Les zones grises du Maroc

Les zones grises du Maroc

Commençons par quelques termes utilisés dans le plan «Maroc vert». Le document parle d’une «stratégie établie en concertation avec toutes les parties prenantes (qui) permettra d’établir un plan d’action, en clarifiant les priorités». Or, définir une stratégie, c’est d’abord définir des priorités. Sinon, les actions peuvent aller dans tous les sens. Le projet utilise de façon répétitive l’adjectif «colossal». Le terme évoque quelque chose de grand, de fantastique, qui relève de la science fiction et renvoie au mythe californien1. Le document traite l’agriculture d’activité économique «comme les autres». Or, au Maroc, l’agriculture n’est pas une activité économique comme les autres, elle est d’abord un mode de vie. Cette emphase peut se concevoir si le but est d’ouvrir les portes à de nouveaux investisseurs qui entreraient dans le secteur. Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Le projet évoque des «enjeux sociaux et économiques colossaux». C’est normal, près de la moitié de la population vit de l’agriculture et, il ne faut pas l’oublier, nous sommes toujours un pays aux fortes attaches rurales.

En prétextant ces mêmes enjeux colossaux, le «Maroc vert» prétend à «la stabilisation de la population». Mais pourquoi veut-on stabiliser la population rurale ? Tous les pays qui ont fait le saut vers l’urbanisation se sont inscrits dans un processus historique de modification des équilibres entre les deux espaces, le rural et l’urbain. La différence pour les pays développés est que la transition s’est faite avec une forte articulation entre les secteurs, agricole et industriel, et un transfert de la ressource humaine du rural vers l’urbain. Dans les pays en développement, comme le Maroc, la migration de la campagne vers la ville est portée par ce qu’on pourrait appeler «la crise des opportunités» en milieu rural. Mais est-ce que la réponse à ce problème est d’ériger des barrières économiques et/ou sociales pour empêcher les gens de quitter le monde rural ? C’est chercher à aller contre le sens de l’histoire.

 

La sempiternelle dualité entre tradition et modernité

Dans ce projet, il y a deux «piliers» : le premier, dit «à haute valeur ajoutée», nécessiterait 10 milliards de dirhams d’investissement annuel, alors que le deuxième, à vocation sociale, demeure sans chiffres à l’appui. Ce vide est troublant, car il renvoie à une démarche d’acteurs qui culpabilisent sur leurs richesses, d’autant que dans le document, il est dit que «la nouvelle stratégie agricole doit rompre avec le paradigme traditionnel opposant un secteur moderne à un secteur social.» (ndlr : l’approche binaire oppose normalement le secteur moderne et le secteur traditionnel) Deux pages plus loin, il est écrit que la stratégie est articulée de manière à toucher un maximum d’exploitants, tant acteurs modernes que «petits agriculteurs». Où est la rupture avec la démarche dualiste ? Le secteur moderne et le secteur traditionnel sont simplement rebaptisés «acteurs modernes» et «petite agriculture», chacun calé sur un pilier ! L’un des gros problèmes de l’approche politique des questions agricoles réside dans cette ambivalence. Quand on aborde l’analyse stratégique, le secteur agricole est toujours réduit à deux catégories alors que, dans les discours, on dit avoir une agriculture diversifiée sur des territoires contrastés. La réalité agricole est-elle réductible à des dichotomies traditionnel / moderne ou gros / petit ? Malgré le foisonnement d’expressions, pourquoi est-il si difficile de se débarrasser de l’approche dualiste ?

 

Le modèle dominant de l’entreprise agricole

On peut se demander pourquoi le plan «Maroc Vert» ignore la forme sociale dominante d’organisation de la production agricole au Maroc: l’exploitation familiale. Il est vrai que l’objet «exploitation familiale» n’a de statut, ni dans les statistiques, ni dans les analyses, ni même dans le discours. Or, il suffit de jeter un coup d’œil sur la loi d’orientation de l’agriculture française de 1960 pour constater que l’agriculture familiale, citée et ciblée de manière explicite, a bénéficié d’un ensemble de mesures adaptées à sa modernisation. Contrairement à l’entreprise, qui est une unité de production visant à générer du profit, l’agriculture familiale a pour finalité la reproduction du complexe famille-exploitation : la sécurité de la famille est souvent prioritaire, par rapport à la sécurité de l’unité de production. Il suffit d’écouter attentivement «l’agriculteur des reportages». Ce n’est certainement pas un entrepreneur !

