Le questionnaire en questions

Le questionnaire en questions

Auteur : Jamal Khalil en collaboration avec Abdellah Zouhairi

Cet ouvrage est un retour d’expérience pas très habituel ; ses auteurs ont pris l’initiative de le faire, pour le plaisir et à l’avantage des chercheurs des sciences humaines au Maroc ,  toutes générations confondues. Il s’agit  d’une pertinente réflexion de la part de praticiens qui ont travaillé sur le terrain des enquêtes pendant plusieurs décennies. Ses deux auteurs  sont des sociologues reconnus  de l’université Hassan II de Casablanca ; en collaboration avec Abdellah Zouhairi, Jamal Khalil également directeur du Laboratoire de recherche sur les différenciations sociales et les identités sexuelles(LADSIS) de cette université, a réalisé ce travail édité par cette entité   dans la collection Recherche.

Paru en décembre 2017, ce tour d’horizon  relatif à la pratique du questionnaire entend apporter une connaissance de celui-ci  en tant qu’outil d’enquête  au profit de toutes les personnes qui voudraient en faire usage afin de produire des données statistiques en relation avec leur activité académique et de recherche.

Des questions pour des réponses porteuses de sens

En termes d’introduction, Jamal Khalil présente  succinctement  l’usage du questionnaire comme outil de recherche et ses principaux utilisateurs au Maroc. Il  rappelle  ensuite qu’avant d’entamer celui-ci, le chercheur a besoin d’abord de définir «sa problématique », laquelle ressemble à un programme établi au départ, mais doit rester ouverte à des changements apportés par le parcours ». Il s’agira  aussi de dresser des hypothèses de recherche liés à la problématique ;  des hypothèses clairs permettant le passage à la vérification empirique. « La grille du questionnaire correspond pour le sociologue à la page blanche de l’écrivain, « qu’est ce que je vais bien poser comme question pour stimuler des réponses porteuses de sens ? ». L’auteur met en garde déjà à ce stade, contre certains  risques de confusion ou d’amalgame   que les questions d’un questionnaire pourraient comporter, notamment lorsqu’il s’agit  « de profils ».Il insiste sur le fait que  Lorsqu’on pose des questions à quelqu’un « c’est à un moment, un lieu, un contexte précis », l’identification d’un individu devrait être toujours perçue comme « un instantané, jamais comme une image fixe et pérenne ». De même, produire des données vraies est une condition pour la réussite du processus de questionnement, or cela ne peut se faire sans la relation de confiance entre « l’enquêteur et l’enquêté ».Enfin  la forme des hypothèses doit permettre aux concepts utilisés de « devenir des variables observables et mesurables » par le questionnaire. D’ailleurs, ces modalités des variables concernent le plus souvent  des catégories d’action ou de perception tels que les comportements ; les attitudes et les représentations. L’auteur met aussi l’accent sur une certaine éthique de la recherche et de l’enquête qui doit être prise en compte. Dès  l’introduction de cet ouvrage, l’auteur  souligne  qu’il n’existe aucune procédure prédéfinie pour passer d’un thème de recherche à un questionnaire permettant de le traiter sur le terrain de l’enquête. Il n’y a pas d’application pour la fabrication d’un questionnaire, celle-ci se fait par un aller retour régulier  entre un terrain et un chercheur et on continue d’apprendre, à ce propos, tout au long de la vie de chercheur.

Les paradoxes intrinsèques du questionnement

Philosophiquement  les questions pourraient être une manière de réduire les incertitudes, mais les réponses contribuent souvent à les amplifier ; la conception d’un questionnaire demeure ainsi un travail qui se situe entre celui de l’artisan et de l’artiste. C’est ce qui justifie du point de vue de l’auteur l’opportunité de  cet ouvrage, dont toutes les thématiques proviennent d’enquêtes menées, à terme ou pas au Maroc, et   dont le but est de fournir une réflexion sur le questionnement. L’auteur s’engage à travers les pages de ce travail dans le processus de poser les questions en les groupant, et de les décomposer en les dégroupant selon les thématiques suivantes : les déterminants, la préhension du monde quotidien, les relations, la vie à deux et ses sens et en fin la vision du monde ; un déroulement ou déploiement minutieux,  du plus simple et basic au plus composé et complexe.

