M. Berrada : la crise nous oblige à plus de cohérence

M. Berrada : la crise nous oblige à plus de cohérence

Vous avez occupé autrefois des fonctions politiques et diplomatiques, vous avez dirigé des entreprises publiques et privées. Pensez-vous, à travers les expériences que vous avez vécues, que la fonction de « coordination » a toujours été prise en compte par les responsables dans le processus de décision ?

Toujours, lorsque la coordination s’avère pertinente. En effet, l’importance de la coordination dans le processus de décision dépend du niveau de responsabilité auquel vous vous référez ! Sur un plan purement théorique, à la base de la pyramide, les préoccupations sont circoncises et s’articulent autour d’une activité en particulier. À l’inverse, le top management est appelé à coordonner l’ensemble des activités de ses collaborateurs. Il doit ainsi agir avec une vision globale. Dans les manuels de management, on utilise souvent le « think global, act local » pour s’y référer !

Autrement dit, le rôle du top management est d’avoir une vision globale du système dont il a la responsabilité et d’en assurer la cohérence pour atteindre un objectif déterminé. La coordination implique une logique. Ce n’est pas un exercice aisé dans la mesure où elle induit des arbitrages et a fortiori crée des évictions et des distorsions. La théorie des organisations a démontré la difficulté à asseoir une organisation logique et rationnelle. Les enjeux des acteurs étant souvent divergents voire contradictoires, certaines parties peuvent manifester de fortes résistances et bloquer l’action de coordination du top management.

Une économie, une nation, un gouvernement constituent chacun à sa façon un ensemble. Disons un système ! Mais pour que ce système fonctionne de manière cohérente, il faut relier ses composantes de manière telle que cela lui permet d’atteindre les objectifs fixés. Ainsi dans une économie, il y a différents secteurs d’activité. La politique sectorielle ne consiste pas seulement à mettre en place une série de mesures destinées à booster un secteur déterminé, mais aussi d’analyser les liens avec les autres secteurs, de prendre en considération les conséquences de ces mesures sur les autres secteurs, et d’une manière plus cohérente, sur l’ensemble de l’économie.

Vous utilisez le terme de coordination en même temps que celui de cohérence, ne pensez-vous pas qu’il y ait ici une certaine confusion entre ces différentes notions ?

C’est vrai que lorsqu’on parle de coordination, on évoque un certain nombre de concepts qui interviennent dans l’action de coordonner, notamment celui de convergence, de cohérence ou d’harmonisation. Je pense que tous ces concepts appartiennent à la même famille, celle qui consiste à identifier et analyser les liens entre les parties pour les ordonner dans une logique qui lui permet d’atteindre un objectif défini. Prenons le cas particulier du concept de « cohérence ». En physique, c’est la force qui fait tenir ensemble des molécules. En économie, c’est l’action de tenir ensemble des politiques, pour que l’ensemble soit logiquement intégré, harmonieux et intelligible. Le terme « intelligible » ici est très significatif ! Mais, je dois le reconnaître, je ne pense pas que la « cohérence parfaite » puisse exister dans la réalité. Je préfère parler de « manque de cohérence » dans l’approche d’un phénomène ou d’une politique économique. Le manque de cohérence peut être la preuve de faiblesse, d’indécision ou d’opportunisme. Un exemple simple d’actualité : celui de la nécessité de réduire le déficit du Trésor, combiné à l’incapacité du gouvernement à réformer la caisse de compensation et de réduire les charges qu’elle induit. En politique, il est difficile de parvenir à une cohérence parfaite ! On parle de cohérence imparfaite, impliquant des solutions partielles, car dans une société pluraliste, les intérêts sont divergents et exigent souvent des arbitrages. On assiste ainsi à des contradictions internes, à des changements de cap au fil du temps, à des événements inattendus qui infléchissent l’orientation initiale des pouvoirs publics !

Dans le terme de convergence, il y a un peu de géométrie….deux lignes qui tendent, qui convergent… vers le même point, vers le même but. Cela nécessite bien sûr beaucoup de coordination au préalable. Dans le terme d’harmonisation, il y a l’idée d’orchestration, c’est-à-dire l’action d’établir des proportions heureuses entre plusieurs choses, de les mettre en accord, de les harmoniser. Par exemple, harmoniser les tarifs de l’eau et de l’électricité entre différentes régions.

