Les enjeux de l’écrit

Les enjeux de l’écrit

Auteur : Anouk Cohen

Anouk Cohen a consacré sa thèse d’ethnologie au monde du livre au Maroc. Lire, éditer, écrire sont à l’image des mutations de la société.

Faibles tirages, publications à compte d’auteur, éditions pirates, pratiques de négociation et de dissimulation, dépendance à l’égard des institutions, tactiques de contournement de la censure, faible institutionnalisation des métiers du livre, rare autonomisation de l’édition par rapport à l’imprimerie et à la librairie… Toutes ces caractéristiques du monde du livre au Maroc, que ce soit en arabe ou en français, que décrit Anouk Cohen, évoquent à Roger Chartier le monde de l’édition dans les sociétés européennes d’ancien régime. Le professeur au Collège de France, titulaire de la chaire « Écrit et cultures dans l’Europe moderne » salue en préface le travail de l’ethnologue et relève les points clefs de ressemblance : « l’importance décisive donnée à la confiance et au crédit (dans les deux sens du terme), le rôle essentiel des réseaux de relations et des structures familiales, la recherche constante d’informations sur les attentes des acheteurs ou les projets des confrères, et les liens de collaboration et de compétition qui caractérisent les rapports entre les éditeurs ou les libraires ». Bref, à l’heure d’internet et des réseaux sociaux, le monde du livre au Maroc répond à des critères pré-industriels. Anouk Cohen ne le formule pas de façon aussi tranchée, mais s’interroge sur ce que signifie aujourd’hui lire, éditer et écrire dans une société qui a connu depuis les années 1990 d’importantes mutations politiques, sociales et bien sûr culturelles, et où « en 2000, la production littéraire marocaine  [a] atteint l’équivalent de ce qui a été publié durant près d’un siècle. » Qu’est-ce que ce boom – tout relatif au vu de la production d’autres pays – veut dire «  à un moment où les champs de l’écrit, de la communication et de la technique se recomposent grâce aux récents progrès de l’alphabétisation et à l’apparition de nouveaux outils technologiques » et dans une société où la sacralité du Coran demeure importante ?

Le livre en train de se faire

L’ethnologue française, dont une partie de la famille est d’origine marocaine, a passé en 2006 un an à Casablanca, où elle a travaillé dans quatre maisons d’éditions, dont deux ayant aussi des activités d’imprimerie et distribution en gros et au détail, et dans deux librairies. Elle y a été tour à tour vendeuse, attachée de presse, lectrice, correctrice, assistante d’édition, graphiste. « Les besoins du marché en personnel expérimenté à un prix abordable, voire non rémunéré (dans la mesure où j’étais « stagiaire »), ont facilité mon intégration. » Ce travail, tiré de sa thèse, fait la part belle au récit de son enquête de terrain. Un récit agréable, précis et plein de détails, même si on regrette l’absence d’actualisation de certaines informations. Cette méthode de l’observation participante l’amène à plonger dans l’un et l’autre mondes, celui du livre en arabe et du livre en français, qu’elle met en parallèle, et à prendre part à leurs réseaux d’acteurs. L’apport de cette recherche, c’est qu’elle porte moins sur le livre fini et ses circuits de circulation, que sur le processus de fabrication. Convaincue que la culture est moins une série de préceptes qui seraient appliqués par les individus que « les façons multiples dont ceux-ci les utilisent », elle retrace la chaîne du livre à l’envers : du lecteur jusqu’à l’auteur.

La première partie, « Les lieux du livre et ses publics » décrit ce phénomène urbain caractérisé par des lieux de vente aussi variés que la librairie, le kiosque, le bouquiniste ou le terrassier. Anouk Cohen recense les manières de présenter le livre, les choix proposés, les moyens mnémotechniques développés par des vendeurs parfois analphabètes pour repérer les livres, ce qui impose aux éditeurs de choisir des couvertures colorées. Elle souligne la saisonnalité du marché où le scolaire est central. Elle s’intéresse ensuite aux usages des bibliothèques publiques et privées, aux manières de déjouer la censure, au rapport au turâth. Elle consacre un chapitre au Coran et à la démultiplication de l’objet pour l’adapter aux différents usages individuels. Elle dresse enfin une rapide typologie des lecteurs et de leurs habitudes, soulignant à la fois la prégnance de la norme et l’autonomisation des comportements.

La seconde partie, « Confectionner un livre », évoque d’abord les relations commerciales et de promotion. Centralité des réseaux de connaissances dans un circuit entravé en règle générale par l’absence d’attachés de presse dans les maisons d’édition et de professionnalisme de la presse. Quadrature du cercle pour la recherche des financements et la fixation des prix. Anouk Cohen insiste sur l’enchevêtrement de la raison économique et de la raison sociale. Elle revient sur différentes figures d’éditeurs, selon leurs motivations commerciales, intellectuelles ou politiques, selon qu’ils font du livre scolaire (90 % de la production) ou non, donc qu’ils s’adressent à un public de « millions d’enfants scolarisés contre quelques milliers de lecteurs ». Elle se penche sur les circuits de vente, au détail et en gros, sur le positionnement d’une ligne éditoriale, les échanges internationaux et les considérations culturelles (savoureuse anecdote de la perception de la charte graphique de Gallimard par le Centre culturel arabe…). Elle aborde ensuite la composition et l’impression et les évolutions techniques et sociales de ces métiers.

La dernière partie, consacrée à ce que signifie écrire et aux pratiques d’écriture, est la moins convaincante, car abordée de façon beaucoup plus superficielle. Anouk Cohen évoque quelques grandes tendances, comme la littérature carcérale et les écritures de l’intime. Mais on comprend mal ce que fait dans cet ouvrage le chapitre intitulé « La langue du silence », où l’auteure, voulant démontrer que ce qui peut s’écrire en français ne peut l’être en arabe classique, prend pour exemple l’affaire des blagues qui ont valu un procès au magazine Nichane. Il aurait été préférable de s’appuyer sur des exemples pris au livre et non à la presse.

Cependant l’intérêt de ce livre, qui dans l’ensemble donne quelque peu l’impression d’un recueil d’articles, est de montrer que ce qui se joue est l’autonomisation au Maroc d’un marché du livre par rapport aux marchés français et du monde arabe et la fabrication d’un public proprement marocain. Un processus qui se situe à l’heure des défis et des perspectives ouverts par le numérique et l’Internet 2.0…

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Fabriquer le livre au Maroc

Anouk Cohen

Karthala / IISMM, collection Terres et gens d’islam, 416 p., 32 €


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