Les partitions de la coordination

Les partitions de la coordination

Pour coordonner des politiques économiques, qu’elles soient conjoncturelles ou structurelles, un État a besoin de mettre en place un dispositif d’acteurs institutionnels qui déclinent les dites politiques et les font reposer sur la cohérence des stratégies de croissance et de développement. L’État dote ainsi ces acteurs de moyens d’action : budgets, lois cadres, visions stratégiques sectorielles, fixation des taux d’intérêt, incitations, etc. Et afin de coordonner tous ces grands ensembles générés par des arbitrages et des choix dits consensuels, sont nécessaires des processus de concertation ex ante, une mise en cohérence des stratégies, une coordination à un niveau d’implémentation et, au final, une convergence de l’ensemble des objectifs vers d’autres de plus haut niveau. Si la coordination des politiques économiques est une démarche empreinte d’une complexité renforcée par la diversité des acteurs et l’enchevêtrement des temporalités, le sens de cette démarche n’est pas systématiquement appréhendé à sa juste mesure... Ainsi, l’objectif de ce papier conceptuel sur la coordination des politiques économiques au sens large est justement d’éclaircir le concept et, par là même, éviter au lecteur des malentendus sur la question.

Coordination, cohérence et convergence, mêmes réalités ?

Convergence, cohérence, coordination, autant de termes utilisés dans les discours et dans la littérature académique à divers desseins, parfois même pour signifier le même objet. Telle a été notre observation lors de nos recherches préparatoires et entretiens sur le sujet2 où la confusion était de mise même chez certains économistes. Mais coordonner, est-ce converger, s’ajuster, se concerter, s’accorder, mutualiser, synchroniser ?

En résumé, autant de termes qui approchent la notion de coordination et qui jettent d’emblée un flou sur l’appropriation du concept. Aborder cette notion mérite en premier lieu de revenir sur l’étymologie et la définition même du mot « coordination ».

Du latin coordinatio, la coordination est l’action de coordonner ou le résultat de cette action, et coordonner revient à ordonner des éléments séparés, combiner des actions, des activités distinctes en vue de constituer un ensemble cohérent ou d’atteindre un résultat déterminé, et efficace.« En anatomie, il existe plusieurs types de coordination suivant le travail collectif de plusieurs organes. Un des types de coordination est la coordination au niveau du corps humain, soit l’ensemble des mécanismes nerveux assurant à chaque instant la coordination des contractions et décontractions des différents muscles du squelette. La chimie de coordination, par ailleurs, se consacre à étudier la formation, les propriétés et la réactivité des complexes de coordination formés entre un atome ou un ion central et les autres éléments. Pour la politique, la coordination est une action cohérente entre plusieurs administrations publiques dans un même pays. Dans le cadre de la politique internationale, la coordination concerne le sens d’organisation de plusieurs pays, organismes ou entités, dans le but de promouvoir le travail collectif vis-à-vis d’un objectif commun.Dans un registre managérial, l’on accorde également de l’importance à la coordination, qui consiste à intégrer et à lier divers départements afin de réaliser tout un ensemble de tâches en commun suite à une division du travail effectuée au préalable. Enfin, en grammaire, la coordination est la relation existante entre des mots ou des groupes syntaxiques du même niveau hiérarchique de sorte qu’aucun d’entre eux ne soit subordonné à un autre. »1 L’on voit bien à travers ces définitions issues de diverses disciplines des dimensions qui se recoupent : cohérence, objectif commun, intégration des éléments, collectif, synchronisation, mais qui dans la réalité de la coordination des politiques économiques, ne sont pas toujours articulées de manière coordonnée et efficace. Afin de mieux expliciter cette notion, le choix pour les besoins de cette analyse succincte3 s’est porté sur une illustration par l’exemple, celui des plans sectoriels au Maroc.

