L'informel des frontières

L'informel des frontières

Il est 4 heures du matin. 6 heures, heure espagnole. La nuit est encore noire. Mais à Bab Sebta (appelé El Tarajal par les Espagnols), le point de frontière entre Fnideq et Sebta, l’activité a déjà commencé. Des centaines de femmes, emmitouflées dans des foulards, quelques jeunes hommes, et aussi des aveugles et des personnes âgées, sont regroupés à la grille qui formalise la frontière. Sous le regard de la police marocaine, ils s’organisent avec calme et forment une file disciplinée devant une petite grille, située à droite de celle qu’empruntent habituellement les voitures et les piétons. Cette grille est dédiée au passage de ces « hamalas » (porteurs), appelés aussi « portadoras (porteuses), ou mujeres mulas (femmes mulets). Chargés de fardeau pesant jusqu'à 80 kilos, ils/elles sont employé(e)s pour acheminer quotidiennement, de Sebta au côté marocain de la frontière, de la marchandise qui sera ensuite vendue dans les souks du Nord marocain et de l’ensemble du pays (Derb Ghallef, etc.). Afin de diminuer l’engorgement ainsi que la masse de produits, la douane a limité les entrées : il n’est possible de passer la frontière que de lundi à jeudi, de 5 ou 6 heures du matin jusqu’aux environs de midi. Les porteuses et porteurs, issus de la province de Tétouan, sont de ce fait dispensés de visa. Mais un véritable trafic de certificats de domiciliation permet en réalité à des personnes issues de tout le Maroc de se faire domicilier dans les communes de la province de Tétouan moyennant 7000 à 8000 dhs. Le même phénomène existe à Melilla.

Commerce informel ?

Tous les matins, c'est le même rituel. La grille ouvre vers 5 heures du matin (heure marocaine). La longue file d’attente se met alors en marche et se dirige vers un petit « bureau », situé à droite des bureaux de contrôle de police par lequel passent ces voyageurs. Dispensés des formalités de visa et de l’obligation de faire tamponner leur passeport (qui serait rapidement saturé s’ils faisaient effectivement les formalités à chaque passage), ils se dirigent directement vers l’agent de police chargé du contrôle des passeports. Celui-ci les connait visiblement et les laisse passer après les avoir salués et avoir accepté de leur part une pièce de 5 dhs ou de 10 dhs (par passage). Un petit pactole si on considère que chaque jour près de 30 000 à 40 000 personnes (selon la police) empruntent ce passage, souvent plusieurs fois par jour. Après le contrôle de police, chacun s’engouffre, en file indienne, dans une longue et étroite colonne entourée de grillage et de barbelés qui mène au côté espagnol, elle aussi séparée de celle qu’empruntent les piétons habituels. Un passage dangereux, surtout sous des chaleurs suffocantes, et au regard du nombre de personnes qui s’y entasse parfois. Des incidents sont d’ailleurs régulièrement à déplorer. Fin mai, deux femmes ont ainsi trouvé la mort, étouffées dans une bousculade. En août dernier, une autre femme a trouvé la mort suite à des coups reçus sur la tête. A la sortie de ce long tunnel, des policiers et douaniers espagnols contrôlent vaguement les passeports, visiblement rodés aussi à l’exercice.

Une fois passées les polices, un autre passage, lui aussi entouré de grillages et de barbelés, permet d’accéder au « marché ». Le « Marché » est en fait une gigantesque zone franche où sont regroupés 260 hangars immenses remplis à ras bord de marchandises diverses : électroménager, textile, produits alimentaires et cosmétiques, etc. Cette marchandise, déchargée des bateaux arrivés au port de Sebta, est espagnole, mais aussi chinoise ou provient de nombreux autres pays. La condition de zone franche de la ville, tout comme celle de Melilla, lui permet en effet de développer un commerce de produits hors taxes. Marchandise qui est ensuite revendue plus chère sur les marchés du Nord du Maroc. Avant l’existence de cette zone - ouverte en 2004 - ces passeurs allaient s’approvisionner dans le centre ville de Sebta. Soucieuses de désengorger la ville de ce flux quotidien de 30 à 40 000 personnes (sur une population totale d’environ 75 000 personnes), les autorités de Sebta ont décidé la construction de ce marché, spécialement destiné à cette clientèle. Les gros commerçants présents sur Sebta sont les fournisseurs des propriétaires des entrepôts du Marché (de nationalité espagnole, marocaine, mais aussi - depuis quelques années - chinoise, indienne, syrienne), Le Marché, construit juste à la frontière, résout donc le problème de cette masse de personnes transitant chaque jour par la ville et constitue un gain de temps pour les passeurs eux-mêmes.