Voulez-vous dire qu’il est inutile de rechercher de la cohérence dans les actions que nous menons parce qu’elle est irréalisable ?

Non, ce que je veux dire, c’est que plus l’environnement dans lequel s’inscrit l’action est complexe et instable, plus la société est ouverte sous l’effet du développement de la démocratie, plus grands sont les risques de devoir poursuivre en parallèle des objectifs multiples, apaiser des mouvements revendicateurs variés et affronter de nouveaux défis, à mesure de l’évolution de la situation. Vous savez, une cohérence absolue des politiques implique que les fonctions de préférence des divers groupes puissent s’agréger en un choix collectif sans ambigüité. Dans les faits, c’est exactement l’inverse qui se produit, en raison des règles de la majorité, induites par les principes démocratiques ! On a l’impression que seul un régime dictatorial dans un environnement stable pourrait parvenir à une cohérence totale et systématique de ces politiques…. Alors, je dirais qu’au lieu de rechercher plus de cohérence dans vos actions, il faudrait plutôt chercher à en réduire les incohérences, en faisant si possible la distinction entre les incohérences nécessaires et les incohérences inutiles, entre les incohérences délibérées et les incohérences involontaires, par exemple. 

Ne pensez-vous pas que l’action de coordination doit aussi s’inscrire dans le temps ?

C’est vrai, vous avez raison. Lorsqu’on parle de coordination, on a tendance à privilégier l’aspect spatial ou statique : la coordination entre différentes parties à un moment donné. Le facteur temps n’est pas toujours pris en compte. Or, une politique économique est basée sur un programme qui s’étale dans le temps. La coordination ne doit donc pas se faire uniquement dans l’espace, mais aussi dans le temps. Tenir compte des évolutions de l’environnement ! C’est à ce niveau que se situe par exemple l’intelligence économique, avec le concept de veille, qui consiste à balayer l’environnement pour détecter les changements avant qu’ils ne surviennent, et prendre les dispositions nécessaires pour s’y adapter. « Certains sentent la pluie, d’autres se laissent mouiller », a dit un écrivain. Le problème est que souvent on est prisonnier des préoccupations au jour le jour, par le court terme. On règle en priorité les problèmes qui surviennent chaque jour. Pour l’avenir, on verra plus tard. Prédominance de l’opérationnel, au détriment du stratégique ! Là aussi, cela dépend du niveau hiérarchique. Le président d’une grande entreprise doit se consacrer à réfléchir sur l’avenir de son entreprise, à mettre en place une stratégie de développement en relation avec les évolutions des technologies et des marchés, définir des objectifs à long terme et coordonner les actions de ses directeurs pour atteindre ces objectifs. J’ai vu malheureusement des présidents engloutis dans les problèmes opérationnels, que ses directeurs ne parviennent pas à résoudre, parce que le travail d’équipe n’existe pas. L’organigramme de l’entreprise est conçu selon un modèle « râteau », avec un président et quinze directeurs, entraînant par là même un fort besoin de coordination, alors même que les énergies s’épuisent pour résoudre les conflits entre les directeurs, chacun n’acceptant aucune immixtion des autres dans les affaires de sa direction. Vous avez une idée de ce qui se passe lorsque chaque responsable tire la couverture de son coté : beaucoup d’incohérence dans le fonctionnement de l’entreprise ! La coordination en matière d’organisation de la firme implique une volonté d’implication, d’intégration et de travail en équipe, en cherchant des synergies entre les directions … 2+2= 5…..et le travail du président est de communiquer, de faire adhérer son équipe à ses objectifs, auxquels ils auraient contribué. Il est clair que la réussite d’une entreprise dépend non seulement de la qualité de son chef à savoir définir une vision à long terme, mobiliser, déléguer et coordonner, mais aussi de l’originalité de son organigramme. 

Qu’en est-il de la cohérence des politiques sectorielles qui ont été mises en place ?

Il y a eu beaucoup de débats sur cette question. Incontestablement, les douze dernières années ont été marquées par des programmes ambitieux au niveau des investissements publics, des infrastructures, des politiques sectorielles comme le plan émergence, de l’INDH, etc. Cela s’est traduit par une croissance continue, de meilleure qualité que celle enregistrée au cours des décennies précédentes. Mais par certains côtés ces actions ne s’inscrivent pas toujours dans une vision globale et cohérente qui permet d’optimiser les efforts. Car en définitive, on recherche bien de la croissance ! La croissance, c’est bien la variation du PIB ! Et le PIB c’est bien la somme des valeurs ajoutée ! Il faut donc chercher à promouvoir tout ce qui crée de la valeur au niveau national. Et la valeur ne se crée pas à travers une seule entreprise, mais à travers une suite d’entreprises reliées d’une manière ou d’une autre entre elles.

