Mobilité socioprofessionnelle en question /Cas des femmes médecins

Mobilité socioprofessionnelle en question /Cas des femmes médecins

Auteur : Cesem (Centre de recherche de HEM)

L’étude  « Mobilité socioprofessionnelle féminine » s’inscrit dans le cadre général d’un programme de recherche du Cesem sur les classes moyennes marocaines. Le secteur de la santé, traditionnellement investi par les femmes, est le premier de cette série. Réalisé dans le cadre d’un partenariat avec L’Onu-femmes au Maroc, il porte sur la mobilité sociale et professionnelle des femmes dans les mondes médicaux, les représentations qu’elles se font de leur métier et de leur carrière, les moments et les valeurs qu’elles ajustent.

Selon l’OMS, il y aurait en 2010 au Maroc 19 250 médecins, dont 10 933 exerçant dans les établissements publics, 8317 dans un établissement privé. 3857 chirurgiens-dentistes, la majorité d’entre eux exerçant dans des cabinets privés (environ 350 exerceraient dans un établissement public, selon les données du Ministère de la Santé en 2009), 8452 pharmaciens, et 27 786 personnes exerçant une profession qualifiée par l’OMS de « paramédicale. Le Maroc compterait aujourd’hui 380 cliniques et établissements hospitaliers privés. Un peu moins de 9000 généralistes et spécialistes exercent en statut privé. 55% des médecins en exercice ont moins de quarante ans.

En 2007, toutes spécialités confondues, le taux de répartition entre hommes et femmes était de 60% pour les hommes, 40% pour les femmes, avec une variation significative entre public et privé. Les femmes sont à cette date, 48% dans le public, tandis qu’elles ne sont que 30% dans le privé ;un discriminant qui donne aux hommes une priorité dans l’accès aux ressources économiques. Une analyse plus fine des spécialités semble  renforcer encore cette hypothèse, notamment dans les domaines les plus lucratifs du secteur privé, telle la chirurgie plastique (dite esthétique), dont les professionnels disent eux-mêmes qu’elle est presque exclusivement masculine.

L’enquête est fondée sur l’exploitation des données cumulables sur des cohortes d’étudiants inscrits dans les deux principales universités de médecine du pays (Rabat et Casablanca). 2382 dossiers ont ainsi été passés au crible depuis l’ouverture des universités jusqu’à aujourd’hui. Dans un second temps, l’enquête a procédé par entretien auprès d’un échantillon de femmes exerçant dans l’ensemble des secteurs et spécialités des mondes médicaux ; recueillant ainsi une soixantaine d’entretiens de type biographique (57 utilisables en totalité), dans la même région urbaine de Rabat-Casablanca. 70% des personnes enquêtées exercent dans le secteur public hospitalier, 30% dans le secteur libéral privé, un tiers en alternance privé-public. Au plan géographique, toutes les praticiennes interrogées exercent dans les régions urbaines de Casablanca et Rabat.

Les chiffres nous apprennent que les femmes qui accèdent aux études sont majoritairement de très bonnes élèves dès le lycée. Les femmes qui font des études de médecine sont donc certainement dans une stratégie d’ascension sociale par l’école - volonté familiale ou individuelle, cela restera à déterminer.

Les études de médecine sont peu discriminantes, le taux de filles s’élève légèrement en dentaire (43%), et la proportion des garçons est évidemment supérieure à celle des filles, pour la première inscription en médecine, puisqu’environ six étudiants sur dix sont des garçons pour quatre filles. les discriminants relevant strictement de la « compétence scolaire », jouent plus fortement que les déterminants relevant de critères externes (sexe, âge, position).

L’âge moyen d’inscription en études de médecine est 20 ans pour la médecine et 19 pour la branche de médecine dentaire. Il n’existe pas de grande différence sexuée pour l’âge moyen d’inscription. Pour la médecine dentaire, les femmes obtiennent en moyenne leur diplôme plus précocement que les hommes, un an avant exactement. La durée moyenne des études en médecine est de l’ordre de 8,18 années, sans grande variation là encore en fonction du sexe : elle est de l’ordre de 8,03 années pour les femmes et 8,17 années pour les hommes.97, 7% des inscrits sont célibataires contre seulement 2,3% qui sont mariés. Les étudiants mariés au moment de leur inscription ont une moyenne d’années d’études plus élevée que les célibataires, elle est de l’ordre de 10 années pour les mariés contre 8,07 années pour les célibataires.