Profession hommes et femmes mulets

Une fois sur le Marché, c’est la cohue. Pas une minute n'est à perdre : pour chaque voyage effectué entre Ceuta et le Maroc, les porteuses et porteurs empochent trente à cent dirhams (prix variant selon le contenu du colis). Devant chaque entrepôt, les colis sont déjà prêts à charger. Les porteuses et porteurs chargent sur leur dos les énormes ballots, à l’aide de cordes, de scotch ou de tous autres moyens possibles, remplissant même leurs vêtements de marchandises diverses. Dans ces colis géants, dont le contenu n’est pas indentifiable, on trouve toutes sortes de produits : vêtements, couches pour enfants, produits cosmétiques, électroménagers ou électroniques (portables…) mais aussi des bouteilles d'alcool,… . Des milliers de femmes et d’hommes, comme Si Aziz qui a plus de 70 ans, transportent ainsi chaque jour sur leur dos des fardeaux de marchandise de contrebande en tout genre pour alimenter le commerce entre l'enclave espagnole de Sebta et le Maroc. Les femmes passent plus facilement que les hommes, plus souvent soupçonnés de passer des armes ou de la drogue. Mère de 3 enfants, Iman fait l’aller-retour 5 à 6 fois par jour. « Je n’ai pas d’autres revenus pour nourrir mes 3 enfants », explique-t-elle. Pareil pour Fatima, 45 ans, divorcée et qui prend en charge ses parents et sa jeune sœur. « Ça permet de faire vivre la famille. On n’a pas le choix, il n’y a pas de travail ici », lance-t-elle avant de franchir la frontière. Lalla Aïcha, âgée de 75 ans, ne passe, elle, que quelques produits qu’elle revendra ensuite pour son compte sur le trottoir devant le marché de Fnideq. Les plus résistantes des porteuses parviennent à effectuer cinq ou six passages par matinée. La frontière ferme en effet à 13 h, mettant fin aux va-et-vient des porteurs. La fermeture, tout comme l’ouverture, dépend aussi du bon vouloir des douaniers marocains, qui filtrent aussi les sorties au gré des bakchichs.

Une fois la marchandise « chargée », le dos plié sous son poids, les « hommes et femmes mulets » s’attellent à monter péniblement la côte vers la porte de Biutz, « un poste de frontière semi-officiel entre l'enclave espagnole de Ceuta et le Maroc », expliquent des sources associatives, un point de passage à la légalité douteuse donc. Construit à quelques encablures du poste de douane officiel, et que seuls les porteurs chargés de marchandises peuvent emprunter. S'ensuit alors une interminable file indienne qui remonte la colline côté marocain.

Tout le monde se connait, se salue. Les policiers et douaniers aussi, que certains appellent même par leur prénom.

Les policiers marocains observent et s’assurent que l’ordre est maintenu. La police nationale espagnole, elle, est indifférente et se contente d’encadrer la foule et de veiller à ce que le tourniquet des hommes et celui des femmes ne se bloquent pas. Attirons l’attention sur l’absence de bureau de douane commercial au point de frontière de Sebta, côté marocain, ce qui signifie qu’il est tout simplement impossible de faire entrer légalement des produits en provenance de la préside espagnole. Aucun contrôle ou presque n'est effectué sur la nature des paquets. Les récents accidents ont néanmoins rendu nécessaire l’instauration de quelques normes dans ce système commercial chaotique, et bien loin des normes de travail européennes. Les policiers espagnols présents veillent surtout à la sécurité des porteuses et contrôlent désormais certaines règles : interdiction d’avoir des paquets trop gros, avoir toujours une main libre en cas de chute, rester dans le corridor de sécurité.

Les barons de l’informel

Pendant ce temps, du côté marocain de la frontière, taxis blancs et véhicules particuliers défilent, déversant des dizaines de personnes supplémentaires venus aussi « traverser ». Ils stationnent ensuite sur le parking jouxtant la douane marocaine pour y attendre le retour de passagers. D’autres empruntent un chemin, situé à gauche du point de passage de la frontière et menant à une petite colline. Colline à laquelle conduit aussi le chemin emprunté par les porteurs et porteuses en sortant du Marché. Car une fois côté marocain, la marchandise en tout genre est accumulée en haut de cette colline, entassée sur un terre-plein grouillant de monde. Quelques petits tas appartiennent visiblement à des particuliers et sont surveillés par une personne âgée ou un enfant. D’autres, beaucoup plus gros, sont surveillés par des « gardiens » pendant que les porteurs repartent et reviennent. Ceux-là appartiennent à tel gros commerçant ou trafiquant. Car si pendant longtemps la contrebande concernait des « petits passeurs » et se faisait de manière « artisanale », celle-ci évolue vers une organisation différente et « s’industrialise » progressivement. Aujourd’hui la majorité des passeurs et passeuses travaillent en effet pour le compte de gros «donneurs d’ordre» et on assiste au passage du « petit » au « gros » commerce, évinçant de fait les « petits ». « Le trafic dit de survie – individuel - est devenu très minoritaire. Le gros trafic est la règle », explique Lahbib Hajji, président de l’Association pour la Défense des Droits de l'Homme (ADDH) basée à Tétouan, et très active dans la région. La marchandise est ensuite chargée sur des véhicules et transportée à vive allure. Direction un parking couvert, le parking Hammadi, où est déposée la marchandise destinée au marché de Fnideq (Souk El Massira). D’autres véhicules partent directement pour Bab Nouader à Tétouan. Selon des sources sécuritaires, les véhicules utilisés, à part les taxis collectifs blancs réquisitionnés pour la mission, seraient des voitures volées avec de fausses plaques d’immatriculation. Le reste est soit stocké, soit réparti dans des camions qui iront fournir les souks de Derb Ghallef à Casablanca ainsi que l’ensemble du marché marocain.

