Penser la « conduite des conduites »

Penser la « conduite des conduites »

Auteur : Christian Laval

Le sociologue français Christian Laval revient sur les travaux de Foucault et Bourdieu pour repenser, à partir de leurs écrits sur le néolibéralisme, la manière de construire un objet de recherche.

Ils ont tous deux marqué la deuxième moitié du XXème siècle. Michel Foucault (1926-1984) et Pierre Bourdieu (1930-2002) ont l’un et l’autre travaillé, à quelques années d’écart, sur le concept de néolibéralisme, sans presque jamais se citer. Le sociologue Christian Laval, professeur à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, ancien membre du conseil scientifique d’ATTAC, est l’auteur d’ouvrages remarqués sur la généalogie de la représentation néolibérale (L’homme économique, essai sur les racines du néolibéralisme, Gallimard, 2007 puis La nouvelle raison du monde, essai sur la société néolibérale, avec Pierre Dardot, La Découverte, 2009). Il se penche dans son dernier livre sur les démarches parallèles du philosophe et du sociologue, pour éclairer la genèse du néolibéralisme comme objet de recherche et point de départ d’une théorie politique. Dans le contexte actuel en effet, explique l’auteur, comparer les travaux de Foucault et de Bourdieu « n’est pas une entreprise dénuée d’intentions politiques » : face au caractère dominant de cette idéologie, il est nécessaire de penser une nouvelle politique.

Christian Laval balaie d’emblée l’idée que Foucault et Bourdieu s’opposeraient quant au néolibéralisme – l’un étant perçu comme  son « apologiste » tandis que l’autre incarne « la figure de l’intellectuel antinéolibéral ». Plus que des désaccords, son livre, exigeant et précis, retrace les nuances de deux pensées non contemporaines face au « surgissement historique de l’événement néolibéral », avec leurs dispositifs explicatifs, leur méthodologie et leurs résistances. Ni match, ni rencontre, encore moins « dialogue fictif qui n’a pas eu lieu », c’est le mouvement de deux pensées et de deux recherches nées de deux immenses intellectuels presque contemporains que retrace Christian Laval. Un mouvement caractérisé pour l’un et l’autre par l’inachèvement.

Un même objet, deux moments

En se demandant « comment ils en ont fait un objet de recherche, comment ils l’ont pensé sous des angles particuliers, à des moments différents, selon une méthode, dans des contextes et avec des outils théoriques spécifiques », il souligne une même démarche : comprendre le fait politique, les types de pouvoir et de domination. Le livre est construit en deux parties, qui se répondent, l’une consacrée à Foucault et la seconde à Bourdieu. Dans chacune, Christian Laval met à jour l’arsenal conceptuel déployé, insiste sur le contexte et la réception du phénomène néolibéral et montre qu’« une théorie, c’est tout à la fois une hypothèse, une polémique, une méthode, une investigation dont il vaut mieux connaître la logique avant usage ».

La principale différence entre les approches de Foucault et de Bourdieu tient au fait qu’elles se situent à une décennie d’écart. Foucault y travaille de 1975 à 1980, Bourdieu de 1980 à 2002 : « Une décennie cruciale sur le plan historique, puisque c’est alors que s’est consolidée et universalisée la norme néolibérale qui continue de régir les pratiques managériales des entreprises comme les politiques publiques. » Malgré leurs parcours parallèles (École normale supérieure, agrégation de philosophie, Collège de France, leur « double rapport complexe à Sartre et au structuralisme » et à la tradition épistémologique), leur engagement critique du Parti communisme, leur esprit rebelle et leur exigence intellectuelle joignant, dans l’un et dans l’autre « le chercheur et l’acteur politique, l’homme de réflexion et l’homme en colère », leurs démarches ne se recouvraient pas : si Foucault étendait le champ de la philosophie, Bourdieu s’en était éloigner pour consolider celui de la sociologie. « L’un est l’homme des circulations de savoirs, des « branchements extérieurs » contre le monopole des sciences officielles, l’autre celui d’un champs scientifique toujours menacé qu’il faut défendre contre les hétéronomies. »Pour Foucault, primait la notion de relationde pouvoir, avec ses mouvements stratégiques et ses opérations tactiques ; pour Bourdieu celle de rapport de domination,  prenant la mesure « des pesanteurs des structures objectives et subjectives. » Christian Laval souligne la créativité de la pensée de Foucault, face à la stabilité théorique et conceptuelle de Bourdieu, et leurs différences épistémologiques sur la vérité du phénomène (vérité d’un moment historique pour Foucault, vs « erreur théorique logée au cœur de la science économique, reposant sur une abstraction mal fondée et qui s’est transformée finalement en un projet politique de domination mondiale des oligarchies économiques et politiques » pour Bourdieu).

Or le néolibéralisme, qui est « à la fois type de gouvernementalité et mode de domination », a incité l’un et l’autre à le penser à la fois sur l’échelle micro et sur l’échelle macro, comme une « conduite des conduites ». Si Foucault y voyait un « jeu de « l’action sur l’action » » et pensait la marge de liberté dans toute relation de pouvoir pour orienter la conduite de l’autre ou résister à la conduite des conduites qu’on veut lui imposer, Bourdieu s’est vivement opposé à cette « nouvelle période de la domination sociale des classes supérieures » qui ne se réduisait pas seulement à une « extension de la marchandisation » ni à un retrait de l’État, mais à un nouveau mode de façonnage des subjectivités et du rôle de l’État.Si Bourdieu pense à une époque où les sciences sociales ont pris le pas sur la philosophie, tous deux se rejoignent sur la question de « l’historicité de l’homme économique » : le néolibéralisme est « une accélération de la construction politique des hommes économiques ». Ils insistent tous deux sur la nécessité de repenser la critique de l’ordre existant : pour Bourdieu, il faut créer des lieux critiques, pour Foucault, inventer des « pratiques utopiques ».

S’il regrette qu’aujourd’hui « leurs analyses sont insuffisantes » et sont isolées des autres formes de critique sociale et politique, Christian Laval salue dans Foucault comme dans Bourdieu deux figures de « l’intellectuel critique transversal dont le travail savant spécialisé doit permettre de dégager les règles générales d’une société à travers des études localisées dans le temps historique et l’espace social. »

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Foucault, Bourdieu et la question néolibérale

Christian Laval

La Découverte, 270 p., 270 DH


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