La compétitivité est déterminée par le niveau d’intégration d’un secteur ou d’une économie. Plusieurs questions restent posées. Prenons le cas des délocalisations : dans quelle mesure les investissements provenant d’opérations de délocalisation pourraient atteindre un niveau suffisant de compétitivité si parallèlement elles ne sont pas accompagnées d’un plan destiné à promouvoir des investissements qui leur sont liés pour répondre à leurs consommations intermédiaires ? Prenons le cas du secteur textile : ll n y a pas eu de vision globale destinée à renforcer son intégration et donc sa compétitivité. Chaque branche, la filature, le tissage, la finition, la confection s’est contentée, dans le cadre de l’association concernée, de défendre ses propres intérêts sans que cela soit inscrit dans l’intérêt général du secteur. La conséquence est que beaucoup d’entreprises marocaines ont disparu au profit d’importation d’entreprises étrangères. Le fleuron de l’industrie textile marocaine, le Cotef, est actuellement squatté ! Prenons enfin le cas de l’agro-industrie. Il est naturel de chercher à développer les relations entre le secteur agricole et le secteur industriel, qui constitue un débouché important pour le développement de ce dernier. Renforcer l’intégration entre ces deux secteurs pour en améliorer la valeur ajoutée et la compétitivité. Des incohérences fiscales l’en empêchent dans la mesure où les produits agricoles sont exonérés à la sortie de la ferme, alors qu’ils subissent la TVA dès lors qu’ils sont transformés. Cela se traduit par une charge pour l’industrie qui réduit sa compétitivité. Des exemples qui montrent parfois une faiblesse dans la perception des relations intersectorielles.

Alors à qui revient, d’après vous, le rôle de coordination ?

Le chef de l’État donne des orientations, définit une vision. Le gouvernement est appelé à la mettre en œuvre. Le gouvernement est un système avec un chef dont le rôle est de coordonner et de contrôler les actions de ses membres. C’est bien sûr plus compliqué que pour le chef d’entreprise car les problèmes et les interférences sont autrement plus délicates. À l’organisation technique s’ajoutent les problèmes politiques. C’est pourquoi le chef du gouvernement doit disposer d’une infrastructure matérielle et humaine importante, de compétence de haut niveau, pour faire son travail d’analyse et de coordination. Il doit disposer de suffisamment d’autorité pour imposer sa solution en cas de conflit entre ministres. J’ai vu dans le passé des ministres qui avaient plus de pouvoir que le Premier ministre, et qui de ce fait bénéficiaient de plus d’attention en matière de distribution et d’utilisation des crédits, et dont les secteurs évoluaient plus vite que les autres avec les distorsions attendues sur le plan global… Alors quelle coordination pouvait-il assurer ? Comme je l’ai dit le chef de gouvernement doit avoir une vision globale et à long terme des actions que mène son gouvernement. C’est d’ailleurs le rôle aussi de chacun des ministres, des secrétaires généraux et des directeurs, chacun dans son domaine de compétence. Mais là aussi, il faut reconnaître que la priorité n’est pas toujours donnée à la vision à long terme. En effet, il arrive qu’un gouvernement apporte des réponses ponctuelles à des problématiques structurelles pouvant générer des impacts négatifs à long terme. On peut citer à titre d’exemple le recrutement et l’augmentation des salaires dans la fonction publique pour diminuer le chômage. Si une telle mesure règle un problème social dans l’immédiat, elle peut aggraver le déficit du Trésor, et donc le niveau d’endettement du pays, que les générations futures ou les gouvernements à venir devraient rembourser. Il est important de noter que chaque action publique à des effets collatéraux. Comment sceller chez les responsables, en permanence, une vision responsable, globale et à long terme ? À côté du gouvernement, il y a des institutions qui travaillent dans ce sens, comme le conseil économique, social et environnemental, ou le Haut Commissariat au Plan, qui dispose de toutes les compétences nécessaires pour faire ces analyses.

Vous évoquez fréquemment l’idée de vision globale, que représente celle-ci pour vous ?

