Localisation des activités et dynamiques des villes

Localisation des activités et dynamiques des villes

Au-delà des facteurs démographiques, les mécanismes économiques interviennent de façon déterminante dans la croissance des villes. À mesure qu’une économie se développe, la demande en produits manufacturés et en services augmente, renforçant l’importance relative de ces secteurs dans l’économie et par conséquent des villes, qui sont le lieu privilégié de leur localisation. Les relations complexes entre les entreprises et leur territoire d’implantation constituent un enjeu stratégique pour le développement économique. En effet, les territoires constituent une composante essentielle de la compétitivité des entreprises. Ils permettent, d’une part, d’avoir un accès facilité à des compétences, à des financements, à des infrastructures, à un réseau d’entreprises… D’autre part, les structures productives sont importantes pour comprendre les mécanismes de formation des villes et les phénomènes d’agglomération urbaine. Certaines villes peuvent être spécialisées dans quelques secteurs industriels, comme le sont de nombreuses villes moyennes américaines. À l’inverse, les grandes métropoles sont généralement diversifiées et rassemblent un grand nombre de secteurs économiques. Il est évident que le passage d’une économie préindustrielle à une économie plus développée conduit à de profondes transformations à la fois des structures économiques (spécialisations sectorielles et productives, redéploiement industriel, qualification de la main-d’œuvre, capacités technologiques…), des structures spatiales et urbaines (localisation particulière des activités, évolution des hiérarchies et des systèmes de villes…) et des structures sociales (stratification, relations sociales entre groupes, développement humain, inégalités sociales...).

La contribution suivante s’inscrit dans la problématique générale du développement régional. Son ambition est d’élucider, du point de vue de la théorie économique spatiale1, les relations qu’entretiennent les entreprises avec leur territoire d’implantation, au travers de l’analyse de la formation des villes, des logiques économiques à l’œuvre et aussi de l’impact des comportements de localisation des entreprises sur la dynamique de ces territoires. Pour apporter un éclairage complémentaire, le cas de l’agglomération du Grand Casablanca sera traité à travers la mise en évidence des interactions entre évolution des structures industrielles et productives locales, et dynamiques de développement des territoires.

En favorisant sur son territoire le développement des industries de haute technologie et des services supérieurs, Casablanca demeure le centre de gravité de l’économie marocaine.

Localisation des activités économiques et formation des villes

La ville n’est pas un élément isolé dans l’espace, elle fait partie d’un système de villes interdépendantes où des logiques économiques sont à l’œuvre (Berry, 1964). Cette assertion équivaut à reconnaître l’analyse de deux niveaux d’organisation dans les systèmes urbains (Pumain et Robic, 1996). Au niveau le plus désagrégé se trouve l’analyse micro-économique de la ville qui s’attache à étudier sa structuration et sa logique interne de fonctionnement à partir des comportements des agents individuels et les choix de localisation des firmes. La ville est donc un système complexe mais elle s’insère dans un système plus large de villes régionales, nationales, voire internationales. L’analyse à ce niveau d’organisation territoriale est dès lors macro-économique, elle prend en considération les relations d’interdépendance entre les centres urbains du système et souvent celles entre le rural et l’urbain. Les villes agissent alors comme des entités particulières en interaction avec les autres et structurent l’espace géographique.

La question de la localisation géographique des activités économiques est l’une des principales questions de la science régionale. Qu’il s’agisse des hommes ou de leurs activités économiques, les mécanismes de localisation répondent à une même logique d’agglomération dans l’espace (Derycke, 1999).

Deux considérations fondamentales sont à la base de l’explication du processus complexe de concentration de la population et de la production dans certains territoires : la première tient à une explication simpliste, celle de « l’avantage de première nature », basée sur les dotations naturelles et l’immobilité complète ou partielle de certains facteurs de production. La deuxième, appelée théorie des places centrales (Christaller, 1933 ; Löch, 1940) considère la ville comme une place de marché et repose sur l’interaction entre les économies d’échelle et les coûts de transport2.

Les déterminants des comportements de localisation sont aujourd’hui plus nombreux et variés. La localisation géographique est de moins en moins liée aux facteurs de localisation traditionnels tels que les rendements d’échelle et la disponibilité des matières premières. L’abaissement des coûts moyens de production lié à l’exploitation de rendements d’échelle incite les industries à développer leurs activités à partir d’un nombre restreint de lieux de production et constitue de ce fait une force d’agglomération. Cette dynamique ne concerne que les industries fabriquant des produits arrivant au stade de maturité ou de déclin de leur cycle de vie (produits banalisés) et cherchant plutôt à s’implanter dans des territoires périphériques où la main-d’œuvre est bon marché.