Il est donc erroné d’opposer l’entreprise agricole à la petite agriculture. L’entreprise agricole se démarque avant tout de l’exploitation agricole familiale. L’entreprise agricole est mue par la logique de la rentabilité. Elle doit avoir une dimension minimale, en terme de surface ou d’équipement ou d’investissement (en fonction du système de production: extensif, intensif, irrigué, goutte à goutte, etc.). En revanche, l’agriculture familiale se caractérise par une extraordinaire capacité d’adaptation: elle se déploie sur tous les types de systèmes agraires et traverse toutes les dimensions, de la micro-exploitation à la très grande exploitation (que l’on confond souvent avec l’entreprise).

Cette occultation de l’agriculture familiale entraîne plusieurs quiproquos. Les études ont montré que l’intensification a priori se fait aux extrêmes, au niveau de la petite exploitation, inférieure à 10 ha, et de la grande, qui dépasse les 50 ha. La dynamique d’évolution de l’exploitation familiale moyenne (entre 10 et 50 ha) est très souvent mitigée. Quand on calcule le coût de production des cultures, notamment pour les céréales, en utilisant le prix de marché de la main d’œuvre, il s’avère que très souvent «la rentabilité est négative». Or, il suffit de tenir compte du modèle familial pour réaliser que le coût d’un actif familial équivaut au coût de sa prise en charge et non à la rémunération de ses heures de travail. Avec cette démarche, les chiffres deviennent plus parlants. Des études pointues ont montré que l’aide familiale «perçoit» in fine l’équivalent de la moitié de la rémunération d’un salarié agricole occasionnel (qui est en-deçà du SMAG, faut-il le rappeler). Les activités sont réparties selon des règles de gestion du collectif familial de travail et, au bout du compte, le résultat n’est pas affecté selon la quantité de travail fournie car le revenu de la famille exploitante est indivisible, comme dans le modèle de l’épicerie traditionnelle. Lié par la parenté, aucun des actifs familiaux n’a de perception individualisée de la relation entre travail et revenu. Tout le monde est à la peine, mais c’est le chef de famille qui décide de l’affectation du résultat.

Le document parle d’enjeux énormes pour les 30 millions de consommateurs. Encore une fois, la vision est inspirée du modèle de l’entreprise. On ne peut parler de 30 millions de consommateurs comme d’un tout que si l’espace productif est largement dominé par l’entreprise agricole. Mais quand on assume le modèle de l’exploitation familiale, la famille, le ménage agricole a une double identité de producteur et de consommateur. De plus, il est bien évident que le modèle de consommation, sans parler du pouvoir d’achat, diffère du monde citadin au monde rural. Même dans le monde rural, les modèles de consommation alimentaire diffèrent d’une région à l’autre, simplement parce qu’ils sont intimement liés aux productions de leur territoire. C’est l’urbanisation massive qui harmonise les modèles de consommation. Sans cela, il est absurde de parler en bloc de 30 millions de consommateurs.

 

L’illusoire notion de chômage endémique

Le fait de tout analyser à partir du modèle de l’entreprise nous vaut ce chiffre alarmant diagnostiqué selon les critères du «Maroc vert» : 8 à 10 millions de chômeurs endémiques. Or, dans l’espace rural, 80% des ménages ruraux sont des ménages qui tirent leurs revenus de l’activité agricole (ménage producteur / consommateur). Dans ces conditions, le concept de chômage pose problème. Dans toutes les études sur le terrain, on en arrive à considérer l’occupation plus que l’emploi, parce que les actifs familiaux en agriculture (adultes – enfants) mènent une activité discontinue, marquée par une forte saisonnalité et par des pointes de travaux. Du coup, on ne peut pas utiliser les indicateurs du chômage dans leur acception classique.

Le concept de chômage pose surtout problème quand on parle de céréales, culture dominante à l’échelle nationale, mais n’offrant pas beaucoup de travail, contrairement à l’irrigué intensif, ou à la culture sous serre. En revanche, lorsqu’on passe à un système céréalier intensif, la rationalisation par la mécanisation signifie le plus souvent une réduction des opportunités d’emploi.

Qu’est-ce qu’un chômeur dans le domaine agricole ? Est-ce quelqu’un qui, pour des raisons liées au système de production agricole, travaille 100 jours éparpillés sur les 300 jours de l’année ? Est-ce celui qui ne peut bouger au-delà d’un certain seuil d’activité ou celui qui ne peut se reconvertir ? Dans les petites exploitations qui ne peuvent avoir de revenus suffisants, un jeune chef de famille va temporairement travailler dans le bâtiment puis retourner dans son douar pour y travailler la terre. S’il a accès à la mécanisation, il peut se consacrer ponctuellement à son activité agricole, tout en ayant une activité stable en ville (bâtiment ou services).