Vous savez, le phénomène de globalisation qui nous envahit a renforcé les interdépendances, augmentant les incertitudes, et le monde est devenu plus complexe. La complexité, pour reprendre les termes de mon ami Edgar Morin, vient du mot latin complexus, c’est-à-dire ce qui est tissé ensemble dans un enchevêtrement d’entrelacements. Devant cette complexité, on est parfois inquiet. Notre inquiétude provient du fait que nous avons appris à séparer les éléments pour mieux les analyser, sans en entrevoir les liens. Une crise survient. On essaie d’en déceler les origines dans le secteur concerné, sans chercher à regarder s’il n y a pas d’autres causes qui viennent d’autres secteurs. On prend alors des mesures intrinsèques qui ne donnent pas les résultats escomptés. Alors on s’inquiète !

En ne regardant pas suffisamment les liens, chacun se trouve isolé dans son fief, veillant à son autonomie, et c’est la dichotomie qui devient le mode de management classique. Or, l’expérience montre que ce sont les sociétés les plus ouvertes sur les autres qui réussissent le plus, non pas à cause de la richesse de leurs éléments constitutifs, mais en raison de leur capacité à mettre ensemble ces éléments. Voir global n’est pas faire la somme des parties. Ici, le tout est supérieur à la somme des parties. C’est la substance de la vision globale ! Quand je parle de tissage, c’est pour dire que ce qui est important, ce ne sont pas seulement les parties, mais les liens qui les sous-tendent. Avoir une vision globale, c’est analyser les liens entre les phénomènes, car chaque partie interagit avec les autres. « Chaque chose est aidée et aidante, causée et causante », disait Pascal. Chaque cause produit un effet qui devient la cause d’un autre effet, dans un processus de « re-liance », une sorte de boucle auto-productive, enclenchant un mécanisme amplificateur.

Prenons l’exemple de notre université. Il n y a pas de liens naturels entre les universités du Royaume qui leur auraient permis de s’enrichir mutuellement. Pire, il n y a pas de liens entre les institutions de la même université. À l’intérieur de chaque faculté, les départements travaillent de façon dichotomique ! Il faut encourager la transdisciplinarité, car la science elle-même s’enrichit par les apports et la combinaison des différentes disciplines. La médecine a enrichi dans le passé l’analyse économique, les mathématiques ont développé les analyses sociologiques, etc. Ce n’est pas un hasard si les universités américaines sont les plus performantes au monde, en raison de leur intégration dans le tissu économique et social, mais surtout de la manière avec laquelle elles coordonnent et relient leurs activités. Nous devons donc apprendre à re-lier ce qui est séparé, pour mieux comprendre les phénomènes complexes et agir. Ainsi, l’interniste peut déceler les causes d’un mal que le spécialiste n’a pu déceler car provenant d’un organe qui n’était pas concerné.

Je comprends l’importance que vous attribuez au phénomène de la re-liance dans le processus de coordination. Mais de tels concepts sont-ils pris en considération dans la définition des politiques économiques, par exemple au niveau des finances publiques ?

Manifestement toute action économique produit des effets induits sur les autres secteurs qu’il faudrait évaluer. Dans un système d’économie planifiée de type soviétique, on dressait un tableau input-output – appelé tableau de Leontief – qui mettait en évidence les liens entre secteurs, et qui permettait de mesurer l’impact d’une mesure déterminée sur les autres secteurs. Une mesure destinée à booster le secteur du tourisme par exemple, provoquait un accroissement de la production d’acier, de ciment, d’appareils sanitaires, etc. qui entraînaient eux-mêmes un accroissement de la production d’autres secteurs. Il s’agit ici d’une coordination rigide, planifiée et autoritaire.

Evidemment, aujourd’hui ce schéma de fonctionnement d’une économie fermée sur elle-même est hors d’usage, en raison de l’ouverture économique et de l’importance des échanges mondiaux, qui ont certes alimenté la croissance de l’économie mondiale au cours des vingt dernières années, avec l’émergence des BRIC, mais en aggravant les inégalités dans le monde. Certes, la libéralisation du commerce mondial est un facteur de croissance. La Maroc a été un acteur actif dans les négociations de l’Uruguay Round et de l’avènement de l’OMC. Il a conclu un accord de libre-échange avec l’Union européenne. Et surtout, il a conclu des accords bilatéraux de libre-échange avec plusieurs pays dont les USA, la Turquie, l’Égypte. Mais disons-le tout de suite, l’ouverture économique accroît les interdépendances et une plus grande complexité dans la définition des politiques économiques ! Toute politique a ses revers qu’il faudrait intégrer dans le cadre d’une vision globale.

