Médias économiques et construction de la citoyenneté au Maroc

Médias économiques et construction de la citoyenneté au Maroc

Médias économiques et construction de la citoyenneté est un projet de recherche appliquée, dirigé par le Centre Marocain des Sciences Sociales (CM2S) de l’Université Hassan II – Aïn Chock, et l’ONG italienne Cooperazione Internazionale Sud Sud (CISS), en partenariat avec le Cesem, centre de recherche de HEM, avec le soutien de la Délégation de l’Union européenne à Rabat.

Problématique et questionnements de l’étude

L’étude Médias économiques et construction de la citoyenneté au Maroc a pour objet le fonctionnement des médias et des médiateurs qui structurent le débat public sur la chose économique au Maroc. Son point de départ est le constat de la centralité de la question économique dans l’espace public durant ces dernières années (lancement des « grands chantiers économiques » et libéralisation du secteur médiatique depuis 2003).

Cette visibilité questionne la pratique journaliste par rapport à deux préalables théoriques. Le premier concerne son degré d’ouverture sur les sources d’information, les acteurs et les publics, et ce, dans le sens où la « construction de la citoyenneté présuppose que l’opinion publique puisse avoir accès à une information objective, impartiale, via des supports médiatiques libres, pluralistes, indépendants et professionnels qui contribuent aux débats contradictoires, à l’analyse critique et aux enquêtes d’investigation approfondies ».

Le second préalable pose la question de l’objectivité et de l’indépendance des médias économiques dans le traitement de l’information économique. Et ce, dans la mesure où le média « économique » est à la fois juge et partie « en ce sens qu’il est essentiellement financé par ceux-là mêmes qui sont (doivent être) l’objet de son traitement informationnel (les annonceurs, soient les entreprises publiques ou privées du pays). Le traitement de l’information économique relève de la presse économique qui la produit et de l’institution (entreprise médiatique) qui la diffuse ».

Au-delà de l’identification du secteur et de ses principaux acteurs, de leurs liens avec les sphères économique et politique, leurs usages de l’information économique, leur métier au quotidien, une grande partie de l’étude a porté sur leurs relations au grand public et leur impact sur lui.

L’étude a procédé en deux phases. Dans une première, une enquête quantitative par questionnaire a été menée auprès d’une cinquantaine de praticiens des médias dits économiques (journalistes, patrons, responsables de rédaction, commerciaux, etc.). Elle s’est déroulée entre août et décembre 2011. Le questionnaire est structuré autour de quatre grands axes :

  • Rôle du média économique et de la spécificité de l’information économique. 
  • Sphère organisationnelle et processus de fabrication de l’information. 
  • Sphère extérieure : sources et public(s).
  • Évaluation du métier.

Une seconde phase de l’étude, qualitative, a été menée entre avril et mai 2012, et a été consacrée à la problématique du public, voire des publics des médias « économiques » au Maroc.

Médias économiques au Maroc : cartographie, vocation et traitement de l’information

  • Au niveau de la cartographie du secteur, l’étude pointe trois principaux résultats : la plupart des structures dépendent dans leur business model essentiellement du marché publicitaire, peu diversifié.
  • Les charges en ressources humaines ne sont pas transformées en atout qualitatif.
  • La pérennité des structures médiatiques dépend plus de leur réseau relationnel.

Par rapport à la vocation des médias économiques et globalement du traitement de l’information économique, les résultats de l’étude montrent que pour les interviewés, la vocation première d’un support « économique » est d’abord d’informer, et plus précisément d’informer surtout les décideurs et acteurs économiques. La vocation à participer aux débats publics, en lien avec la problématique de l’étude, est très peu avancée.

Cette primauté des décideurs comme cible de l’information économique revient à dire que ces médias ne sont pas destinés au grand public avec tout ce que cela implique en termes de préoccupation à « mettre en confiance les donneurs d’ordre de la publicité, patrons de grandes boîtes publiques et privées ».

Du reste, le rapport au grand public reste problématique. Les résultats montrent que le grand public marocain ne dispose pas d’information économique. Les interviewés avancent, en plus du déficit de lecture, le manque d’effort de vulgarisation du savoir économique pour qu’il soit à la portée du citoyen moyen. L’autre difficulté concerne la langue utilisée (le français) qui n’est pas maîtrisée par le grand public.

Les types d’information intéressant le grand public tels qu’identifiés par les grands patrons sont ainsi déclinés :

  • « Les informations qui concernent les droits sociaux, les impôts, la douane des équipements, les produits de large consommation, etc. ». 
  • « Les sujets de proximité et certains propos des experts ». 
  • « Les questions à caractère socio-économiques, comme par exemple : le programme des dvd, les tarifs de prestations de la protection civile, les enquêtes de consommation, les pensions retraites, les salaires ».