L’exacerbation de la concurrence internationale et le développement technologique des entreprises rend les localisations métropolitaines plus attractives. Ces dernières sont susceptibles d’offrir une grande variété de facteurs qui jouent un rôle déterminant dans les choix de localisation des activités économiques : systèmes de transport, réseaux d’équipements et de communication, services aux entreprises, qualification du travail…

Si le besoin de contact est fondamental pour les individus, il l’est aussi pour les entreprises. Le rôle des contacts personnels dans la propagation des idées et la diffusion de l’information n’est pas à démontrer. Il s’agit d’un important facteur de localisation pour les nouvelles activités économiques plus sensibles à la proximité des centres de décision. Les grandes villes favorisent une diffusion plus rapide des connaissances et des idées, ainsi qu’une plus grande adhésion aux innovations sociales et technologiques. Même dématérialisées et globalisées, les entreprises restent sensibles à l’attractivité de certains territoires.

Externalités de proximité et organisation de l’espace

La théorie de la localisation des investissements demeure dominée par les considérations de coût et de rentabilité, au niveau de la firme. Toutefois, la dynamique de la localisation est plus complexe. En effet, l’existence d’effets externes liés à la présence d’autres entreprises sur le même lieu de production introduit une interdépendance dans les décisions de localisation des entreprises. Ces externalités de voisinage sont d’autant plus importantes que les agents économiques sont davantage appelés à échanger de l’information sur les prix et les caractéristiques des biens offerts ainsi que sur les stratégies concurrentes. Ainsi, les entreprises tendent à se concentrer non seulement pour exploiter les mêmes avantages que d’autres entreprises, mais pour tirer profit des économies externes3 (appelées aussi externalités de proximité ou économies d’agglomération) générées par l’agglomération elle-même.

Les économies d’agglomération, souvent évoquées dans la science économique régionale, représentent les avantages comparés en termes de productivité que procure à une firme ou un ensemble de firmes une ville par rapport aux autres, du fait de sa taille, de sa structure et des avantages qu’elle leur procure. L’efficacité de la concentration s’interprète comme une économie d’échelle externe à la firme (au sens marshallien) interne à la région considérée. Les économies d’agglomération sont distinguées en deux grandes catégories : les économies de localisation, externes à la firme mais internes à un secteur industriel concentré dans la région ; les économies d’urbanisation, générées par la présence d’autres activités dans le milieu régional, qui représentent des économies externes à la firme et externes à l’industrie à laquelle appartient la firme.

La nature intra ou interindustrielle des externalités conduit à des prédictions différentes concernant l’organisation de l’espace (Glaeser et al., 1992). Lorsque les externalités de localisation (internes à l’industrie) prédominent, l’espace tend à être structuré en pôles industriels spécialisés : les entreprises d’un même secteur industriel se regroupent dans les mêmes régions pour attirer une main-d’œuvre très spécialisée, bénéficier des retombées technologiques des innovations des concurrents et favoriser la constitution d’un important réseau de fournisseurs locaux. En revanche, lorsque les externalités sont celles qui existent entre entreprises de différents secteurs (externalités d’urbanisation), la polarisation des activités dans l’espace s’accompagne du maintien d’une large diversité du tissu industriel local qui stimule la croissance de la ville (Jacobs, 1969).

Les externalités d’agglomération, que ce soit de localisation ou d’urbanisation, interviennent généralement de façon dynamique en renforçant le pouvoir d’attraction de certaines zones par un mécanisme de type « boule de neige » (Fujita, 1989). D’une part, la large variété de produits offerts attire des consommateurs de plus en plus nombreux, ce qui accroît les débouchés et donc l’implantation de nouvelles entreprises (forward linkages). D’autre part, le regroupement d’industries dans un territoire a pour effet d’élargir les bassins d’emploi en offrant de nombreuses opportunités d’embauche alors que, simultanément, la différenciation accrue des produits oblige les entreprises à faire appel à une main-d’œuvre de plus en plus spécialisée et qualifiée qui n’est disponible que sur des marchés de grande taille (backward linkages).

