Les avatars du Tribalisme

Les avatars du Tribalisme

Pendant longtemps, l’Occident s’est nourri  d’un rêve, d’une utopie, celle du village planétaire de Mc Luhan 1 et de ses citoyens du monde, individualistes, créatifs, épanouis, et surtout affranchis des contraintes communautaires. Mais le modèle universel du «Big is beautiful» a montré ses limites : de moins en moins en mesure d’assurer le bonheur  de leurs membres, les giga-sociétés ont perdu de leur crédibilité.

Les institutions internationales ont montré leurs limites dans la gestion des grandes crises politiques, économiques ou financières. Le récent tsunami financier, amplifié par la concentration excessive des monstres bancaires a entraîné une remise en question du gigantisme, parfois au plus haut niveau de l’Etat. La coûteuse gestion sanitaire de l’épidémie de grippe H1N1, par des Etats, otages plus ou moins consentants des mammouths de l’industrie pharmaceutique, a mis le doigt sur les dangers représentés par les giga-entreprises, dans ce secteur aussi. La dangereuse hégémonie des grands semenciers américains sur l’agriculture mondiale en interroge plus d’un, et pas seulement les écologistes les plus intégristes. Ce ne sont que quelques exemples, parmi beaucoup d’autres, des causes de la crise de confiance croissante de l’individu, vis-à-vis des giga-structures. Dans de nombreuses multinationales, on a d’ailleurs senti le vent tourner depuis longtemps : même chez Coca Cola, symbole intangible de l’universalisme consumériste, la devise a changé : «think global, act local».

L’inversion des valeurs

Dans un univers mondialisé, plus de diversité, de métissage, de tolérance, mais moins d’esprit de famille. Plus de liberté d’expression, de respect des idées d’autrui, de débats sans tabous, moins de conformisme et de pensée unique, mais aussi «moins d’unité de croyance, de foi partagée et perte progressive des mythes fédérateurs 2», dans un monde qui se complexifie à l’extrême. Dans les sociétés occidentales, et pour quelques classes minoritaires des pays en voie de développement, la liberté d’entreprendre et de responsabilité de son propre destin, l’autonomisation de l’individu (choix libre du conjoint, libération de la femme, temps libre, liberté sexuelle, religieuse ou idéologique...) ont été élevées au rang de vertus cardinales, au détriment des principes de solidarité, d’interdépendance et de partage. La société moderne broie l’individu-(aliste), perdu dans l’immensité sociale et laisse sur le bord du chemin les plus démunis, à qui elle avait pourtant promis beaucoup... Elle fait peur.

En s’isolant, l’homme s’est fragilisé. La liberté est devenue un fardeau. Le mythe incontournable du progrès s’est lézardé parce que, contrairement à ce que l’on a longtemps cru, il n’a apporté ni le bonheur, ni la sécurité  au plus grand nombre. Il «n’est plus le nec plus ultra. Il est nuancé, complété, corrigé, quand ce n’est pas carrément renié» 3. Progrès et liberté, indissociablement liés à l’universalisme, ont  perdu de leur lustre, cessé d'être des idéologies porteuses, pour devenir sources d'inquiétude et de déracinement. Une société postmoderne se dessine peu à peu, depuis la fin du siècle dernier. L’individualisme libertaire de mai 68 serait mort, vive le néo-tribalisme !

Les fractures sociales ont en effet favorisé le morcellement des sociétés, amorçant ainsi un retour au clan, au repli communautariste, à la tribu. La culture clanique, réponse à une angoisse, se décline à l’infini, dans des versions complètement archaïques et régressives - intégrismes en tous genres, nationalismes les plus exacerbés -, ou simplement  dans la mouvance des évolutions économiques et sociales des sociétés.

Internet a favorisé à l’extrême la prolifération, l’extension et la visibilité de ces nouvelles tribus. Plus encore que planétaire, le «connecting people» se caractérise surtout par un pullulement des communautés virtuelles et la Toile représente un espace de diffusion d’une efficacité redoutable. Ainsi le simple appel à manifester de Keli Carender, une blogueuse américaine hostile au plan de relance Obama, est à l’origine du mouvement américain des Tea Party. En un temps record, les partisans du «moindre Etat» ont réactivé le vieux parti libertarien de Ron Paul, multiplié les cellules dans de nombreux états et pourraient envisager la candidature d’un(e) des leurs aux prochaines présidentielles. Les nouvelles tribus, surtout les plus virulentes, ont rapidement compris le parti qu’elles pouvaient tirer des nouvelles technologies de l’information, notamment dans la manipulation de l’information.