En évoquant le potentiel existant, le plan «Maroc vert» affirme que le coût de la main d’œuvre est compétitif par apport aux concurrents. Or, la main d’œuvre non qualifiée, si abondante chez nous, intéresse peu de monde. Les investisseurs que le Maroc veut attirer cherchent une main d’œuvre à bas prix, mais ayant un minimum de qualification.

 

Le mythe obsolète de la duplication

Le plan énumère les success stories. La COPAG (coopérative de production de lait) en est une indéniablement. Ses chiffres sont suffisamment éloquents : 170 millions de litres, 11% de la production nationale. En plus, elle défend les intérêts de ses adhérents, génère une forte valeur ajoutée et distribue des subventions. Elle a tellement de succès que, pour diminuer sa capacité concurrentielle (par rapport à la Centrale laitière), elle a été taxée. En revanche, la mise en  avant de l’ANOC (Association nationale ovine et caprine) est un peu forcée. Contrairement à la COPAG, le résultat de l’encadrement technique de l’ANOC n’est pas visible sur les étals avec des produits «d’origine certifiée», seul moyen de vérifier le succès d’un élevage permettant «d’augmenter considérablement le revenu» des éleveurs.

Au sujet des deux exemples précités et de produits pour l’export (tomates, fraises, agrumes), le plan parle de «succès à dupliquer». C’est une méthode qui a fonctionné pendant un temps, sous certaines conditions, dont principalement une forte intervention de l’Etat, car on en était encore à l’Etat-providence. Est-il concevable d’imaginer une stratégie coûteuse pour la collectivité, au moment où l’on parle de libéralisation des marchés et de désengagement de l’Etat ?

Tout en restant sur l’exemple des produits laitiers, on peut se demander pourquoi, parmi toutes les coopératives laitières d’envergure, seule la COPAG est une réussite. Dupliquer les façons de faire de ceux qui ont réussi est une vieille recette, mais les conditions nécessaires sont sévères : toutes choses doivent être égales par ailleurs et le processus doit être entièrement maîtrisé. On peut implanter une usine «clé en main», partout, avec tout ce que cela nécessite comme matériel, formation et processus de production. En revanche, la réussite n’est pas garantie, quand le processus dépend de systèmes de production où les conditions du milieu sont déterminantes. En milieu réel, non pas artificiel et contrôlé, les agriculteurs n’adoptent une innovation que lorsqu’ils ont vérifié qu’elle est adaptée à leurs conditions particulières.

 

L’agrégation, une réponse utopique au problème foncier

D’abord, que signifie agrégation ? D’une manière générale, l’agrégation désigne étymologiquement l’action de regrouper des éléments. Il est amusant  de noter que ce mot a pour origine le latin adgregatio qui signifie réunion d’éléments, dérivé de grex, le troupeau ! Et quand le plan parle de «modèles d’agrégation équitables», on a du mal à décrypter le contenu du concept.

Dans une interview accordée au quotidien, Le Matin du Sahara, le ministre de l’Agriculture dit que «l’agrégation constitue une réponse au problème du foncier» et il évoque l’exemple unique et rare de la COPAG. Or, cet exemple, justement, montre que la question foncière ne peut pas être réglée par l’agrégation, parce que le lait est le produit qui illustre le mieux la faible connexion avec le foncier. Il suffit de rappeler le modèle des «exploitations-usines laitières» aux Pays-Bas, avec des élevages fonctionnant principalement à partir d’intrants à bas prix acquis sur le marché mondial. Il est vrai que les 20% de fruits et légumes exportés profitent d’une agrégation en aval, à partir des stations de conditionnement. Justement, quel est l’impact de cette forme d’agrégation sur l’amont, puisqu’elle ne touche que les phases de conditionnement et de stockage ?

Tout cela nous ramène au foncier. La question centrale est l’absence de véritable marché foncier. Les transactions sur le foncier continuent de se développer à partir d’éléments endogènes à la société rurale. Et avec le temps, le démembrement et la parcellisation augmentent. A la veille de la publication des résultats du dernier Recensement général agricole (RGA), tout le monde s’attendait à (ou appréhendait) des données confortant l’hypothèse souvent avancée de la concentration foncière. C’est le contraire qui en est ressorti : la seule classe-taille dont la surface moyenne a diminué (-42%) est celle des exploitants… de plus de 100 ha ! Etant donné la réalité des exploitations familiales et le fait que les règles successorales sont intouchables, il aurait fallu que les pouvoirs publics déploient une institution qui agisse comme une interface pour assurer la régulation du foncier, chose qui n’a jamais été faite.

