Les jeunes de la région mena : Entre sous-emploi, inactivité et entreprenariat

Les jeunes de la région mena : Entre sous-emploi, inactivité et entreprenariat

Les jeunes du Sud face à l’emploi

En décembre 2014, la revue Autrepart publiait un numéro thématique sur Les jeunes du Sud face à l’emploi. Ce numéro avait pour objectif d’appréhender quelques situations contrastées auxquelles la jeunesse fait face dans les contextes de crises qui ont touché les pays du Sud durant ces trente dernières années, mais aussi de tenter de synthétiser les enjeux démo-économiques des différentes aires géographiques – Afrique, Asie, Amérique latine – sur les questions d’emploi des jeunes. Les principaux traits saillants qui en ressortent sont que la jeunesse, « tantôt abordée en fonction de l’âge, comme un moment de transition d’un état à un autre, tantôt abordée comme une période de construction de l’autonomie » (Boyer et Guénard, 2014), est composée d’individus souvent issus de groupes sociaux défavorisés, particulièrement exposés au chômage et cantonnés dans des activités précaires ou temporaires. C’est à la marge des politiques de l’emploi – ou du fait de leur échec – et dans le flou économique entre « le formel » et « l’informel » que les jeunes développent des stratégies pour (sur)vivre et pour se construire un avenir plus sûr. Différentes trajectoires et pratiques économiques, entrepreneuriales et « de débrouillardise », révèlent leurs créativités et innovations. Ils développent des compétences propres, bousculent les rapports hiérarchiques intergénérationnels, mobilisent des réseaux – de solidarité, familiaux, de connaissances « utiles » – et s’approprient les systèmes d’information à travers lesquels ils essaient de maîtriser leur situation d’incertitude pour se construire un avenir. Ainsi, ils développent de nouveaux répertoires économiques, des modalités originales d’insertion dans le monde du travail, et contribuent activement aux changements et développement économiques.

Dans le contexte actuel, les situations des pays du Maghreb, et plus largement de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, sont singulières, tant en termes d’évolutions démographiques que d’enjeux socio-économiques autour de l’emploi d’une jeunesse nombreuse et de mieux en mieux formée, mais néanmoins fortement touchée par le chômage et le sous-emploi1.

Spécificités de la région Moyen-Orient et Afrique du Nord (MENA) sur l’emploi des jeunes

La situation des jeunes face à l’emploi dans la région MENA se distingue de par ses origines. La transition démographique a connu son apogée au plus fort des « décennies perdues » des années 1980 et 1990 qui ont vu la proportion de jeunes en âge de travailler fortement augmenter – la plus forte augmentation parmi les régions en développement. Cette transition s’est conjuguée à un contexte de dépression économique dû à des épisodes d’assainissement budgétaire et de baisse de l’emploi public, souvent dans le cadre de plans d’ajustements structurels (Cammett et al., 2015). Les jeunes entre 15 et 24 ans comptent aujourd’hui pour un tiers de la population de la région MENA – encore la plus forte proportion après l’Afrique subsaharienne – et environ 47% de la population active (Banque mondiale, 2012a).

Face à une telle progression démographique depuis trente ans, force est de constater que les États de la région n’ont pas su tirer pleinement profit de la fenêtre d’opportunité que représente le dynamisme de générations nombreuses en âge d’être actives, mieux formées et porteuses d’innovations. Le taux de chômage des jeunes reste particulièrement élevé dans la région, se situant à des niveaux records au Moyen-Orient (28,3%) et en Afrique du Nord (23,7%), comparés au niveau mondial de 12,6% en 2013 (OIT, 2013). Les jeunes femmes sont particulièrement touchées, puisqu’en moyenne, au Moyen-Orient, 42,6% d’entre elles étaient au chômage en 2012, contre 24,5% pour les jeunes hommes (OIT, 2013).

