Nahda 2.0

Nahda 2.0

Auteur : Yves Gonzalez-Quijano

En octobre 2012, Yves Gonzalez-Quijano s’interrogeait sur la portée de l’arabisation du Web et, au-delà des révolutions, sur le projet collectif des Arabes.

Non, le monde arabe n’était pas « un désert numérique ». Non, le Printemps arabe n’est pas le produit d’une génération spontanée. Traducteur, professeur de littérature arabe contemporaine et spécialiste du champ intellectuel en Egypte, Yves Gonzalez-Quijano rappelle combien les nouvelles technologies de l’information ont enthousiasmé cette jeunesse frustrée par « la médiocrité du destin qui l’attendait » et leur ont permis d’élaborer de nouvelles cultures et identités numériques. Il retrace l’historique du Web arabe depuis vingt ans, l’histoire d’une progression fulgurante, aboutissant à de nombreux prix, dont le Nobel de la Paix pour la journaliste yéménite Tawakkol Karman : la langue arabe est désormais à la 7e place mondiale, devant le français, après une explosion de son nombre d’usagers (2 500 % entre 2000 et 2011) ; croissance record sur les réseaux sociaux, avec 175 % par an sur Facebook (le double de la moyenne mondiale) et 200 % pour sa version arabisée (contre 45 % pour la version anglaise), créant une population de 15 millions d’« amis », soit un million de plus que le nombre total d’exemplaires vendus par l’ensemble des quotidiens arabes toutes langues confondues. Au Maroc, où la hausse est de 300 % sur les 3 dernières années, avec une personne inscrite sur dix, dont 40 % de femmes et 80 % de moins de 30 ans, Internet est la première distraction préférée de 95 % pour la jeunesse urbaine. Aujourd’hui, le Web 2.0 « n’est plus [l’expérience] d’une minorité privilégiée, à savoir les milieux occidentalisés les plus favorisés des grandes villes modernes, mais bien celle de la majorité ». Au point de devenir une cible très courtisée par les grandes sociétés du Web : l’arabisation des interfaces et des programmes, de plus en plus rapide, n’est plus le fait des seuls développeurs arabes. A l’enjeu économique s’ajoute l’enjeu politique : Facebook a veillé, en mars 2009, à lancer la version arabisée en même temps que la version hébraïsée, « pour ne pas être accusé de favoriser l’une ou l’autre langue ». Enfin, l’auteur relate le passage du monde arabe à la « cyberpolitique », avec l’appropriation du champ politique par les activistes du Web et l’évolution de la répression, passant de l’emprisonnement à la cyber-riposte, comme la tentative de piratage des comptes des Fassabika (Facebookers) tunisiens par les services de Ben Ali à la veille de sa chute – que l’avenir de la révolution du Jasmin ait dépendu d’une entreprise privée (qui de surcroît aurait dû sa réouverture en Tunisie à l’intervention personnelle du même dictateur) fait froid dans le dos.

Dans ce petit livre dense, qui raconte autant qu’il décrypte, au point qu’on y perd parfois le fil directeur, Yves Gonzalez-Quijano analyse les raisons de la longue cécité quant à un phénomène aussi important, évoque « les risques d’une « lecture « orientaliste » des soulèvements arabes » mettant en avant ces jeunes qui « se servent de « nos » logiciels, reprennent nos images et les codes de ces modes qui sont aussi les nôtres […], qui nous ressemblent. Quitte à les inventer s’ils n’existent pas ». Il fait état des arguments des cyberoptimistes et des cyberpessimistes, les premiers arguant des microsolidarités rendues possibles, les seconds s’inquiétant de la dépendance à quelques entreprises américaines, des possibilités d’ingérence voire de déstabilisation, etc. Mais la partie la plus intéressante du livre est celle où l’auteur commente la portée socioculturelle de cette « Wiki-révolution ».

 

Des mondes arabes en conversation

Fort d’une longue réflexion sur le champ de l’édition et des médias, notamment sur l’émergence de la presse en ligne, Yves Gonzalez-Quijano estime que ce Printemps réenclenche le processus de la Nahda. « L’apparition de ce qu’on appelle aujourd’hui le « monde arabe » et qu’aucun atlas n’avait jamais décrit sous ce terme avant cette époque […] n’aurait jamais pu acquérir une telle présence dans l’imaginaire de la région et marquer à ce point l’histoire moderne si elle n’avait pas redoublé, dans l’espace spécifique du politique, une mutation plus large et plus puissante, de l’ordre des transformations sociétales ». Il rappelle l’importance décisive de l’imprimerie à la fin du  XIXe siècle dans la modernisation des sociétés arabes et le développement d’une « manière inédite de se percevoir comme arabe, à la fois au niveau individuel et collectif ». Et de situer l’arabisation du Web et la numérisation du monde arabe en continuité symbolique de ces mutations historiques, même si leur portée n’a rien à voir : « Les acteurs de l’imprimé formaient une corporation de spécialistes peu étoffée, et leur public se limitait à un cercle restreint de lecteurs, alors que les flux numériques concernent de plus en plus aujourd’hui toutes les classes sociales, avec des mots de la langue de tous les jours qu’accompagnent le son et l’image ». Le Web est le dernier avatar permis par le développement socioéconomique, l’urbanisation et l’accès élargi à l’éducation, après l’essor d’une presse transnationale arabe dans les années 1980, des chaînes satellitaires dans les années 1990, puis des blogs et de la presse en ligne autour de l’an 2000, chaque support ayant généré ses formes d’écriture et modifié les rapports entre les membres de la communauté, pour aboutir à la mise en place d’une « société en conversation ». Cette « démocratie internet » est un « nouvel état d’esprit », avec sa culture. Englobant « tout le répertoire des pratiques symboliques, y compris ses formes légitimes traditionnelles » (poésie, littérature, etc.), celle-ci procède, comme au temps de la Nahda, par « revivification et emprunt (ihyâ’ et iqtibâs) ». La masse des usagers et « l’intelligence collective des réseaux » y imposent spontanément une parole vivante et opèrent une « révolution des signes » (les chiffres remplaçant les lettres inexistantes dans le clavier latin) qui n’est pas sans évoquer la Turquie kémaliste. D’où une remise en cause des parlers des classes dirigeantes, l’émergence des revendications d’autres langues, comme l’amazighe, et une interrogation sur les identités nationales. Au final, on parle moins de « monde musulman » ou de « Grand Moyen-Orient », et on dessine de nouveaux contours à un monde arabe qu’on veut plus ouvert, plus fluide, plus collaboratif et plus polyphonique, ouvert aux diasporas et ne s’arrêtant pas aux frontières nationales. En un mot, pluriel. De ce monde en puissance, il reste à en faire une réalité.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Arabités numériques, le printemps du Web arabe

Yves Gonzalez-Quijano

Actes Sud – Sindbad, 147 DH


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