Citons l’exemple de la production sucrière dans les Doukkala. A la veille du désengagement de l’Etat, la question qui se posait était la suivante : est-ce que les agriculteurs vont abandonner la betterave à sucre? Or, qu’avaient-ils comme alternative ? Elle a été le socle sur lequel a été conçu le projet d’irrigation du périmètre. Les vulgarisateurs qui devaient accompagner la transformation du système passaient leur temps à discuter avec les cohéritiers pour calculer ce qui revenait à chacun. Sur des terres indivises, on a vu des agriculteurs s’occuper d’une seule ligne de betterave. Donc, le problème n’est pas seulement la taille des exploitations (87% des propriétés dans les Doukkala font moins de 5 hectares), mais la multiplicité des interlocuteurs et des décideurs. Dans le cas de la betterave à sucre, la tentative d’agrégation n’a pas donné les résultats escomptés, parce qu’en termes de consommation et de besoins, les agriculteurs familiaux gardent une large autonomie de décision. Ainsi, ils consacrent près de la moitié de la surface irriguée au blé, alors que le projet n’avait prévu que le quart, tout au plus.

Les agriculteurs savent qu’en s’organisant, ils peuvent dépasser le handicap de leur atomisation et constituer ainsi un interlocuteur puissant. Mais ils ne passent pas à l’acte. Assez souvent, quand on questionne sur leur manque d’organisation les agriculteurs qui se plaignent de leur dispersion, ils ne répondent rien. Les seuls sites où l’agrégation traditionnelle fonctionne encore sont les périmètres de petite et moyenne hydraulique en zones de montagne. Cela montre que la cohérence de la société rurale a été brisée pour l’assujettir à un spectre d’intérêts nouveaux et contradictoires. Faut-il rappeler que la création massive des coopératives résulte de la politique de planification qui s’est développée à partir des années 1970 ? Les coopératives ont été voulues par les pouvoirs publics, davantage que par leurs membres. Pour la plupart d’entre elles, le directeur est en fait un agent désigné et rétribué par l’administration. Sous couvert d’assurer un encadrement technique et administratif, il détient en réalité la totalité des pouvoirs de gestion. Ces dépendances ont eu un effet d’étouffement de l’initiative individuelle. Dans ce cas, comment lever le discrédit jeté sur une forme d’organisation qui a pourtant fait ses preuves dans les pays les plus développés ?

 

Entre l’enjeu céréalier et les cultures  de substitution

L’enjeu des céréales au Maroc, contrairement à ce qu’insinue le «Maroc vert», concerne le consommateur urbain avant tout. C’est principalement vrai pour le blé tendre, céréale panifiable par excellence. Depuis le milieu des années 1980, l’objectif de porter très vite la surface du blé tendre à un million d’hectares a été soutenu sans discernement, notamment par le financement du Crédit Agricole, pour satisfaire les villes.

Depuis l’avènement de la sécheresse des années 1980, que s’est-il passé dans la campagne ? Les agriculteurs ont reconfiguré l’affectation de leur production céréalière. Ils utilisent le blé tendre pour l’autoconsommation et comme une monnaie d’échange de tous les jours. En revanche, certains ont construit ou restauré des matmoras (silos souterrains traditionnels) pour «thésauriser» le blé dur et l’orge qui peuvent être facilement conservés pendant 3 à 10 ans. On peut se demander pourquoi un agriculteur, même aisé, garde une bonne partie de sa production de blé dur dans les matmoras, au lieu de transformer le grain en argent placé en banque ou ailleurs ? L’un d’entre eux m’a répondu, un jour : «Voulez-vous que le système financier (sous-entendu le Crédit agricole) sache ce que j’ai?  Où est le problème ? Pour les gros besoins de liquidités, un simple coup de fil me suffit pour disposer dans la journée de l’équivalent en billets de banque d’un chargement de trois tonnes. Mon blé en matmora, c’est une ressource quasi liquide sous mon contrôle exclusif, c’est aussi avoir un produit noble à offrir à mon réseau social et c’est enfin ma sécurité alimentaire».