L’élévation, bien réelle, du niveau d’éducation2 a par ailleurs renforcé la dynamique d’exclusion des jeunes du marché de l’emploi puisque dans les pays de la région MENA, comme en Inde et en Asie du Sud en général, les taux d’emploi baissent à mesure que les jeunes sont mieux éduqués. Au Maroc, les jeunes avec un niveau universitaire faisaient face à un taux de chômage de 17% en 2009 ; 3,7 fois plus élevé que le taux de ceux ayant un niveau d’éducation primaire ou inférieur. En Tunisie, 23% des diplômés de l’université étaient au chômage en 2010, contre 11% pour les non-diplômés (Banque mondiale, 2012a). « Ce paradoxe tient au fait que les jeunes continuent d’aspirer à trouver un emploi dans le secteur public (qui continue d’offrir un tiers des emplois en Égypte, en Irak, en Jordanie ou au Yémen) et se forment majoritairement de manière ″académique″ à l’université, délaissant ainsi l’acquisition de compétences qui augmenterait leur employabilité (un quart des effectifs d’étudiants suit des cursus en sciences, technologie et ingéniorat)3, alors que 60% des emplois restent dans le secteur agricole et celui des services qui emploient majoritairement des travailleurs non ou peu qualifiés. » (Boyer et Guénard, 2014).

Enfin, les jeunes en âge de travailler sont également massivement dans des situations d’oisiveté et donc de dépendance, dans la catégorie NEET (personne étant sans emploi, ne suivant pas d’études ni de formation4) dans des proportions inquiétantes dans les pays du MENA : 41% des jeunes en moyenne, le taux record parmi les 15-29 ans de 33% étant le fait de la Tunisie (Banque mondiale, 2014).

Les effets de l’exclusion de la jeunesse

La combinaison, dans les décennies 1980 et 1990, d’un choc économique et de la transition démographique aurait créé une situation de chômage persistant de la jeunesse, situation qui se serait par la suite perpétuée même après le retour à la croissance dans la région dans les années 2000 (Boudarbat et Ajbilou, 2007). Dans la mesure où la « jeunesse » est une catégorie sociale dynamique, il n’y aurait toutefois pas lieu de s’en inquiéter outre mesure si le passage par des années de « galère » n’était vécu que comme une situation transitoire et sans conséquence majeure. Or, les mouvements dits des « Printemps arabes » laissent penser tout le contraire et soulignent les effets néfastes de l’exclusion dont les jeunes sont victimes.

Comme le notent Boyer et Guénard (2014), « cette situation de bonus ou dividende démographique porte en elle-même […] des risques d’instabilité sociale et politique si les jeunes sont mal formés, les emplois qui leur sont offerts peu porteurs et/ou en trop faible nombre et les réalités professionnelles en deçà de leurs aspirations. […] Dans les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, les exemples des révolutions du ″Printemps arabe″, commencées en décembre 2010 en Égypte et en Tunisie, ont [de fait] mis en exergue les aspirations des jeunes de plus en plus qualifiés sans emploi ou occupant des emplois qui ne correspondent pas à leurs compétences. Dans ces pays à revenu intermédiaire, plus qu’un problème de qualité des emplois, les dénominateurs communs aux mouvements sociaux impulsés par les jeunes sont le nombre insuffisant d’emplois que pourraient occuper les jeunes qualifiés, le nombre élevé de chômeurs en général (bien que beaucoup se découragent à chercher un emploi), de personnes sous-employées et de jeunes dans l’incapacité de fonder une famille car au chômage. »

Au-delà de ces effets politiques, le sous-emploi se conjugue avec un faible accès aux autres facteurs de l’émancipation que sont la décohabitation d’avec les parents, la formation d’un foyer et l’arrivée du premier enfant. Cette tendance est visible dans le recul spectaculaire de l’âge moyen du premier mariage dans la région. Au Maroc par exemple, celui-ci est passé de 27,1 à 31,4 ans pour les hommes et de 22,2 à 26,5 ans pour les femmes entre 1982 et 2010, marqueur positif sans doute également d’un niveau d’éducation en hausse.