D’un point de vue économique, la ville est souvent synonyme d’efficacité organisationnelle, d’économies d’échelle externes comme de potentiel de marché (Krugman, 1991/1993). Sous l’effet des économies d’agglomération, elle représente un foyer naturel pour la croissance économique. La tendance à la concentration des activités économiques dans certaines villes est également liée à la recherche de tels avantages.

Délocalisation-relocalisation et évolution des systèmes productifs locaux : le cas de l’agglomération casablancaise

Les pays en développement se caractérisent, dans les premières étapes de leur développement, par une concentration marquée des activités économiques dans une région centrale. Cette polarisation économique est liée à la recherche d’économies d’échelle internes et externes (retombées d’information, diversité de l’offre de travail qualifié, partage des risques, existence d’infrastructures…). Puis, à mesure que la région centrale se développe, elle va souffrir aussi d’externalités négatives (congestion, rente foncière et salaires élevés, etc.) et les activités vont progressivement se diffuser au reste du territoire.

À la lumière de ces considérations théoriques, l’analyse du cas du Maroc semble particulièrement pertinente. Au cours du processus de développement du Maroc, les villes ne présentent pas les mêmes spécialisations productives, et les activités économiques se répartissent de manière hétérogène entre les régions. En effet, l’une des caractéristiques qui a longtemps marqué l’industrie marocaine est sa concentration dans la ville principale et portuaire de Casablanca. Sa situation géographique avantageuse a constitué une « condition initiale » expliquant au départ la localisation d’activités banalisées reposant sur l’exploitation d’économies d’échelle et de bas salaire. Aujourd’hui, avec l’évolution des spécialisations productives et le redéploiement des industries qui s’ensuit, Casablanca concentre davantage d’industries plus intensives en technologie et de services à la recherche d’économies d’agglomération (présence d’un capital humain, d’activités complémentaires, d’infrastructures…).

L’analyse des données des enquêtes annuelles du ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Énergie et des Mines du Maroc effectuées auprès des firmes industrielles formelles montre qu’en dynamique, la concentration relative de l’emploi industriel dans le Grand Casablanca baisse : sa part dans le total national passe de 59,6% en 1985 à 36,8% en 2011. En parallèle cependant, la région du Grand Casablanca renforce sa spécialisation dans les secteurs de moyenne technologie, avec une part de l’ordre de 55,14% du total national en 2011. La concentration marquée des activités de la haute technologie dans l’aire du Grand Casablanca se réduit légèrement (76,8% à 36,13%) au profit notamment de Tanger-Tétouan (avec une part de 3,01% en 1999 qui passe à 37,5% du total national en 2011), mais est surtout due à la « délocalisation » de deux secteurs particuliers (machines et équipements de radio, télévision et communication).

Par contre, l’évolution de l’indicateur de spécialisation des provinces casablancaises nous révèle une baisse significative de la spécialisation de cette région dans les industries banalisées : entre 1985 et 2011, la part de l’emploi industriel dans l’emploi total passe de 54,1% à 31,8% pour les secteurs de basse technologie et de 58,4% à 38,8% dans le textile-habillement. Du fait des économies d’agglomération (congestion, augmentation des rentes foncières, augmentation des coûts de production : salaires, prix des terrains, immobilier…) qui touchent le Grand Casablanca, on assiste à une certaine diffusion des activités banalisées vers le reste du territoire, en l’occurrence des agglomérations de second rang (Rabat-Salé, Tanger-Tétouan, Marrakech…) (voir Catin, Hanchane et Kamal, 2007).

On peut distinguer, en dehors de la région centrale du Grand Casablanca, les provinces dont la part dans l’emploi industriel total est supérieure à 1% en 2011 (que l’on peut qualifier de « semi-périphériques », de toutes les autres provinces (dites « périphériques ») qui détiennent une part inférieure à 1% (et même quasi nulle dans un grand nombre de cas). Ces provinces semi-périphériques déjà industriellement diversifiées (Fès, El Jadida, Marrakech…) renforcent leur position dans tous les secteurs indiqués, et particulièrement dans les activités du textile-habillement (34,79%), les secteurs de basse technologie (52,23%) et les secteurs de moyenne technologie (35,53%) où leur part progresse au détriment de celles du Grand Casablanca et des provinces périphériques.

Casablanca ne s’avère donc plus le seul pôle attractif du pays malgré un poids économique qui reste prépondérant. L’agglomération de Casablanca s’impose différemment : elle devient moins attractive pour une partie des industries banalisées (dont la compétitivité repose essentiellement sur des bas coûts salariaux et de production et qui se diffusent vers des villes de rang inférieur moins congestionnées et disposant d’avantages spécifiques), mais demeure le centre de gravité de l’économie marocaine en favorisant sur son territoire le développement des industries de plus haute technologie et des services supérieurs.