Partant des différentes études que nous avons menées sur les exploitations agricoles céréalières, il nous semble utile de rappeler que l’exploitation agricole céréalière se caractérise par trois grands traits fondamentaux. Premièrement, elle est le plus souvent de type familial. Cela implique notamment des relations complexes entre le ménage et l’unité de production agricole. Deuxièmement, c’est une unité de production agro-pastorale. Cela signifie que l’élevage est un élément structurant du système de production agricole. Troisièmement, elle est souvent située en zone d’agriculture pluviale. De ce fait, la variabilité interannuelle des conditions climatiques se traduit par des fluctuations importantes du niveau de la production agricole en général, et de la production céréalière en particulier.

En Australie ou aux Etats-Unis, l’idée principale est que, pour accepter les risques du climat et du marché, les acteurs doivent pouvoir passer un contrat avec un organisme susceptible d’amortir les risques identifiés. Véritable institution d’étude, de crédit et d’assurance, cet organisme ne doit pas se substituer aux volontés individuelles. On pourrait parler d’une institution «agrégative» de l’offre de paquets technologiques performants, de financement et d’assurance. Loin d’avoir les moyens de ces deux puissances économiques, le Maroc pourrait au moins cibler les territoires où le potentiel de production est bridé par l’incertitude du climat et les aléas du marché.

Qu’en est-il alors des cultures de substitution ? Prenons le cas de l’olivier, fort rentable sur le moyen et le long terme. Malgré les offres alléchantes de financement, l’agriculteur familial, sauf des cas marginaux, ne s’y engage que si la diversification de son système de production n’est pas mise en danger, tant il est marqué par le risque climatique et l’aléa politique. De plus, reste la question des conditions de production et de transformation qui, dans un système de modernisation par standardisation, demandent une nouvelle logistique. En revanche, cela intéresse l’investisseur, l’entrepreneur dans le sens schumpétérien, prêt à attendre 6 à 8 ans pour atteindre la pleine production. Avant de se lancer dans l’aventure, l’entrepreneur va baser sa décision sur une évaluation financière de son projet. Il va non seulement planter une oliveraie, mais également investir dans une unité de transformation, afin d’optimiser la rentabilité de son investissement (obtenir directement de l’huile de très bonne qualité destinée à l’export par exemple). La logique d’une firme mue par la rentabilité va-t-elle nécessairement dans le bon sens de l’agrégation (point nodal du plan Maroc vert) ?

Au fond, «le plan Maroc vert» est un business plan qui ne peut concerner que les business acteurs. C’est un appel conçu pour donner aux investisseurs les moyens de venir s’inscrire dans l’espace agricole car on est convaincu que l’investissement entrepreneurial peut assurer des résultats économiques «colossaux» (en termes de PIBA, export, etc.), comme ce fut le cas pour le tourisme, l’immobilier. Pourquoi n’y a-t-il pas suffisamment d’investisseurs dans le domaine agricole ? L’entrepreneur attend-il que l’Etat lui envoie des signes et lui balise le chemin pour savoir où il va investir ? L’Etat ne l’a-t-il pas déjà fait depuis deux décennies, avec l’exonération du secteur de tout impôt sur le revenu ? Par ailleurs, dans ces «modèles d’agrégation», que deviennent les agriculteurs non performants ou qu’on juge inefficients ? Même en écartant l’hypothèse extrême de l’exclusion pure et simple des agriculteurs familiaux, la tendance irait vers une mise hors jeu de ceux qui ne suivent pas le rythme de «l’agrégateur». Ces pans entiers de la société rurale seront-ils alors pris en compte au niveau du second «pilier», celui de «l’accompagnement solidaire» ?

 

Le foncier de la discorde

En guise d’illustration des différends familiaux qui naissent à propos du foncier, ce témoignage recueilli auprès d’un agriculteur du Haouz qui a exploité pendant 20 ans des terres en indivision entre sa femme et ses beaux-frères (émigrés en ville et à l’étranger). Après les avoir consultés, il y a planté 20 oliviers et 20 pieds de vigne et les a entretenus pendant toute cette période. Au moment du partage de l’héritage indivis, ses beaux-frères ont racheté la part qui revenait à leur soeur (l’épouse de notre interlocuteur) à un prix dérisoire (500 dirhams effectivement versés). Sachant que le droit du «planteur» à une part sur les plantations est expressément reconnu dans le «droit coutumier agricole», notre agriculteur s’est fait spolier du fruit de 20 ans d’investissement, sous la pression de son épouse qui ne voulait pas d’un conflit avec ses frères, source de honte dans le douar (s’agissant de la propriété immobilière, la règle veut que la primauté revienne toujours aux hommes). Cette histoire montre les biais qui résultent de règles successorales intouchables, du pouvoir du mâle et de l’absence de solidarité, même entre frères et soeurs.

 

Partager ce contenu