Made in Istanbul

Made in Istanbul

La Turquie figure parmi les dix premiers pays exportateurs de vêtements en valeur nette. Depuis 1980 et les programmes de libéralisation économique, la confection représente entre 10 et 20% des exports et ne cesse d’augmenter. Pourtant, les pronostics alarmistes se multiplient. Les rapports de force entre donneurs d’ordre européens et sous-traitants turcs semblent en effet fondamentalement asymétriques. Ces derniers se sentent particulièrement menacés par l’abolition des quotas qui neutralisaient la compétition chinoise jusqu’en 2004. Cette «rhétorique de la crise» très présente dans les médias est-elle uniquement destinée aux bailleurs de fonds nationaux et internationaux susceptibles de pourvoir des subventions ? Le poids de la confection dans l’économie turque en fait-il au contraire sa profonde vulnérabilité ?

Des observations menées à Istanbul en 2008-2009 révèlent l’importance de mécanismes de régulation inédits. Il existe en effet à Istanbul des filières de la confection hors de l’export officiel. Elles sont associées au commerce à la valise - aussi connu sous le nom de trabendo - et alimentent des marchés de consommation qui ne sont pas (encore) dominés par la grande distribution. Export et commerce à la valise, grande distribution et commerce de détail : à Istanbul, ces deux types de filières d’approvisionnement internationales se sont développés de façon concomitante au sein d’un véritable district industriel urbain dédié à la confection : il représente le premier secteur d’emploi de la métropole (un tiers de la main-d’œuvre, soit entre 1,5 et 2 millions de personnes) et jusqu’à 80% de la production nationale.

Si ces deux filières interagissent, c’est d’abord lié à l’organisation du district industriel : la confection est disséminée dans une myriade d’ateliers très spécialisés qui dépassent rarement la vingtaine d’ouvriers. Coupe, assemblage, lavage (ou délavage, étape cruciale de la fabrication des jeans qui sont un produit phare de la confection turque), impression, broderie, repassage, emballage : au plus grand mépris des règles de sécurité et des plans d’industrialisation, ces ateliers se trouvent généralement dans des mahalle résidentiels (au rez-de-chaussée ou au sous-sol d’immeubles d’habitation) et ne sont pas déclarés. Le district industriel s’organise en bassins de production dont la géographie évolue très rapidement. La confection est en effet une activité temporaire typique de primo-arrivants (qu’ils viennent de l’Est de la Turquie ou de l’étranger).

Les vêtements destinés à l’export ou au commerce à la valise ont bien sûr leurs spécificités et il reste plus prestigieux de travailler pour le marché européen, que russe ou palestinien. Mais il est très probable que ces vêtements soient produits dans les mêmes ateliers. Les délocalisations à Istanbul ont eu un effet d’entraînement presque involontaire sur le commerce à la valise qui aurait pu être transitoire.

Si le phénomène a persisté, c’est d’abord grâce à sa concomitance avec l’export. Mais certaines nouvelles stratégies des grands distributeurs semblent avoir modifié cet équilibre. H&M, Zara, ou Mango1 renouvellent entièrement leurs collections toutes les trois semaines. Ce type de distributeurs - dits «fast fashion» - enregistre les taux de croissance les plus élevés du secteur : leurs délais de livraison sont extrêmement courts et la pression sur leurs sous-traitants énorme. Elle se traduit par une surproduction chronique, dont les distributeurs ne peuvent pas s’encombrer. Le commerce à la valise n’est plus dans ce cas-là un pis-aller, mais une véritable soupape de pression qui permet d’écouler les surplus de l’export et fait le succès du district industriel.

Ces mécanismes de récupération ont pris une telle ampleur que les surplus de tous types ont envahi le commerce à la valise. Les commerçants à la valise achètent en plus petite quantité, mais ils sont nombreux et payent généralement plus cher à l’unité que les grands distributeurs, avec qui les prix sont toujours négociés au plus bas. Par rapport à leur coût de production, ces surplus génèrent donc plus de revenus à l’échelle d’Istanbul que l’export à destination de l’Europe. Ces revenus supplémentaires ne se manifestent pas par l’apparition d’entrepreneurs en mesure d’ouvrir de grandes usines et de concentrer la production, mais par la multiplication du nombre d’intermédiaires entre la production «en miettes» et la commercialisation.

Ces évolutions invitent à reconsidérer les rapports de force entre donneurs d’ordre et sous-traitants. Contrairement aux zones de libre-échange où la production est directement exportée sans lien avec l’économie locale, Istanbul agit comme une courroie de transmission entre plusieurs marchés de consommation. Le poids du district industriel intégré dans la métropole permet à de nombreux intermédiaires de tirer partie de cette configuration : ceux qui sont chargés de «suivre la production» d’un atelier à un autre, ceux qui sont spécialisés dans les surplus, ceux qui savent quels clients seront intéressés par telle ou telle fin de série, ou lot dépareillé… Cela ne diminue pas la dépendance vis-à-vis de l’export et de la grande distribution, mais la pondère et illustre à plusieurs échelles les dynamiques actuelles de la mondialisation.

Bibliographie

- Dedeoglu, S. Women Workers in Turkey : Global Industrial Production in Istanbul, London-New York, Tauris Academic Studies, (2008)

- OECD Territorial Reviews (2008) Istanbul,

Turkey. http://browse.oecdbookshop.org/oecd/pdfs/browseit/0408051E.pdf

- Tokatli, Nebahat

1 H&M, Benetton, Zara, Gap, Mango, Hugo Boss, Guess, Esprit, Levi Strauss, Marks & Spencer, Nike, Reebok, Calvin Klein, Mustang, Ralph Lauren, Tommy Hilfiger, Emporio Armani, Gucci, Burberry

 

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