Si le renforcement de la concentration des activités dans le Grand Casablanca a été manifeste jusque dans les années 1970, un certain rééquilibrage s’est engagé depuis, au profit de quelques grandes agglomérations : la façade maritime au nord de Casablanca, avec la capitale Rabat et un ensemble de villes satellites jusqu’à Kenitra, mais particulièrement le complexe industrialo-portuaire de Tanger. Le développement de ce dernier procède d’ailleurs d’une politique active d’aménagement du territoire avec le développement de la Zone franche Tanger Free Zone et sa proximité des infrastructures de transport portuaires et aéroportuaires.

Ce qui apparaît manifeste dans le cas marocain est la recomposition de certains territoires et notamment la diffusion d’une partie des activités de main-d’œuvre à bas coût (industries de basse technologie et textile-habillement) largement concentrées dans la région métropolitaine du Grand Casablanca vers des provinces périphériques, une plus grande agglomération des industries de moyenne technologie, des activités financières (la bourse…), des services aux entreprises et des industries technologiques, avec par exemple la mise en place du Technopark (structure d’accueil et d’accompagnement de start-ups, de petites et moyennes entreprises, d’enseignes internationales dans le domaine des NTIC), de Casablanca Nearshore Park dédié aux activités offshore et de la technopole de l’aéroport de Casablanca (qui tend à devenir, de par la variété des métiers représentés, un véritable cluster dans le secteur aéronautique, et qui travaille comme sous-traitant des grandes entreprises européennes et américaines)

 

 

Notes

 

  1. Elle englobe les théories de la localisation  des systèmes urbains, de la rente foncière  et de la Nouvelle Économie Géographique.
  2. L’existence des coûts fixes dans la production encourage les firmes à choisir un nombre restreint de sites pour desservir les consommateurs. Les frais de transport, quant à eux, incitent les firmes à se localiser tout près des grands marchés. L’interaction entre les rendements croissants et les coûts de transport crée un processus d’agglomération des industries qui se renforce de lui-même.
  3. L’économie externe est une absence de contrôle direct d’un agent économique récepteur sur la décision d’autres agents et qui affecte son résultat d’activités. Les économies externes qui résultent de la force agglomératrice sont qualifiées d’économies d’agglomération. Ces dernières, avantagées, ne peuvent pas être produites à l’intérieur d’une entreprise mais découlent de la présence sur le même territoire d’autres entreprises ; elles profitent à l’ensemble des entreprises constituant ainsi un groupement efficace.

 

Bibliographie

·         Berry, B. (1964). Cities as systems within systems of cities. Papers ans Proceedings of the regional Science Association, 13, p. 147-163.

·         Catin, M., Hanchane, S., Kamal, A. (2007). Structures industrielles, externalités dynamiques et croissance locale au Maroc. Région et Développement, n°25.

·         Christaller, W. (1933). Die ZentralenOrte in Suddeutschland (C.W. Baskin, trad., (1966). Central places in Southern Germany, Englewood Cliffs: Prentice-Hall).

·         Derycke, P H. (1999). Comprendre les dynamiques métropolitaines. Dans Lacour C., Puissant S. (dir.) La métropolisation. Paris : Anthropos, p. 1-19.

·         Enquêtes annuelles du ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Energie et des Mines du Maroc

·         Fujita, M. (1989). Urban Economic Theory. Cambridge: Cambridge University Press.

·         Glaeser, E., Kallal, H., Scheinkman, J. & Shleifer A. (1992). Growth in cities. Journal of Political Economy,100, p. 1126-1152.

·         Jacobs, J. (1969). The Economy of Cities, New York: Vintage.

·         Krugman, P. (1991). Increasing returns and economic geography. Journal of Political Economy, 99(3).

·         Krugman, P. (1993a). First nature, second nature and metropolitan location. Journal of Regional Science, 33, p. 129-44.

·         Lösch, A. (1940). Die räumlicheOrdnung der Wirtschaft ( G. Fischer, trad., (1954). The economics of location. New Haven: Yale University Press.

·         Pumain, D. et Robic, M.C. (1996). Théoriser la ville. Dans P.H. Derycke, J.M. Huriot et D. Pumain. Penser la ville, théories et modèles (p.107-161). Paris : coll. Villes, Anthropos.

 


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