Le paysage sociodémographique du Maroc urbain semble faire  des étudiants en médecine, les prototypes d’une classe moyenne urbaine. 75,8% des inscrits sont originaires de mondes urbains, sans grande différence entre les sexes. Une grande partie des inscrits vient des villes de Casablanca (21,9%), Rabat (16,6%) puis de Fès (11,6%).les femmes sont majoritairement originaires de Casablanca (19,7%), Rabat (19,2%) et Fès (12,3%).La concentration des universités de médecine dans l’axe métropolitain Rabat - Casablanca produit un autre facteur d’ inégalité structurelle.

 

Femme médecin : choix imposé ou vocation ?

Le poids de l’institution familiale apparaît très concrètement dans les choix de carrière et même dans la structuration de l’espace imaginaire où se forme le sens que les professionnels donnent à leurs engagements. 53% des personnes rencontrées parlent de « vocation » et de choix personnel, tandis que 47% optent pour l’option « choix contraint ».Mais la famille est bien l’univers de référence, une « famille en mouvement », engagée dans un cycle transgénérationnel de mobilité sociale. Nos praticiennes de santé sont très massivement filles de fonctionnaires.

Conscientes certainement qu’accéder aux études supérieures, pour une femme, est moins évident que pour un homme, elles ont préparé cette ascension plus tôt dans leur scolarité. Le type de profession exercé par les parents des étudiants en médecine nous renseigne, d’abord, sur les d. milieux dont sont majoritairement issus les étudiants, hommes et femmes confondus. Il apparaît que les professions du secteur moderne (les catégories « ouvriers » et « employés-fonctionnaires ») fournissent le plus de futurs étudiants en médecine, les deux sexes confondus. Tandis que les catégories rurales (« fellah »10 et « propriétaire terrien ») sont beaucoup moins représentées. On constate également que c’est dans la catégorie « employé-fonctionnaire » que nous sommes le plus proche d’un rapport d’égalité entre hommes et femmes entreprenant des études de médecine.

70% des femmes médecins qui ont des enfants en ont un (30,1%) ou deux (39,9%).une majorité des femmes lorsqu’elles sont mariées, le sont à des médecins. On peut constater que la part du privé augmente puisque près de 30% des maris exercent une profession dans le secteur privé, pour moitié d’entre eux comme cadres et ingénieurs, pour l’autre moitié en tant que patrons ou professions libérales (hors médecine : notaires, avocats, architectes). Ils sont 30% aussi dans le secteur public, mais la part des enseignants devient infime, par différence aux univers familiaux, tandis que les ingénieurs dominent ce groupe.

Voilà donc des mondes sociaux de classe moyenne où  on progresse en combinant carrière professionnelle et parcours matrimonial et familial, est-ce seulement spécifique aux femmes ? Il est important de noter que ce processus commence, soit par le choix des conjoints et les stratégies matrimoniales (signalons d’ailleurs qu’une part notable des maris médecins exerce en libéral), soit encore dans les projections personnelles des carrières. Le fait sociologiquement notable est de voir s’éloigner radicalement l’horizon des pères, celui de la fonction publique. L’activité ludique régulièrement citée comme passe-temps, possible ou actif, est la broderie traditionnelle marocaine. Absence ou rareté d’une implication dans la vie sociale et politique. Trois des femmes rencontrées disent appartenir à un parti politique même si elles n’y ont aucune activité, une dizaine participe, de façon très régulière, au travail d’associations caritatives, deux seulement disent fréquenter des cercles syndicaux ou associatifs liés à leur profession, notamment dans le cadre de séminaires et programmes de formation continue. La proportion de célibataires augmente, une option qui écarte les femmes non pas de leur « devoir familial » mais plutôt d’avoir à se penser double et de négocier leur statut personnel par l’ajustement de deux «carrières ».

Par : Bachir Znagui

Rapport sur " Mobilité socioprofessionnelle en question /Cas des femmes médecins "

ONU Femmes et le Cesem, centre de recherche de HEM.


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