Ainsi, les échanges se sont bien accrus ! Mais le problème est, aujourd’hui comme hier d’ailleurs, que les exportations couvrent moins de la moitié des importations. Si autrefois le déficit commercial était couvert par le solde des transferts courants, ce n’est plus le cas aujourd’hui, et les avoirs extérieurs se dissolvent lentement, avec comme seul recours possible, le crédit extérieur pour les maintenir à un niveau acceptable, pour ne pas bloquer l’activité économique. Retour à l’endettement ?

À ce déficit extérieur s’ajoute un autre déficit, celui du Trésor ! Les dépenses dépassent les recettes et le Trésor doit recourir aux emprunts intérieurs et extérieurs pour le financer. Le manque de mesures pour réduire les dépenses de fonctionnement aggravera ce déficit et provoquera à terme un effet d’éviction au détriment des secteurs productifs. Voilà donc comment la politique des finances publique peut nuire aux secteurs productifs. Mais ce n’est pas fini. Comment réduire ce déficit ? Augmenter les impôts ? Comment ? En augmentant les taux ? Cela risque de réduire les recettes fiscales. L’expérience a montré que c’est en diminuant les taux et en élargissant la base imposable qu’on améliore les recettes. On l’a vu au cours des années 2000. Mais le vrai facteur accélérateur des recettes fiscales réside dans la croissance économique ! En conséquence, pour réduire le déficit du Trésor, il faudrait chercher à soutenir la croissance. Comment ? Par la demande publique ? Elle est créatrice de déficit. En boostant la consommation des ménages par les crédits et les prix bas découlant de l’ouverture économique ? Eh bien, cela va aggraver la situation du commerce extérieure, et du niveau des réserves de change, car tout soutien à la consommation intérieure profiterait surtout aux entreprises étrangères !

Comment en est-on arrivé là ? Par manque de coordination des politiques économiques ?

Dans une certaine mesure, oui. Mais pas uniquement ! L’insuffisance de coordination de la politique économique est mixée avec celle de la politique financière, de la politique monétaire, de la politique de change, des politiques sectorielles, des politiques sociales, en liaison avec le problème de l’éducation ou de la transition démographique que le pays vit actuellement.

Un mot sur la transition démographique. Elle se traduit par une baisse de la fécondité, du nombre d’enfants par femme en âge de procréer, et donc progressivement par la baisse de la population active et le vieillissement de la population. La conséquence, c’est que si on ne prend aucune mesure pour rallonger la période d’activité, ou pour augmenter les cotisations, les caisses de retraite seront en faillite ! Que fait-on actuellement ? Pas grand-chose. On gagne du temps et on laissera l’ardoise aux gouvernements suivants à un moment où les mesures à prendre risquent d’être plus douloureuses. C’est le meilleur exemple de la nécessité de coordination des politiques sur le long terme !

Cette insuffisance de coordination et de vision globale, comme je viens de la définir, n’est pas l’apanage du gouvernement actuel, mais la situation actuelle découle aussi de l’insuffisance des réformes structurelles des gouvernements précédents car les réformes structurelles, comme vous le savez, produisent leurs effets avec un décalage dans le temps. Les liens s’établissent dans l’espace, mais aussi, je l’ai dit tout à l’heure, dans le temps !

Ainsi, l’ouverture commerciale tout azimut, sans préparer nos entreprises à la concurrence internationale, a entraîné un processus de désindustrialisation manifeste, que le plan Emergence ne pourrait combler. La désindustrialisation doit être reliée au processus irréversible du transfert de la population rurale vers la ville qui s’étendrait sur les cinquante prochaines années. Aujourd’hui, 37% de la population marocaine vit en milieu rural qui représente encore 17% du PIB ! Dans les pays développés qui sont les plus grands pays producteurs agricoles, ces ratios sont de 3% et 4% ! Partout, c’est le secteur industriel qui a créé le plus d’emplois pour absorber cet afflux de population. Le renforcement de notre secteur industriel est donc une nécessité vitale pour notre équilibre social. Mais renforcer le secteur industriel, c’est renforcer sa compétitivité. Voilà donc ici un concept essentiellement global, qui implique une multitude de facteurs ! Car quand je parle de compétitivité, ce n’est pas celle qui est liée aux coûts intrinsèques de l’entreprise qui m’intéresse, mais celle qui est reliée à des facteurs exogènes. L’éducation par exemple est un facteur décisif de compétitivité. Comment faire concurrence avec un taux d’analphabétisme de 35% avec des pays comme la Chine où le taux est de 5% ?