Le problème de la coordination illustré par les plans sectoriels

Il convient effectivement d’éclaircir la mise sous tension de la relation coordination-cohérence-convergence, essentielle à la compréhension de l’enjeu de la coordination des politiques économiques. Converger n’est en effet que la conséquence finale d’un long processus de concertation et de préparation, d’élaboration des plans et stratégies sectoriels et de coopération entre divers acteurs institutionnels, avec pour objectif final la réduction des écarts, avec comme condition de réussite une cohérence à tous les niveaux. Si la notion de convergence est typique des théories de l’intégration économique entre États afin d’instituer des espaces économiques communs4 et de générer des croissances endogènes, elle est également adaptable dans l’étude de l’approche multisectorielle, dont le Maroc a fondé sa politique de croissance à travers l’ensemble des plans Maroc Vert, Plan Azur, Émergence, etc. Dans cette optique, la convergence des plans sectoriels au Maroc dévoile des incohérences productives d’effets d’éviction. En effet, le plus souvent, les plans sectoriels nationaux ne suivent pas la même logique : dans certains cas, ils ne suivent pas celle de la comptabilité nationale ou ne s’inscrivent pas dans les mêmes temporalités. Le cas connu des industries agroalimentaires illustre bien l’incohérence dans la mesure où elles suivent les logiques du plan Maroc Vert, du Plan Émergence et celui d’Halieutis. De plus, comme il a été dit lors des dernières assises nationales de la gouvernance5, les contraintes extérieures n’ont pas été prises en compte dans la majorité des cas, ce qui fausse inexorablement les calculs6. Si le triptyque cohérence-coordination-convergence revêt un caractère inextricable et primordial pour éviter redondances et contradictions, la coordination peut se décliner à deux niveaux, un de politique économique, et un à un niveau plus in situ, dans l’activité. En effet, d’une part et à un haut niveau, nous avons la conjonction entre politiques macroéconomiques, et à un niveau plus d’implémentation, la coordination interministérielle par exemple. Cependant, confiner la notion de coordination en économie aux seuls acteurs étatiques est une vision partielle du concept, en ce sens que la coordination peut s’effectuer entre acteurs privés sur un marché donné et suivant un système de règles propre, sans un quelconque interventionnisme. Que dit alors la théorie ?

Les origines et les raisons d’être de la coordination

Dans la littérature académique, la coordination des politiques économiques a pour origine les défaillances des marchés, qu’elle est censée pallier. Nous entendons le concept de défaillance du marché, à chaque fois que le fonctionnement spontané de celui-ci engendre une situation qui n’est pas optimale. Ces défaillances touchent l’ensemble des secteurs économiques et peuvent être couplées à des défaillances de coordination, produisant une situation de déséquilibre7. Celles-ci se manifestent par exemple par un manque de coordination et de collaboration au niveau des départements ministériels, un déphasage du cadre juridique et réglementaire, ou un manque de visibilité au niveau du financement. La coordination des politiques économiques revêt en fait deux grandes formes, à savoir la coordination dite « bien public », qui veille à la bonne provision des biens publics que l’action décentralisée négligerait ; et la coordination dite « stratégique », afin de profiter de l’interdépendance entre secteurs, régions ou pays, optimisant le choix des stratégies des différents acteurs. Ces choix étant formalisés par Hamada (1984-1985) dans un contexte de théorie des jeux (équilibre coopératif versus équilibre non coopératifdit de Nash) démontrant que la coopération améliore le bien-être général et la capacité de chaque acteur à réaliser ses objectifs.

Cela étant, le fait qu’une certaine forme de coordination puisse être utile et souhaitable ne veut pas dire que la coordination est toujours bénéfique, de même que les « défaillances de marché » de la microéconomie doivent être mises en regard des « défaillances » de l’action publique : par exemple, coordonner de « mauvaises » politiques économiques conduira à un résultat inférieur à l’absence de coordination entre des politiques régionales ou sectorielles plus adaptées8.