Ce «trafic », qui fait vivre aujourd’hui des milliers de personnes, est progressivement passé sous le contrôle d’une vingtaine de gros commerçants et trafiquants qui monopolisent le marché, faisant travailler pour leur compte des centaines de « passeurs », des intermédiaires, et « arrosant » des membres de la police marocaine et espagnole. « Ils paient la police espagnole et marocaine et sont aidés par un réseau très organisé de gens », affirme une source requérant l’anonymat. « Ils amassent des sommes extraordinaires chaque jour, ont récupéré à leur compte les petits passeurs et sont de mèche avec les polices et douanes marocaines et espagnoles », continue-t-il. Beaucoup, comme lui, ou comme l’ADDH, dénoncent l’implication de responsables de la sécurité (polices et douanes) avec les trafiquants. Et ceci notamment selon un procédé parfaitement observable : les ballots appartenant aux trafiquants sont identifiés par un numéro bien visible sur le tissu entourant la marchandise. Les policiers et douaniers les laissent passer sans aucun contrôle. A la fin de la journée, les « gros passeurs » règlent leur « facture » soit le prix du passage du total des ballots passés avec le numéro qui leur correspond dans la journée. « Il s’agit de 20 ou 30 gros trafiquants qui se sont répartis ce marché par secteur », explique Mohamed Saïd Soussi, secrétaire général de l’ADDH. Qui sont ces fortunes ? D’où viennent-elles et d’où viennent les masses d’argent qu’elles brassent ? « Quelques personnes, très riches, monopolisent et contrôlent aujourd’hui le trafic de contrebande en provenance de Sebta et réduisent en esclavage des milliers de porteurs pour quelques dirhams », dénonce pour sa part Khalid Attaoui dans un article paru fin juillet 2008 1. Ces dernières semaines, une réelle baisse de « l’activité » entre Sebta et Fnideq a pu être observée, certains parlant même de « crise du trafic de contrebande 2» ...

Reste que « la région est devenue une véritable zone de contrebande organisée et ces personnes imposent leur autorité sur tous les petits commerçants de la région. D’autant que ce sont ces mêmes personnes qui lancent certains gros projets : cafés, projets touristiques et immobiliers », ajoute-t-il. Difficile alors pour d’autres d’initier des projets commerciaux face à eux et face à la concurrence des produits de contrebande. En témoigne l’exemple de ce commerçant en friperies au souk de Fnideq qui explique, sous couvert d’anonymat car craignant des représailles, avoir été tabassé il y a quelques semaines par des « hommes de main » après avoir dénoncé ce trafic dans la presse. Pour alimenter son commerce en vêtements d’occasion, il faisait travailler deux porteurs. « Mais maintenant je dois passer par les trafiquants. Ce sont eux qui se chargent de m’acheminer la marchandise avec leurs porteurs ».

Informel pour qui ?

Ce trafic est plus ou moins légal, mais les autorités espagnoles ferment les yeux. Les commerçants du Marché de Sebta paient taxes et impôts aux autorités espagnoles qui ne voient donc aucun inconvénient à son existence et refusent de ce fait de parler de contrebande. «Les autorités de la ville ont tout intérêt à vendre leurs produits et aucun à être regardantes sur leur destination. L’économie de Sebta dépend de cela», résume Mohamed Ali, président de l’Association des Musulmans de Sebta et ancien commerçant de la ville. Un commerce qui représenterait, selon lui, environ 90% du PIB de Ceuta. La valeur des exportations entre Sebta et Melilla et le Maroc, soit très majoritairement la contrebande, atteint 1 milliard de dollars (chiffres du Bulletin Economique de la Chambre de Commerce de Sebta et Melilla) pour l’année 2000 et 1,4 milliards de dollars en 2003 3. Une manne financière non négligeable pour ce territoire d’une quinzaine de km2 dépourvu d'industrie et d’autres activités économiques. D’autant que la situation économique de Sebta s’est détériorée et subit la concurrence des produits chinois. « Depuis quelques années on trouve beaucoup de produits chinois sur le marché de Sebta. Désormais beaucoup de gros commerçants s’alimentent en Chine », explique Mohamed Ali. Un commerce favorisé aussi par l'absence de douane commerciale avec le Maroc. «  Il n’y a aucune loi gérant le commerce entre Sebta et le Maroc », dénonce Mohamed Ali. Le Maroc refusant, pour des raisons politiques, d’officialiser un échange commercial avec Sebta ce qui reviendrait à reconnaître son statut de ville espagnole.