Le premier chapitre  explore les déterminants, au nombre de 50, présentés par Jamal Khalil, ils vont de l’âge et du sexe, à la scolarité, la formation, le travail, le lieu de vie , la vie professionnelle, les sources de revenus …. Il s’agit d’éléments incontournables dans le questionnement et sont  considérés comme des variables indépendantes-malgré leurs interférences-  dont chacune  ouvre la porte à de multitude de possibilités pour poser des questions et en dégager  des réponses . 

Le second chapitre sur la préhension du monde quotidien, explique que cela revient à poser des questions simples et directes pour des réponses qui décrivent l’action et le réel qui en découle. Il s’agit entre autres facteurs des pratiques culturelles, tout comme les volets économiques et de consommation, l’hygiène, les pratiques alimentaires, la santé, la reproduction, la vie associative et politique, la religion …Bref, un inventaire de 80 paramètres se présentant avec une panoplie de situations génératrices de questions.

Un champ de relations pour rendre intelligible une société 

Au troisième chapitre ,Jamal Khalil  estime que questionner les relations revient  à approfondir  le concept de société, variant dans la forme et le fond, elles sont les lieux d’échanges faits de convivialité, de conflits et de contraintes,…21 paramètres décrivent les types de  relations avec les parents, de fratrie, avec les enfants, les relations hommes femmes ,les taches domestiques, la mixité, la relation au corps…..   Ce chapitre évoque notamment la question de l’égalité de genre et le rôle de la femme au sein de la communauté.

Au quatrième  chapitre réservé à la vie à deux, « le retour d’expériences à partir d’enquêtes et de questions sur le vie en couple montre que le mariage est loin d’être la forme unique qui lie un homme et une femme », il reste toutefois une forme centrale « dans la vie à deux dans une société normée par des codes religieux et culturels ». A travers une grille de 28 critères ou éléments, allant du sens et de la notion de couple, au modèle familial, à la sexualité, aux questions financières, aux relations sexuelles hors mariage…..l’auteur passe en revue la multitude des situations et ce qu’elles indiquent en « retour d’expérience ».

Une trilogie incontournable

Le dernier chapitre est consacré à « la vision du monde », aspect particulièrement sensible puisqu’il évoque notamment le domaine des valeurs, « le questionnement d’une majorité de pratiques peut montrer à quel point des représentations guident et orientent l’appréhension du monde … », l’auteur considère que les « valeurs et croyances qui  sous tendent les représentations peuvent être comprises à travers le langage et le discours des questions ».Ces valeurs sont réparties en 4 groupes qui se croisent : personnelles , collectives ,orientées vers le passé ,ou vers le présent et l’avenir. Mais ce chapitre s’intéresse aussi à la perception de l’autorité ainsi que celle de la mort. Ainsi, à travers 28 éléments, il explore  les enseignements  des enquêtes et expériences de recherche antérieures et ce, pour de nouveaux questionnements.

En conclusion, la situation d’enquête en sciences sociales est particulière ; elle se fait dans « une relation composite »  marquée par une ignorance relative et un pouvoir symbolique. L’interaction occasionnée par la question permet « avec plus ou moins de succès » de coproduire une connaissance ; les deux formats les plus connus pour  mener des séances de questions sont le questionnaire et l’entretien. Pour les deux le questionnement commence dès la phase de la problématique et des hypothèses, il arrive ensuite à l’étape du questionnaire ou de la grille d’entretien. L’analyse des données quantitatives ou qualitatives essaie par la suite  de répondre aux questionnements de départ. Il n’y a pas en tout cela une recette miracle prescrite au préalable, c’est l’expérience de bonnes pratiques qui guide les chercheurs, ce sont  leur place et leur savoir faire  qui prédominent.

Par  Bachir Znagui

 


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