Prolifération de l’informel

Prolifération de l’informel

Auteur : BÉATRICE HIBOU

 

La bureaucratie néolibérale impose au public les normes du privé devient un nouvel espace de la pratique politique.

Avec l’évolution néolibérale du monde, de nouvelles formes de bureaucratie ont envahi la vie quotidienne. Béatrice Hibou, politologue au Centre d’études et de recherches internationales du CNRS, ouvre son livre par le récit d’une journée d’une infirmière. Exercer son métier, faire entendre ses doléances à un fournisseur de téléphonie, obtenir un travail etc., sont un parcours du combattant dans une jungle peuplée d’« éléphants de papier ». A chaque étape, des normes, des règles, des procédures, des formalités qui se répètent, nécessitent une énergie colossale et propagent un sentiment d’absurdité, quand ils ne sont pas source d’erreurs. La médecine, l’Université et la recherche, les avocats… sont noyés dans la communication et le marketing. D’où une perte de sens et des tensions, surtout pour ces domaines au service de l’intérêt général et régis par une déontologie propre. En avant-première d’un ouvrage collectif[1], Béatrice Hibou fait le bilan de ces développements liés au néolibéralisme et des recherches en cours.

Il s’agit d’une profonde mutation des relations de pouvoir et de domination, caractérisée par l’extension, à tous les domaines de la société, de la culture managériale et des normes du marché. En s’appuyant sur les travaux de Michel Foucault et de Max Weber, pour qui la bureaucratie, intimement liée à la rationalisation capitaliste, peut s’accommoder de « n’importe quel intérêt dominant [et] de toutes les formes de pouvoir », Béatrice Hibou identifie les rouages de cette nouvelle bureaucratie : reconfiguration de l’entreprise au profit des actionnaires, développement d’une économie de l’évaluation et d’une organisation en réseau via la sous-traitance et les partenariats, donc d’un mode de gouvernement à distance, et même construction d’un récit fictionnel lié à la mondialisation qui présente le financier comme l’anti-bureaucrate (alors que ses pratiques montrent le contraire). Au final, il s’agit d’une « étatisation privative », d’un brouillage des frontières entre public et privé et même d’un brouillage « de la signification même de ces deux notions ». On est loin de la suprématie accordée au secteur public « représentant l’intérêt général face aux intérêts privés » : « Au nom de l’unicité des logiques économiques et financières », le néolibéralisme les rend équivalents pour mieux délégitimiser l’Etat et imposer ses règles, « disparates mais principalement issues de pratiques autoproclamées savoir scientifique ».

Des normes et non du droit

Un processus tout sauf anodin : sous couvert « d’une pensée et d’une modalité d’action publique anhistoriques, asociales et apolitiques », il « casse l’indépendance des métiers et, ce faisant, des corps intermédiaires », s’oppose à « leur rôle spécifique dans la société, qui est bien souvent de jouer comme médiateur dans les conflits et les tensions, de proposer une indépendance de la pensée et du jugement, et parfois de proposer des alternatives ». Il n’est pas neutre en effet qu’un patient ou un citoyen soient désormais présentés comme des clients, ni que les services publics deviennent des « services au public » : cette managérialisation du politique – qui va de pair avec le désengagement de l’Etat de certains secteurs – permet de « faire « comme si » [des] procédures formelles pouvaient remplacer les processus démocratiques, les débats, le travail de médiation politique et sociale ». D’autant que ces procédures sont fixées selon des intérêts privés, selon les normes du marché et de la concurrence. L’obsession de l’accountability (fait de rendre compte et d’être responsable), avec des exigences si techniques qu’elles nécessitent des compétences particulières en plus de la maîtrise de son domaine, génère un véritable business. Une « réinvention de la planification sous de nouveaux atours » par le néolibéralisme, ironise Béatrice Hibou.

Ce phénomène est inquiétant par son opacité, voire son « ésotérisme ». Mais surtout parce qu’il est producteur d’indifférence politique et sociale, dont l’histoire du XXe siècle a montré les dérives totalitaristes et génocidaires. En mettant en avant la responsabilité individuelle dans le respect des normes, la bureaucratie néolibérale aboutit à un « défaussement de responsabilité en cas de problèmes », comme l’a montré l’affaire Kerviel. En prônant une « appréhension formalisée de la morale et l’usage de normes présentées comme « consensuelles » », elle tient à l’écart le droit : on diabolise des Etats, mais on laisse en paix des paradis fiscaux pour peu qu’ils aient adopté le « kit anti blanchiment ». Son processus d’abstraction rejette la complexité du monde et la singularité de la parole individuelle. Or, à individualiser les situations, on occulte les questions politiques. Enfin, le consensus de façade procède en fait par une surveillance permanente qu’Orwell n’aurait pas rejetée.

Malgré tous ces éléments, Béatrice Hibou n’est pas alarmiste. Elle observe dans cette bureaucratie néolibérale un nouveau « lieu d’énonciation du politique ». Cette phénoménale diffusion n’aurait pas eu lieu sans son acceptation sociale voire sans une demande, à l’heure d’Internet, des exigences de transparence et de normes de qualité. Il n’est pas possible de la réduire à une tentative de contrôle des populations par les gouvernants, car elle est transversale et pas univoque, car son ambiguïté même est source de souplesse et permet des logiques d’action hétérogènes et du jeu sur les procédures. Pour elle, c’est « un espace de la pratique politique » où la négociation devient la règle, au delà de la conformité formelle, et où même sa contestation produit de la bureaucratie. Il ne s’agit en rien d’un délitement du politique, mais de son redéploiement de façon multidimensionnelle et plastique. Néanmoins, les conflits d’influence se poursuivent et proposent moins une qualification de ce qui est légal et illégal au regard du droit qu’ils ne redéfinissent le licite et le tolérable au gré des luttes de pouvoir. Ce qui crée des ravages humains avec lesquels on ne peut pas jouer.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale

Béatrice Hibou

La Découverte, Cahiers libres, 224 p., 17 €

 

[1] La bureaucratisation néolibérale, collectif, ss. dir. Béatrice Hibou, La Découverte, juin 2013

 

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