Selon les professionnels interviewés, le public s’intéresse d’abord aux informations exclusives ou scoops, ensuite aux grandes polémiques ou controverses et enfin aux enquêtes et investigations. « Les analyses n’attirent pas le grand public marocain et ne sont pas considérées comme un genre porteur dans la presse économique », conclut le rapport.

Définitions et traitement(s) de l’information économique 

L’étude met en évidence l’absence d’une définition consensuelle de l’information économique. Les répondants ont avancé une pluralité de sens et de définitions aussi bien en termes de contenus qu’en termes de fonctions/rôles et de traitement dans un souci citoyen. L’information est ainsi largement associée à son traitement (fiabilité, recoupement, crédibilité, traduction, vulgarisation, etc.)

 Voici des extraits :

« Avant d’être économique, une information est une information, c’est une fenêtre censée décrire une réalité qui doit être vérifiée et, au besoin, mise en scène et en rapport avec un environnement pour être plus visible »

« Vérifiée, recoupée et commentée par plusieurs sources et étayée par des chiffres et études » ;

« C’est avant tout une information vérifiée, recoupée et crédible ».

Certaines définitions se veulent évaluatives du secteur en général en lien avec la faiblesse de l’économie :

« Au Maroc, on n’a pas une forte économie. Ce sont les mêmes sujets qui se répètent tout au long de l’année. On n’a pas de matière pour travailler. On ne peut pas être au niveau des supports étrangers ».

Le rapport avec les opérateurs privés : pressions et problématique d’indépendance 

Les opérateurs privés constituent un acteur déterminant pour les médias économiques en tant qu’annonceurs, prescripteurs, détenteurs d’informations et cibles privilégiées. Il s’agissait de considérer dans quelle mesure leur prise en compte impacte le traitement de l’information économique.

Au niveau des résultats, nos répondants estiment en grande majorité que les opérateurs privés disposent de l’information économique nécessaire à leur activité. Mais elle reste, en général, peu crédible et surtout insuffisante (trop de non-dits ; opacité ; manque de crédibilité, de fiabilité et de transparence) :

« Ces médias ne sont informés que des grandes orientations économiques de l’État et des grands groupes privés, mais manquent d’informations sur les PME » (rédactrice en chef).

« L’information est toujours disponible mais il faut disposer des clés de lecture pour bien la situer et en tirer profit », affirme un journaliste économique pointant du doigt la pratique de la collectivité professionnelle.

Concernant les pressions et la problématique d’indépendance des supports économiques, les résultats attestent que les « pressions exercées sur les professionnels révèlent […] le diktat quelque part prévisible des annonceurs, mais aussi des bailleurs de fonds, actionnaires, patrons de presse sur les journalistes ».

À la question « Le journalisme économique se soumet-il à la volonté des lobbies économiques ? », la moitié des interrogés répondent par l’affirmative. Parmi les différentes explications avancées par les répondants, notons cette affirmation d’un journaliste qui considère qu’il est difficile pour un média économique « de faire autrement sinon sa publication en paiera le prix », et de poursuivre :

« (…) il est difficile de juger la profession en vrac, mais en règle générale, la répression ‘‘économique’’ a transformé les supports de journaux d’information en journaux de ‘‘communication’’ ».

Par ailleurs, les interdictions et tracasseries judiciaires restent rares, pour la simple raison que cette presse « est souvent choyée par l’État, les opérateurs et les annonceurs, et fait preuve, en retour, d’une ‘‘discipline exemplaire’’ ». Le tableau n’étant pas noirci à l’extrême, les réponses mettent l’accent sur la possible liberté dans le traitement de l’information non liée aux bailleurs de fonds et actionnaires de l’entreprise médiatique. Cette liberté reste cependant fonction d’une dose de recherche et de talent rares chez les journalistes dits « économiques ».

D’autre part, les différents profils des acteurs proposent une identification différenciée des pressions et des difficultés. C’est ainsi que les journalistes mettent en avant la double pression (des patrons et des annonceurs) et le contexte global institutionnel perçu insuffisamment libéral comme principales pressions dans le cadre de leur métier. De leur côté, les patrons de presse pointent les pressions d’un marché exigu, les restrictions politiques et la pression des annonceurs. Et enfin, les opérateurs s’expriment plus en termes d’informations tardives, de faible qualification en matière économique et de faible degré d’éthique. 

Les publics des médias économiques au Maroc 

La seconde phase de l’étude, qualitative, a été consacrée à la problématique du public, l’autre principal acteur des médias. Elle a procédé en deux temps : tout d’abord réaliser des Focus Group avec plusieurs catégories de publics dans le but de décrire leurs rapport aux médias et leurs pratiques, leur rapport à l’information économique et enfin leurs perceptions et attentes.