Les formes de coordination : entre règles et discrétion

La littérature sur la coordination recoupe naturellement un débat récurrent en économie, celui de l’arbitrage entre règles et discrétion. Le dilemme : la coordination doit-elle être structurée au sein d’un cadre de règles formelles de politique économiques ou laissée au libre arbitre des acteurs ? Sachant qu’en théorie, une coordination, notamment à travers le phénomène de discrétion (au sens de l’arrangement), peut s’avérer moins coûteuse et plus flexible, mais dans le même temps moins efficiente que si elle s’opérait dans un cadre plus structuré. Les règles ont ainsi l’avantage d’une certaine automaticité, de la visibilité du signal qu’elles donnent, de la vérification possible, de la stabilité dans le temps de l’engagement de coopérer qu’elles représentent. Le respect de règles claires et visibles peut permettre d’acquérir crédibilité et réputation, qualités qui conditionnent l’efficacité des politiques économiques. Cette forme de coordination s’appliquant plus, a priori, à la coordination bien public, alors que la coordination stratégique relève plus de la discrétion, en théorie. Cependant, la coordination par les règles ne fonctionne que dans la mesure où les acteurs acceptent d’en respecter l’esprit et la lettre. Et lorsqu’ils sont prêts à le faire, c’est en général parce que les règles servent bien les objectifs qu’ils poursuivent ; on peut alors penser que l’absence de règles conduirait aux mêmes arbitrages.Ce qui est également intéressant dans cette approche des phénomènes de la coordination par ces modalités est que le coût de l’action coordonnée diffère, selon que cela se fasse selon des règles ou de manière discrétionnaire. Car effectivement, une autre façon d’analyser le problème de l’interdépendance stratégique consiste à partir du postulat que la coordination n’est pas réalisable, et que ce sont les règles du jeu qu’il convient d’adapter de façon à ce que l’équilibre non-coopératif soit le moins mauvais possible. Les règles limitent en effet la marge de manœuvre des acteurs économiques et peuvent donc être conçues pour limiter les coûts de l’absence de coordination entre ces acteurs (sous réserve qu’ils respectent les règles). À l’inverse, la discrétion peut engendrer des coûts de transaction plus faibles (Williamson).

Règles, discrétion, cohérence, convergence, interdépendance…autant de dimensions qui forment le concept de coordination, sur lequel nous concluons sur un parallèle peut-être osé, en empruntant la métaphore musicale. Dans un concerto, il n’est pas de mise que les différents musiciens jouent leurs partitions avec des rythmes différents : à chaque mouvement son allegro ma non troppo, scherzo ou autre rondo…, ce qui rappelle étrangement l’enchevêtrement dans les temporalités des différentes visions stratégiques. Le plan ou la stratégie peuvent en effet être assimilés à la partition ; la cohérence serait l’harmonie des acteurs jouant leur partition de concert sous l’égide d’un chef d’orchestre, et la convergence n’est autre que le bouquet final. La fausse note, quant à elle, pourra être corrigée soit par une improvisation, soit par une intervention du maestro…

 

Cf. l’étude du Cesem sur la coordination des politiques économiques. http://economia.ma/fr/numero-14/pp/coordination-economique-et-transition-democratique

Pour approfondir la problématique de la cohérence des plans sectoriels, se référer dans le dossier à l’article de T. El Kadiri : Clusters numériques  et coordination agile

Cf. les travaux de Solow et Swan.

12 et 13 février 2013.

Les simulations effectuées par les économistes du CNCE confirment une dégradation du déficit commercial à l’aune des incohérences des plans sectoriels.

Les économistes s’entendent sur le fait que l’une des manifestations principales à ces défaillances est que toutes les informations sur un marché ne sont pas révélées et le prix n’en reflète pas la synthèse de la captation de celles-ci.

Thèse défendue par Martin Feldstein.

Pour plus de détails consultez : http://lesdefinitions.fr/coodination

 

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