Alors, vous voyez comment, en partant d’une simple politique du commerce extérieure, on aboutit au problème de l’éducation. En construisant un tableau entrée–sortie du type Leontief, on pourrait facilement déterminer le secteur qui aurait le plus d’effet d’entraînement sur les autres, et c’est bien sûr, celui de l’éducation ! Aurait-on pu mettre à niveau d’abord notre secteur éducatif avant d’ouvrir notre économie à la concurrence internationale ? La réponse est non ! La coordination des politiques publiques conduit à instaurer un équilibre intelligent entre les différentes préoccupations de la société, entre les exigences du court terme et la nécessité de construire une vision à long terme. Il n y a pas en effet de conflit entre le court terme et le long terme. Mais c’est une question de dosage, et donc de coordination avec un souci de cohérence. Toute politique économique doit être appréhendée dans une vision globale qui met en harmonie plusieurs actions qui s’enchevêtrent entre elles pour atteindre l’objectif fixé. Bien que notre monde d’aujourd’hui soit marqué par une multitude de paradoxes, une combinaison intelligente de la politique budgétaire, axée sur un choix judicieux des priorités au niveau des investissements publics, de la politique monétaire et financière pour encourager les investissements privés, de la politique de taux de change pour compenser les effets de l’ouverture commerciale sur les prix intérieurs, aurait pu préserver notre capacité productive et améliorer notre valeur ajoutée. Mais dans ce cas, c’est le modèle de croissance qui devrait être remis en question. Notre modèle est basé sur la consommation alors que nous avons besoin de produire localement. 

Vous parlez de paradoxes dans le monde d’aujourd’hui, est-ce que cela est lié à l’insuffisance de coordination des politiques économiques entre les pays ?

Bien sûr, on retrouve des paradoxes un peu partout. La crise de l’euro, la croissance zéro chez notre principal partenaire, notre locomotive économique, ont pour origine principale, la faiblesse de coordination des politiques économiques, budgétaires et monétaires des pays de la zone. Il est impossible de créer une zone de libre-échange avec une monnaie unique, alors même que chaque pays mène sa propre politique budgétaire. La conséquence, ce sont les dérapages budgétaires des pays qui n’ont pas acquis une culture de rigueur budgétaire. Ces dérapages budgétaires se traduisent par un endettement excessif que la solidarité de la zone doit supporter. Et voilà qu’on efface purement et simplement des milliards de dollars de dette à des pays membres, alors que pour le Maroc, on l’a accompagné jusqu’au remboursement de la totalité de sa dette. Solidarité européenne oblige ! Un signal paradoxal quant aux déclarations fastueuses concernant le projet de construction euro-méditerranéenne avec l’UPM.

La crise économique en France, avec la montée du chômage, pousse un gouvernement socialiste à entreprendre des mesures protectionnistes, alors même qu’il a été le défenseur du libre-échange dans les négociations internationales. On veut réduire les délocalisations et on vise le Maroc. Comble de paradoxe, on ne s’aperçoit pas que notre déficit commercial avec la France est bien plus important, ce qui correspond d’une certaine manière à une délocalisation d’entreprises marocaines en France !

Ces paradoxes, on les retrouve aussi dans l’évolution de la pensée économique, qui au cours des dernières décennies, a subi un mouvement de balancier. D’abord, après la deuxième Guerre mondiale, la politique keynésienne, avec les trente glorieuses, a conduit à l’apparition d’une classe moyenne importante mais aussi à une aggravation des déficits internes et externes des principales économies. En 1976, Milton Friedman, le père du monétarisme, reçoit le prix Nobel d’économie pour son approche néolibérale. Il inspire les politiques de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan. Pour ce dernier, « L’État est le problème et pas la solution du problème. » La lutte contre l’inflation, l’indépendance des banques centrales, la déréglementation, la flexibilité du marché du travail, s’imposent tout autour de la planète. La révolution conservatrice bouleverse aussi les institutions financières internationales et le « consensus de Washington » prescrit l’ouverture totale des économies en développement, la réduction des budgets publics sociaux, la priorité aux exportations.

