler ». Il se voit aussi comme rajal aâmal, un businessman avec de nouvelles idées, une bonne connaissance du marché et à la hauteur des technologies les plus avancées. Pour Driss, l’agriculture et le rural changent et ne sont plus les mêmes qu’avant : « Il y a beaucoup de changements, la mécanisation et de nouveaux matériaux et techniques ». Le rural, pour lui, est presque comme la ville : « On a l’eau, l’électricité, les routes, la technologie ». À travers sa propre mobilité en ayant un pied en ville et l’autre dans la campagne, grâce aussi à son esprit d’entrepreneur, Driss contribue aux transformations rurales. Il reconfigure « le rural » en un territoire fluide, où les identités et les espaces ne sont pas exclusifs et peuvent être combinés ; l’urbain fusionne avec le rural et l’identité de fellah avec celle d’entrepreneur. 

 

La femme idéale ? « Farissat al ahlam », mon associée

 

Les transformations qui marquent la société rurale sont aussi accompagnées de nouvelles idées sur le mariage et « l’épouse idéale ». Aujourd’hui, Driss a divorcé après six mois de mariage avec une jeune femme de la région : « Après notre voyage de noces, nous sommes revenus dans le douar et je devais reprendre le travail. Mais, elle ne me poussait pas dans le travail. Elle préférait rester à la maison. Une fois, nous sommes partis sur l’exploitation et je l’ai mise sur un tracteur, mais elle n’a pas du tout aimé. J’avais beaucoup de projets pour elle en tête, comme un projet laitier ou un projet d’élevage de lapins ». Driss rêve de se marier avec « Farissat al ahlam, quelqu’un qui s’associerait avec moi dans mon projet, avec qui je construirais mon succès professionnel et qui me pousserait à aller plus loin ».

 

La volonté de Driss d’associer sa femme au projet agricole reflète bien la quête des jeunes hommes ruraux vers de nouvelles aspirations et identités. Toutefois, les désirs et perceptions des jeunes femmes rurales changent aussi. D’ailleurs, on constate que les jeunes femmes aimeraient aussi lancer leurs propres projets mais pas systématiquement autour de l’activité agricole. En effet, dans un domaine agricole, perçu comme une activité masculine, la contribution des femmes dans l’exploitation agricole est peu valorisée et elles préfèrent étendre et professionnaliser leurs activités domestiques. Elles aimeraient par exemple lancer une pâtisserie, une entreprise laitière, ou un atelier de couture. Certaines parmi elles aspirent à lancer une association pour les cours d’alphabétisation et aimeraient par exemple combiner cette activité avec celle d’une crèche. « Cela permettrait à de jeunes mères de continuer à apprendre et une crèche faciliterait leur participation et leur engagement », explique par exemple une jeune femme non mariée de 30 ans.

 

Les aspirations des jeunes femmes sont aussi accompagnées de l’envie de se distinguer des identités féminines plus « traditionnelles », celles de la mère et de l’épouse. Alors que beaucoup de jeunes femmes aspirent au mariage, elles aimeraient combiner l’identité d’épouse ou de mère avec une autonomie financière ou avec une activité productive plus valorisante que le travail agricole. Toutefois, les nouveaux modèles d’identités féminines sont rares et les projets féminins dans la plaine du Saïss sont souvent limités à des cours d’alphabétisation et d’études coraniques. Alors que beaucoup de jeunes femmes souhaitent rester dans le rural, le manque d’occasions et de possibilités pour se développer ou pour se professionnaliser, conduisent certaines d’entre elles à rêver de quitter la campagne pour aller en ville. L’apparition de cette tendance est inquiétante car elle met en danger la reproduction sociale, culturelle et économique d’une forme d’agriculture familiale caractérisée par une mixité de cultures qui semble plus viable que les nouveaux projets agricoles de monoculture et forts consommateurs en eau, qui sont actuellement mis en place.

 

Note

1.     Pour préserver l’anonymat des personnes que nous avons interviewées, nous utilisons des prénoms fictifs.

Références

·         Bossenbroek L, van der Ploeg JD, Zwarteveen M, (2015). Broken dreams? Youth experiences of agrarian change in Morocco’s Saïs region. Cahiers Agricultures 24.

·         Kadiri, Z., Tozy, M., Mahdi M. (2015). Jeunes fellahs en quête de leadership au Maroc. Cahiers Agricultures 24.

 


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