Communautarisme à l’américaine

La situation américaine est d’ailleurs particulièrement signifiante. Les Etats-Unis se sont constitués au départ  à partir de vagues d’immigration successives, composées de groupes ethniquement distincts et de statuts inégaux. Le «miracle  américain» a tenté d’amalgamer ces différentes composantes en une seule et même nation, sur un territoire immense. L’adhésion des uns et des autres à un idéal commun s’est réalisé sur un mode volontariste, à partir d’un socle culturel collectif plutôt mince mais fédérateur, selon un principe philosophique assez simpliste : l’absolue liberté d’initiative des individus.

Tant que le rêve américain a semblé encore possible, le «ciment» intercommunautaire a pris et fédéré l’ensemble. Les crises successives, qui ont ébranlé cette construction, somme toute fragile, ont réactivé l’héritage historique clanique dans un pays où les Etats se vivent comme des entités, des «tribus», fondamentalement différentes les unes des autres ; où les groupes ethniques, malgré les appellations politiquement correctes comme Afro-American ou Native American «sursignifient 4 le refus d’intégration et de solidarité avec les autres tribus»; où gangs, mafias à dominante ethnique, organisations semi-clandestines d’auto-défense sont autant de signes d’un tribalisme endémique.

Making music together ?

Cette montée en puissance du clanisme n’est pas une exclusivité américaine. Les Européens, les pays de l’ancienne Union soviétique, où les nationalismes s’exacerbent, ceux du Tiers Monde sont tous concernés à des degrés divers. Certains clans reviennent à un tribalisme fermé, cadenassé, et réinvestissent d’anciennes convictions à peine revisitées. A l’opposé, d’autres, beaucoup plus «soft», répondent surtout à une recherche d’échange et de convivialité, de  cette «relation de syntonie» («mutual tuning in relationship») développée par A. Schutz dans un article célèbre intitulé «Making music together».

Les premiers enferment, coupent leurs membres du reste du monde et les condamnent à une indéfectible exclusivité, sous peine de représailles. Ils sont xénophobes, conservateurs, presque toujours violents. Pour isoler leurs adeptes, consommer la rupture avec un extérieur jugé dangereux, ils entretiennent paranoïa permanente et ferveur émotionnelle, par des rites codifiés, un conditionnement des esprits et une discipline de fer. Ces tribus archaïques représentent une véritable problématique dans les pays en voie de développement, mais aussi dans les pays développés, au sein des populations les plus touchées par la crise, les moins cultivées, et par là même les plus en quête d’identité et de reconnaissance. Les mécanismes qui inféodent les talibans, les membres du Ku Klux Klan, d’Al-Qaïda ou des gangs de banlieue se ressemblent étrangement.

Les autres tribus, plus permissives, laissent leurs membres libres de s’en aller ou de participer à d’autres clans. La discipline interne s’y limite aux moments partagés. Elles pratiquent l’ouverture, naissent, disparaissent, se rassemblent, fusionnent éventuellement, au gré de leurs évolutions. Elles se constituent autour d’idées, de rêves, de convictions ou d’intérêts communs et laissent la part belle à une certaine curiosité, bien que celle-ci reste sécurisée et canalisée par l’expérimentation collective, et que les dérapages autoritaires ne soient jamais exclus.

Quand le tribalisme plie mais ne rompt pas

Dans les pays développés, le recours au libre arbitre, l’existence officielle de libertés individuelles clairement identifiées demeurent, en filigrane dans les consciences, des valeurs refuges contre l’embrigadement aveugle. Dans les pays en voie de développement, où le tribalisme ancestral se vit encore au quotidien, où le libre arbitre n’a pas cours, la situation est plus préoccupante, surtout quand les lois ne garantissent pas les libertés individuelles. Au Maghreb, les réflexes tribaux, pourtant clairement identifiés, perdurent. Les rivalités claniques affleurent continuellement, ne serait-ce, entre autres, que dans le vocabulaire quotidien, les préjugés endémiques intertribaux ou lors des campagnes électorales.

