Les ambivalences de la démocratie numérique

Les ambivalences de la démocratie numérique

Auteur : Francis Brochet

L’essai de l’éditorialiste Francis Brochet débat du rôle du smartphone dans les transformations de la politique.

C’est l’emblème de la révolution numérique. En moins d’une décennie, le smartphone et sa galaxie d’applications sont devenus des objets incontournables, qui ont suscité de nouveaux types d’attitudes, de comportements et d’addictions, comme la nomophobie, ou « no mobile phobia ».Dans ce livre abondamment illustré par la vie politique française, italienne et américaine, l’éditorialiste français Francis Brochet se penche sur la façon dont cet objet a transformé le fonctionnement du champ politique. « L’impact de la révolution numérique sur la vie politique a commencé d’apparaître au grand jour après la première victoire présidentielle de BarackObama, en 2008. » Une campagne hors normes, avec un site, mybarackobama.com (MyBO), une équipe de supporters et une masse de dons. En 2012, BarackObama avait initié un dialogue direct avec ses électeurs sur Facebook et Twitter, hors médias classiques. Et l’utilisation des mégadonnées lui avait permis de cibler son action. Pour Francis Brochet, il est faux de penser qu’Internet n’est qu’un outil, incapable de forger les valeurs sociales et politiques. Il est nécessaire d’aborder la question « en partant du bas, depuis la multitude des internautes et de leurs smartphones », pour  comprendre ce « tournant anthropologique » comparable à la sédentarisation, à l’urbanisation, à l’invention de l’imprimerie, etc. C’est en effet le rapport de l’individu à la société qui est transformé en profondeur, avec l’augmentation de la capacité d’agir du premier et la suppression des intermédiaires.

La « démocratie smartphone » est selon Francis Brochet un phénomène ambivalent. Il relève « le populisme de la multitude », tout en se gardant d’employer le terme dans le sens péjoratif qu’il a habituellement, préférant la définition qu’en donne l’historien Pascal Ory : « critique des corps intermédiaires (partis, parlements, élites…) au nom d’un lien direct du peuple à un type de dirigeants charismatiques, le tout porté par un discours de rupture. » La dimension de peer to peer et l’horizontalité sont en effet inhérentes au réseau et contournent les institutions, qu’il s’agisse des médias classiques dans le cas des campagnes électorales, ou de l’État, « institution ultime », dans le cas de la monnaie virtuelle, le bitcoin. « Le principe de la « représentation » est radicalement contraire aux attentes nouvelles des internautes », remarque Francis Brochet. La demande de démocratie directe a réactivé le recours à la pétition, type par excellence d’expression des non représentés.

Liberté vs égalité

Par ailleurs, le numérique encourage des liens sociaux plus liquides, ainsi que la culture participative du do ityourself, dépassant la consommation passive. Francis Brochet note la demande d’une offre politique plus ouverte et moins verrouillée par la hiérarchie des partis. L’exemple du site LaPrimaire.org, chargé de faire émerger un candidat, a montré le hiatus entre la logique partisane et institutionnelle et la logique participative, puisque la personne désignée par près de 130 000 internautes n’a pas passé l’étape des parrainages, n’en recueillant que 135 sur 500. Dans cette redéfinition du rapport entre parti et opinion, émerge le rejet de se positionner dans l’axe gauche-droite, la volonté d’affirmer une position transversale : c’est l’âge du mouvement, de la plateforme, capable de rassembler largement mais seulement pour un temps, car l’éparpillement des tribus les rend éphémères. « Les structures d’hier se soudaient sur des projets de long terme ; les réseaux se constituent autour de bulles d’indignations ». Le défi de la démocratie smartphone est alors de « construire au-delà de l’ici et maintenant des tribus postmodernes ».

Francis Brochet souligne aussi la prégnance de l’idéologie libertarienne sur le monde numérique, notamment son refus de l’État, et de toute forme de régulation. Le mythe de la start-up et l’économie de la notoriété induisent un infléchissement du discours politique, insistant sur la notion de liberté beaucoup plus que sur celle d’égalité. Au nom de l’égalité des chances, « les inégalités ne font plus système ; elles sont individualisées» et l’État-providence est en proie à toutes les attaques. L’invasion du champ politique par le marché qui le vide de ses symboles conduit, en réaction, à l’émergence du populisme, qui lui, propose « des symboliques de substitution ».

« Internet construit un espace public fragmenté, « polarisé » », note Francis Brochet : ses algorithmes divisent autant l’espace d’information que l’électorat. Cela rend l’espace politique binaire et radicalise le débat dans des réseaux sociaux où les opinions s’expriment de façon désinhibée, sans modération. Une « normalisation de la violence », où la rumeur et les fake news l’emportent souvent sur l’information. Francis Brochet s’inquiète aussi de la pression de l’immédiateté et de la culture de la gratuité qui transforment la notion de progrès en une nécessité de s’adapter en permanence aux évolutions du monde, quelles qu’elles soient. Il pointe le gouvernement de l’émotion, déjà bien connu du marketing, la surexposition « pornographique », c’est-à-dire sans place pour le secret, des acteurs politiques, ainsi que le « zapping des valeurs ».

De là à conclure à la démocratie permanente et inclusive qu’induit le numérique, il y a donc du chemin. Mais Francis Brochet n’est pas pessimiste : « La révolution numérique n’entraîne pas mécaniquement une révolution démocratique mais elle en crée l’attente. » À nous d’en prendre la responsabilité.

 

Par Kenza Sefrioui

 

Démocratie smartphone, le populisme numérique de Trump à Macron

Francis Brochet

Éd. François Bourin, 216 p., 230 DH


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