Il convient également de ne pas réduire la problématique du lien entre jeunesse et marché de l’emploi au phénomène des « diplômés chômeurs » qui, par certains aspects, correspond à un construit politique (Emperador Badimon, 2011). Il est bien connu que les indicateurs « classiques » du marché du travail – taux de chômage et d’activité notamment – reflètent mal la réalité du marché du travail dans les pays en développement, marquée par une forte prévalence du sous-emploi. Sur ce point, il est important de noter que le sentiment d’être sous-employé ou la probabilité d’avoir un emploi dans le secteur informel sont décroissants avec le niveau d’éducation (Banque mondiale, 2012b), ce qui laisse penser que le diplôme, bien que peu rémunérateur, peut tout de même être un rempart contre l’exclusion.

Au vu de ces faits stylisés, les pouvoirs publics des pays de la région se retrouvent donc dans une impasse. Faut-il augmenter encore l’effort d’éducation pour donner de meilleures chances à la jeunesse exclue, au risque d’augmenter encore les files d’attentes se pressant au portillon de l’emploi public ? Ou bien faut-il freiner les efforts en direction de l’enseignement supérieur, dans l’objectif de diminuer la surqualification, au risque d’augmenter le sentiment de déclassement ?

Si des réflexions sont actuellement menées dans la région sur l’appui aux systèmes d’apprentissage et de formation professionnelle, d’autres voies d’intégration sont également prônées face aux multiples contraintes que représentent les réformes des systèmes éducatifs.

Une voie d’intégration : entreprendre et mobiliser un réseau

Promouvoir l’entrepreneuriat constitue une alternative de choix pour des pays dont le tissu productif n’arrive pas à intégrer le contingent de jeunes qui rentrent chaque année dans la vie active. La région MENA, en présentant des taux d’activité entrepreneuriale en-dessous de ceux d’autres régions au niveau de développement comparable, dispose sans doute d’une marge de manœuvre à ce niveau, même si la région est marquée par de fortes hétérogénéités nationales, notamment dans la priorité accordée à la promotion de l’entrepreneuriat (Stevenson, 2012).

Au Maroc, des programmes étatiques ont vu le jour, comme « Moukawalati », lancé en 2006, qui visait à encourager la création d’entreprises chez les jeunes à travers la mise en place de facilités d’accès au crédit et d’un accompagnement individualisé pré- et post-création d’entreprise. Les résultats très décevants confirment la nécessité d’une approche globale visant à structurer un environnement favorable et incitatif duquel naîtraient des entrepreneurs performants, plutôt que d’essayer de les générer ex nihilo. La mise en œuvre d’une telle approche globale s’avère toutefois difficile : si les Centres Régionaux d’Investissement, par le biais de la mise en place d’un guichet unique regroupant les aspects administratifs de la création, ont tenté d’alléger les démarches, et que le statut d’auto-entrepreneur, récemment créé, pourrait, au travers de la formalisation massive espérée, susciter un élan entrepreneurial, des contraintes structurelles de taille persistent (manque de financements en phase d’amorçage, difficulté d’accès aux marchés publics pour les PME, etc.)

Dans cette phase de structuration de l’écosystème entrepreneurial, une partie de l’effort revient désormais à la société civile, l’Agence Nationale de la PME (MarocPME) allouant à ce titre un montant conséquent (50 millions de dhs de son dernier budget) aux acteurs de terrain. En partie financée par des entreprises nationales et internationales, ou des acteurs publics comme l’USAID, plusieurs associations jouent depuis quelques années un rôle grandissant dans ce contexte en mutation, en lançant divers programmes à destination des jeunes. Certaines sont d’ailleurs très présentes dans la région MENA (Injaz, Enactus, CEED, etc.) et tentent de créer des dynamiques convergentes entre les différents pays. Incubateurs, espaces de coworking, réseaux de mentoring, entre autres, voient ainsi le jour, avec une influence anglo-saxonne résolument affirmée. L’accent est particulièrement mis sur la formation, en tentant de pallier les insuffisances supposées du système éducatif jugé inadapté au développement d’une culture entrepreneuriale. Mais, le risque est aussi de voir se réaliser un développement à deux vitesses, avec des startups innovantes, prenant rapidement les voies de l’internationalisation, aux côtés de petites structures, notamment en zones rurales, ne bénéficiant pas de cet environnement, sans couverture sociale et aux perspectives de développement limitées. Au milieu, beaucoup de perdants, et notamment des femmes dont l’insertion sur le marché du travail est plus difficile et pour lesquelles « l’entrepreneuriat de nécessité » est une réalité, qui auront cru à la réussite entrepreneuriale sans avoir les ressources pour la formaliser à long terme ou qui n’auront pas su utiliser leur réseau social.