Ce trafic, phénomène très préoccupant pour la région et son avenir économique, représente chaque année des milliards de perte pour le Maroc.

Une région dont le PIB est 10 à 15 fois inférieur à celui de l’Espagne et de Sebta (chiffres de l’Institut d’Etudes de Ceuta), ville frontière européenne, et pôle d’attraction économique, au niveau de vie qui contraste avec celui de la région du Nord du Maroc dans laquelle elle est située. Autant d’éléments à mettre au passif de l’ampleur du trafic de marchandises existant entre l’enclave espagnole et le Maroc. Un trafic qui fait certes vivre des milliers de personnes dans une région où les autres alternatives sont rares. « Aucun projet économique ne vient proposer du travail aux gens ici », s’indigne Lahbib Hajji. Alors, par peur des conséquences sociales, on laisse faire. « Le Maroc n’a aucune stratégie contre l’informel et la contrebande», déplore El Houssine Majdoubi, journaliste originaire de Tétouan, spécialiste du Nord, résidant à Madrid et qui a beaucoup travaillé sur le sujet 4. Il précise « toute la région vit du trafic et de la contrebande sans compter tous ceux qui sont payés, à tous les niveaux, pour laisser faire ». Une corruption qu’il estime à 60 millions d’euros par an au minimum et pour la seule ville de Sebta. Il souligne les conséquences économiques, sociales et sanitaires de cette contrebande. Sans compter qu’aucun contrôle n’est effectué sur la qualité de cette marchandise. « Une partie de la marchandise transitant de cette façon est périmée », dénonce Mohamed Ali. « Il y a des stocks, des magasins à la frontière qui écoulent ces produits périmés. Une partie est même ré-étiquetée avec de nouvelles dates de péremption », explique-t-il. Certains produits chinois également, notamment des produits pharmaceutiques qui commencent à apparaître sur le marché (du viagra par exemple !), sont vendus au Maroc sans aucun contrôle.

Si certains affirment que l’économie de la contrebande est en crise, elle semble pourtant avoir encore de beaux jours devant elle.

 

Supermarchés :

D’après les chiffres avancés par des sources associatives, et corroborés par un chercheur de l’Institut d’Etudes de Ceuta, près de 80% des produits de l’enseigne Liddle, et des 3 autres supermarchés présents à Sebta, se retrouvent sur le marché marocain. A titre d’illustration, les ventes réalisées par le supermarché Liddle à Sebta (75 000 habitants) représentent les meilleures de toute l’Espagne et largement plus que celles enregistrées à Barcelone, à la population largement plus importante (5 millions d’habitants) !

Et la drogue :

Autre facitte du problème, et non des moindres, le trafic de drogue. Car contrebande et trafic de drogue sont liés. L’économie du Rif est dépendante de la culture du hachisch et son exportation se fait traditionnellement par Sebta et Melilla, proches des lieux de production. Le commerce informel avec Sebta surtout, et Melilla, favorise l’entrée de la drogue en Espagne, via ces deux enclaves. Ce qui conforte la thèse selon laquelle les grosses fortunes du hachisch marocain seraient aussi celles qui contrôlent la contrebande et y réinvestissent l’argent de la drogue. L’ADDH estime que 50% de l’économie du commerce informel provenant de Sebta seraient liés aux marchandises « légales ». Les 50% restants seraient donc constitués des revenus de la drogue et de l’immigration clandestine (même si cette dernière est en forte diminution depuis quelques années).

 

1 « Des fortunés s’accaparent le contrôle de la contrebande en provenance de Sebta », Assabah le 31 juillet 2008

2 Rencontre organisée le 25 septembre à Rabat sur le thème, « Ceuta, Melilla et les îles méditerranéennes à la lumière des expériences internationales et du droit international et leur place dans l’agenda des partis politiques marocains »

3 Chiffres publiés par la Chambre de Commerce Américaine de Casablanca

4 Lire à ce sujet le reportage écrit par H. Majdoubi, « 1,5 milliards de dirhams de corruption annuelle à Bab Sebta ?», paru le 23 août 2003 dans le quotidien El Ayyam

 

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