L’une des pratiques les plus déroutantes, mais aussi les plus révélatrices de l’enracinement d’un tribalisme originel, est celle du mariage consanguin (la population marocaine par exemple présente dans son ensemble un pourcentage de consanguinité d’environ 22,79%). Alors qu’on pourrait s’attendre à une disparition progressive et rapide de cette pratique matrimoniale, en raison du risque avéré pour la descendance et de l’évolution supposée des mœurs, l’ampleur et le rythme de sa diminution restent encore très faibles : aucun signe d’éradication de ce comportement ancré dans l’esprit de la culture arabo-musulmane, mais seulement une évolution qualitative dans le concept lui-même de consanguinité, «avec une tendance décroissante des mariages consanguins entre cousins germains, en faveur d’une croissance de la fréquence des mariages consanguins entre apparentés plus ou moins lointains 5». L’intrusion de la modernité dans les pratiques tribales a modifié les modalités du mariage consanguin, mais pas le principe lui-même, pourtant décrié par les instances sanitaires. Le tribalisme s’adapte, plie mais ne rompt pas. La communauté, le clan, la tribu, la famille préempte les choix individuels : l’individu reste donc prisonnier du clan et de ses codes – d’aucuns diront «protégé».

Dans le contexte actuel de crise où l’Occident, encore convaincu il y a peu du bien fondé des valeurs de l’individualisme, retourne à de vieux réflexes communautaires qu’il croyait avoir dépassés, on peut se demander quel en est l’impact sur les pays encore tributaires, même si c’est à des degrés divers, des valeurs tribales originelles. Les élites elles-mêmes y donnent souvent l’impression d’osciller entre tribalisme historique et modernité supposée. Un fléau d’un nouveau genre se trouve sans doute dans le clanisme d’importation, assimilé à tort à une véritable libération de l’individu, simplement parce qu’il est allogène. Le succès rencontré dans ces pays par certains mouvements sectaires, la franc-maçonnerie, certains ersatz du bouddhisme ou d’autres philosophies orientales, la scientologie, une PNL et un coaching de pacotille professés par des gourous, sont autant de fausses barbes d’un tribalisme rampant. Les individus croient se sortir d’une sujétion pour tomber dans une autre, au détriment de leur liberté.

Enfin, la remise en cause  actuelle de l’individualisme made in Occident risque de conforter les sociétés traditionnelles dans leur statisme, voire de les encourager à la régression.

Cocooning

La tribu du XXIe siècle se décline donc sous de multiples avatars, en un catalogue hétéroclite : chats, forums, blogs, rassemblements thématiques, rave parties, nouveaux partis politiques, associations diverses, think tanks, lobbies, paroisses, associations de supporters, sites communautaires... mais aussi sectes, gangs, mafias, sociétés secrètes... (La liste est interminable !). Dans un monde déboussolé, cette tribu offre une conception «familiale» de la vie, au risque de rogner les ailes des créatifs, des esprits originaux, des innovateurs. Cependant,  tant que la société n’est pas en mesure de sécuriser les individus, matériellement, mais aussi sur un plan moral et philosophique, tant qu’elle se montre incapable de produire et entretenir une identité collective, d’inspirer la confiance, elle ne peut espérer voir s’infléchir la socio-dynamique clanique.

Ni bonne, ni mauvaise a priori, la néo-tribu se contente d’absorber comme une éponge ceux qui lui prêtent vie et éventuellement la font grandir. Car, finalement, à quoi rêvent les tribus, sinon de gigantisme ? De quoi sont nés les grands empires, si ce n’est de quelques unes d’entre elles, qui sont allées au bout de leur rêve de démesure ?

 

1 Educateur, philosophe et sociologue, précurseur du concept de « village planétaire », décédé en 1980

2 Collection Foreseen, observatoire international des tendances sociologiques, Le retour des clans, p.21, Denoël 1997.

3 Maffesoli M. L’instant éternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes, p.15, Paris, Denoël.

4 Collection Foreseen, observatoire international des tendances sociologiques, Le retour des clans, p.43, Denoël 1997.

5 In Colloques du Groupement des Anthropologistes de Langue Française (GALF)

 

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