Déjà mise en évidence dans la littérature sur les pays développés, l’importance du réseau social dans la réussite entrepreneuriale apparaît d’autant plus grande dans des contextes où l’obtention de ressources par la voie institutionnelle reste limitée. Il peut alors constituer un support financier, informationnel ou moral, ou encore participer à la création d’un cadre de confiance, et être ainsi bénéfique à l’activité entrepreneuriale. Toutefois, il peut aussi revêtir un « côté sombre », en ce qu’il impose une pression à la redistribution, ce que Grimm et al. (2013) constatent dans des pays ouest-africains.

Outre la variabilité de ses effets, le recours à un réseau ne saurait ainsi être une alternative viable au développement d’un environnement institutionnel favorable et protecteur, en particulier parce que les ressources sociales ne sont pas équitablement réparties entre les individus, et que ces inégalités peuvent se conjuguer et renforcer les inégalités en termes de capital économique, souvent au détriment des jeunes. L’enjeu se situe donc en partie autour de la constitution de modèles entrepreneuriaux s’inscrivant dans une véritable politique d’inclusion de la jeunesse.

 

Notes

1.     Le sous-emploi est le fait de travailler en-dessous de ses qualifications ou dans des conditions peu satisfaisantes, par manque d’opportunités et/ou par nécessité.

2.     Yousef (2004) note que le niveau d’éducation de la population adulte a augmenté de 150% entre 1980 et 2000, ce qui représente l’augmentation la plus rapide du monde.

3.     Au contraire des jeunes asiatiques par exemple (40% des effectifs étudiants dans ces filières techniques).

4.     NEET: Not in Employment, Education, or Training.

Bibliographies

·         Banque mondiale (2012a). World Development Report 2013: Jobs. Washington DC: Banque mondiale.

·         Banque mondiale (2012b). Kingdom of Morocco: Promoting youth opportunities and participation. MENA Region: World Bank.

·         Banque mondiale (2014). Tunisie - Surmonter les barrières à l’inclusion des Jeunes. Rapport n° 89233. Washington DC: Banque mondiale.

·         Boudarbat, B. et Ajbilou, A. (2007). Youth exclusion in Morocco: Context, consequences, and policies. Middle East Youth Initiative Working Paper, 5.

·         Boyer, F. et Guénard, C. (2014). Sous-employés, chômeurs ou entrepreneurs : les jeunes face à l’emploi. In Boyer, F. et Guénard, C. (dir.). Les jeunes du Sud face à l’emploi. Autrepart, décembre, pp.3-31.

·         Cammett, M., Diwan, I., Richards, A. and Waterbury, J. (2015). A political economy of the Middle East. Boulder, CO: Westview Press.

·         Emperador Badimon, M. (2011). Où sont les diplômés chômeurs ? Un exemple de pragmatisme protestataire à l’époque du « 20 février ». Confluences Méditerranée, n°78 (3), pp. 77-91.

·         Grimm, M., Gubert, F., O. Koriko, J. Lay and Nordman, C. J. (2013). Kinship Ties and Entrepreneurship in Western Africa. Journal of Small Business et Entrepreneurship, 26(2), pp. 125-150.

·         OIT (2013). Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2013 : une génération menacée, Genève : BIT.

·         Stevenson, L. (2012). Développement du secteur privé et des entreprises : favoriser la croissance au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Ottawa : IDRC.

  • Yousef, T. M. (2004). Development, growth and policy reform in the Middle East and North Africa since 1950. The Journal of Economic Perspectives, 18(3), pp. 91-115.

 


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