Face à la répétition des crises financières et aux excès de la mondialisation, des voix dissonantes se font entendre, comme celles de l’Indien Amartya Sen, Joseph Stieglitz ou Paul krugman qui remettent à jour les thèses keynésiennes. Pour cela, on leur attribue le prix Nobel. Aujourd’hui, la crise mondiale, l’intervention publique qu’elle a rendue nécessaire et la montée en puissance des pays émergents donnent une forte légitimité à ces nouveaux courants. Mais le modèle économique qu’ils proposent n’est pas encore achevé et leur influence politique reste faible.

La pensée économique est en perpétuel mouvement, devant les changements rapides qui affectent notre environnement. Nos étudiants perdent leurs repères, et nos politiques aussi. Quelle idéologie peut incarner un parti politique ? Nous avons l’impression que nos partis disent tous à peu près la même chose, parce qu’ils ne sont certains de rien. Faut-il revenir à l’enseignement de la politique keynésienne dans nos universités ? Comment moraliser le capitalisme ? L’hypothèse de l’efficacité des marchés et du retrait de l’État survivra-t-elle à la crise ? Par quoi peut-on remplacer les modèles économiques qui ont fonctionné depuis plus de vingt ans ? La lutte contre l’inflation doit-elle rester la priorité? Et le rôle de l’État ? Doit-il appuyer une politique de la demande ou une politique de l’offre ? Plusieurs questions auxquelles nul ne peut répondre aujourd’hui de manière précise.

Alors quelle conclusion tirer de ces évolutions ?

C’est que le monde est devenu plus complexe. Aujourd’hui, on considère injustement que la seule crise qui vaille est économique. D’abord, on ne fait pas suffisamment le lien entre les phénomènes économiques eux-mêmes. Subprimes, tarissement du crédit, Lehmann Brother, Grèce, Cds, avenir du dollar ou de l’euro, réévaluation du yuan, tous ces événements sont reliés entre eux. Ensuite, la crise économique et financière conduit à une crise sociale par l’augmentation du chômage, qui lui-même conduit à une crise politique. Mais la crise économique a aussi des liens avec d’autres crises : la crise de l’État, la crise de la ville et de la sécurité, de la famille, de la démocratie, de l’école, de la justice, les crises politiques internationales, comme la crise israélo-palestinienne, la crise de l’Iraq, la crise climatique. « Toute chose, disait Pascal, est causée et causante, aidée et aidante. » La perte de repère en matière de pensée économique provient principalement du fait qu’on ne regarde pas suffisamment les liens, on ne perçoit pas les phénomènes dans leur globalité.

Enfin, en prenant l’ensemble de ces phénomènes de manière systémique, c’est à une profonde crise de civilisation qu’on se trouve confronté, une crise des valeurs, une crise de la pensée. Par le jeu de la mondialisation, la civilisation occidentale agit sur notre culture et nous transmet des reflexes d’égoïsme et de communautarisme religieux, politique ou ethnique. Nous devons donc éviter une décomposition de notre société. Nous devons veiller à ce que l’économie soit associée à tous les aspects de la vie sociale, sous la conduite du pouvoir politique. Nous devons veiller à ce que le politique ne régresse pas devant la pression de l’économique ou du financier. Le problème, ce n’est pas de redresser l’économie ou de faire de la croissance, mais de dire ce que sont nos orientations mélioratives. Mettre l’accent sur ce qui est porteur de sens. Et ce qui est porteur de sens peut redonner vie aux pratiques, aux institutions qui forment notre vie collective .

 

 

Biographie succincte

1944   Naissance à Casablanca

1967   Thèse de doctorat en sciences économiques (Université de Bordeaux)

1986   Ministre des Finances

1994   Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire en France et Délégué du Maroc auprès de l’UNESCO

1999   Directeur Général de l’OFFICE CHERIFIEN DES PHOSPHATES.

2001   Président directeur général de la compagnie ROYAL AIR MAROC

2006   Création au sein de l’Université Hassan II, du centre de recherches juridiques, économiques et sociales, « LINKS », ayant pour mission de favoriser les synergies entre le monde des entreprises et de l’Université.

 

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