Cette seconde partie de l’étude démontre deux grandes conclusions :

  • Ces publics aux contours flous, avec des usages différents et des attentes très diversifiées ne sont pas amorphes, « ce sont des récepteurs actifs et très critiques : ils comparent les différents supports, évaluent et choisissent leurs lieux d’information en fonction de plusieurs critères ».
  • L’internet est promu au premier rang de l’information économique.

C’est à partir de ce second résultat que l’équipe de recherche a, par la suite, créé la page Facebook (khbarkom) afin d’interagir avec les publics virtuels et de tenter de décrire leurs nouveaux usages sur Internet.

L’analyse des Focus Group et des interactions de la page Facebook khbarkom ont montré que les lieux de l’information économique sont multiples (Internet, la presse écrite, télévision et radio). Les différents usages répertorient ces supports en reléguant la presse écrite au second plan comme « moyen classique » au profit du support digital : l’instantanéité de l’information en plus du langage des réseaux sociaux du support Internet sont mis en avant comme nouvelles pratiques.

En lien avec la définition et la perception de l’information économique, les interlocuteurs et internautes avancent que cette information est inaccessible sauf pour les « initiés » ; qu’elle ne renseigne pas sur la réalité économique au Maroc et enfin que les médias, plus précisément les médias « économiques », sont loin de constituer des relais de débats démocratiques.

L’étude a révélé des profils de publics fort déçus, voire suspicieux sur la qualité, la crédibilité et l’autonomie de l’information qui leur est offerte. La problématique de l’autonomie des médias par rapport à la sphère économico-politique est ainsi traduite chez eux en termes de « perte de confiance » dans les médias, surtout la presse écrite. En somme, c’est la suspicion vis-à-vis de ces médias qui prévaut dans les perceptions des interlocuteurs, dont voici quelques exemples :

  • « La presse est devenue marchande  ».
  • « Les journalistes sont influencés ».
  • « Les supports ne sont pas tous fiables ».
  • « L’information économique n’est pas toujours crédible ».
  • « Toute l’information économique est modelée de façon à ce que le citoyen consomme ce qu’on veut lui faire consommer ».
  • « Information biaisée pour calmer la population ». 
  • « L’information est utilisée par l’État pour se promouvoir ».
  • « La presse quotidienne est superficielle et leurre l’opinion publique ».

De l’avis des formateurs 

Un Focus Group a été organisé à l’Institut Supérieur de l’Information et de la Communication (ISIC) avec des enseignants et responsables de la formation continue. Le but de ce Focus Group était de présenter les résultats de l’étude et d’en fignoler les recommandations.

Les formateurs de l’ISIC mettent en exergue la difficulté de définir la presse économique à cause des liens entremêlés entre le politique et l’économique. Ils appellent par ailleurs à une étude de contenu de la presse dite économique existante afin d’en délimiter les contours et mieux cibler les publics. Ils considèrent, par ailleurs, que puisque « la presse dite économique, est destinée à une élite et un lectorat particuliers, elle se trouve plus exposée aux pressions des lobbies et des pouvoirs économiques ».

Principales recommandations du rapport :

1.   Au niveau de la viabilité du produit, la presse économique affiche des carences structurelles qui accentuent sa fragilité éthique et sa stabilité sur le marché : il est ainsi recommandé de pouvoir gérer les contraintes structurelles à travers un modèle économique assurant plus d’autonomie, de liberté et de souplesse.

2.   La nécessité de renforcer et contribuer au développement du secteur dans son ensemble en offrant les conditions valables à l’essor de médias professionnels, assurant au niveau du service public le droit d’être informé et par le biais de médias libres et indépendants, relevant du secteur privé illustrant la diversité et le pluralisme de la société. Une telle recommandation passe nécessairement par la promotion d’une formation de qualité spécialisée en journalisme économique.

3.   La nécessité pour l’État de confirmer d’abord l’intérêt qu’il consacre à l’existence de médias professionnels en général et économiques en particulier au Maroc. Ces médias représentent un choix de modernité institutionnelle et de société ainsi qu’un outil de promotion de la citoyenneté.

4.   La nécessité de promouvoir le journalisme d’investigation via principalement la formation de base et la formation continue. Plus précisément, il est recommandé aux médias économiques marocains de faire un effort pour privilégier le journalisme d’investigation et de données dans leur domaine.

                 5.       La nécessité d’organiser en interne les entreprises de la presse économique selon les normes professionnelles et de les faire respecter pour assurer aux journalistes la possibilité d’exercer réellement leurs compétences.  


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