Les écueils de la mercantilisation de l’art

Les écueils de la mercantilisation de l’art

Auteur : Laurent Cauwet

L’art contre « l’entreprise culture ». Telle est l’opposition radicale que souligne Laurent Cauwet, responsable de la cellule éditoriale Al Dante et organisateur d’interventions poétiques indépendantes. En cause, l’emprise d’une marchandisation dans tous les domaines, qui a conduit à façonner la relation entre artistes et financeurs, qu’ils soient privés mais aussi publics, sur le modèle de l’entreprise. « De Glenn Gould à Bigard en passant par Buren, Beyoncé, Baudelaire, la blanquette de veau ou la coiffe bigoudène, on ratisse large. Les noms deviennent des labels, autant de promesses de produits culturels de qualité dont la consommation dit quelque chose de qui on est. » Les œuvres sont désormais traitées comme des produits. Quant aux artistes, sous couvert d’une « reconnaissance » mesurée à l’aune des commandes et des subventions, ils se retrouvent en dépendance et aliénés vis-à-vis des bailleurs de fonds.

La liberté intrinsèque que suppose la démarche artistique est détournée d’une manière insidieuse et redoutable. Il n’est plus question ici d’une relation classique de mécénat, comme à l’époque des Médicis, mais d’une mise sous tutelle et d’un désamorçage de ce que l’art a de subversif.Laurent Cauwet s’inquiète du caractère insidieux de la méthode, « donnant à chacun l’illusion d’affirmer sa singularité, ses intentions critiques, éventuellement ses velléités transgressives », du caractère redoutable de la censure que cela induit : « La prolétarisation des savoir-faire de l’art et de la pensée oblige à pratiquer avec plus ou moins de subtilité l’autocensure et le formatage des œuvres commandées. »

Musèlement insidieux

Cette « domestication de la pensée et de la création » aboutit à la « séparation radicale entre les lieux de la création et ceux de la critique sociale et politique ».Ainsi, la charge politique et citoyenne que portait la notion d’art dans la rue dans les années 1960-1970 se retrouve vidée de son sens, transformée en « une arme étatique efficace, dont le rôle est de placer le sujet dans une totale passivité, en remplaçant la mise en partage d’un désir de sens par une attitude servile de consommateur abruti ».La culture devient alors un « instrument de contrôle et de conquête des populations », d’abord à destination des quartiers populaires, qui sont les premières victimes au quotidien de la violence étatique, et à l’étranger, dans une politique de maintien d’un leadership économique et politique. « Là où le policier menace, l’artiste amadoue », ironise Laurent Cauwet, qui déplore qu’on utilise l’humanismecomme « étouffoir du politique », pour « la sauvegarde des privilèges des classes moyennes ». Il énumère quelques exemples où la culture a été la façade d’opérations de propagande, comme l’opération Tel-Aviv sur Seine, dans le cadre de Paris-Plage 2015. Marseille Capitale européenne de la culture 2013 avait été, estime l’auteur, « une immense entreprise de blanchiments multiples » et « de gentrification sans précédent », reléguant les populations « indésirables dans des banlieues toujours plus éloignées ».

Laurent Cauwet dénonce l’équation faisant du capital la « confirmation de la liberté de l’artiste » : la rémunération de ce dernier « est autant liée au travail fourni qu’à son accommodement de la domestication ». Il note une censure d’un nouveau type, reconnaissant à l’art sa dimension critique pour mieux l’encadrer : « Ce qui est demandé à l’artiste n’est plus de produire des gestes critiques, mais d’obéir à l’injonction de produire des gestes critiques ».Et gare à qui serait vraiment subversif : en mai 2016, la grève des étudiants des Beaux-Arts de Paris, envisageant d’ouvrir l’école au public, a tourné court, suite à l’injonction qui leur a été faite de protéger le patrimoine contre des « menaces extérieures »… Laurent Cauwet déplore le « règne de l’individualisme le plus strict » qui entrave l’émergence d’une conscience commune aux artistes : « Ces mêmes auteurs et artistes, qui sont à l’avant-garde de la critique sociale en utilisant un outillage théorique emprunté à Bourdieu, Linhart, Marx, Debord, Curnier, Kurz et consort… sont souvent timorés, et pour le moins d’arrière-garde lorsqu’il s’agit de leurs relations avec leurs propres employeurs. » Il interroge les limites entre une quête légitime de moyens pour vivre dignement et la compromission. Il ironise sur le terme galvaudé de bohème, rappelant le prix à payer pour ses choix.

Ce phénomène, déjà inquiétant de la part des pouvoirs publics, s’aggrave avec la multiplication des partenariats public-privé. Laurent Cauwet dénonce l’utilisation de musées publics par de grandes entreprises à des fins publicitaires, comme l’exposition « Ultra peau » initiée par Nivea au Palais de Tokyo à Paris sous couvert de sponsoring. Il s’indigne que le pavillon français à la Biennale de Venise soit sponsorisé entre autres par BNP-Paribas, alors mise en cause pour « complicité de génocide, de crime contre l’humanité et de crime de guerre » pour avoir participé au financement illégal d’achat d’armes automatiques utilisées dans le massacre des Tutsi en 1994. Il pointe la « confusion entre politique entrepreneuriale et pratique artistique » et la « déresponsabilisation de l’artiste ». Il s’indigne surtout que les fondations de grands groupes servent aussi à faire oublier un passé de collaboration pendant la Seconde guerre mondiale (Vuitton), ou de soutien à l’apartheid (Cartier). La « dimension contextuelle », centrale dans l’art contemporain, est ainsi perturbée par la présence de sponsors dont les pratiques sont à l’opposé du message de l’artiste. Quand il ne s’agit pas de censure pure et simple. Ainsi Nation Estate de l’artiste palestinienne Larissa Sansoura été évincée du prix Élysée-Lacoste à Lausanne, car le sponsor a estimé que son œuvre était « exagérément pro-palestinienne » : il lui a demandé de signer un document « annonçant son intention de ne plus participer à la compétition pour des raisons personnelles « afin de se consacrer à d’autres opportunités » ». Si le marché avait au XIXème siècle émancipé les artistes de l’arbitraire du prince, Laurent Cauwet décrit l’excès inverse, où le totalitarisme marchand parvient à détourner les pouvoirs publics de leur mission.

 

Par Kenza Sefrioui

La domestication de l’art, politique et mécénat

Laurent Cauwet

La Fabrique, 176 p., 160DH

 

 

 


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