Le petit-bourgeois est l’homo oeconomicus capitalisticus

Le petit-bourgeois est l’homo oeconomicus capitalisticus

Auteur : Alain Accardo

Pour Alain Accardo, rompre avec le mode de vie petit-bourgeois est le seul moyen de combattre l’hégémonie du capitalisme.

Décidément, s’indigne le sociologue Alain Accardo, le « prolo » n’est plus ce qu’il était ! Fini « le temps des prolétaires « purs et durs » », l’heure est aux « prolétaires à temps partiel ». Car ce n’est plus le prolétariat qui doit être « le vecteur potentiel du changement social », mais la petite-bourgeoisie. Quand prime la logique économique, quand « la morale de la modernité est une éthique entrepreneuriale qui se résume à une triple règle aussi catégorique que l’impératif kantien ; quoi qu’on entreprenne il faut : a) réussir ; b) dans le plus court terme ; c) au moindre coût », il se produit une « moyennisation de la société » : l’influence des classes moyennes grandit et leur mode de vie consumériste devient la norme. Or, la soif de consommation du petit-bourgeois étant limitée par ses moyens, celui-ci n’est qu’« une caricature de bourgeois, condamnée à la simagrée et au simulacre perpétuels ». « Exister socialement, c’est être vu, ironise l’auteur. Nos classes moyennes se sont procuré des moyens nouveaux de se donner en spectacle et de s’imposer à l’attention d’autrui. Des moyens d’une telle puissance qu’en comparaison les gesticulations et les pitreries voyantes de Monsieur Jourdain et de ses moniteurs pourraient passer pour un modèle de discrétion et de retenue ». Cette « comédie de la grandeur » conditionne les classes moyennes à « confondre l’être avec l’apparence de l’avoir ». Leur éthique ? une « soif inextinguible de jouissance immédiate, sans fin et sans frein », une épargne, non pour les coups durs mais « pour s’enrichir », des « comportements du type après-moi-le-déluge » sous couvert de libertarisme et un activisme humanitaire pour compenser « l’abandon du projet politique de transformation des rapports sociaux ». Ces consommateurs infantilisés et aux liens de solidarité restreints sont, « pour le capitalisme, la meilleure population, la plus réceptive, la plus docile et la plus enthousiaste ».

 

Dialectique du dedans et du dehors

Alain Accardo s’interroge depuis longtemps sur l’échec de la lutte anticapitaliste. Celle-ci, postulant la séparation entre travailleurs et propriétaires des moyens de production, imputant l’indifférence des exploités à la « méconnaissance de leurs véritables intérêts de classe »,  et sans théorie de la subjectivité individuelle, a commis une « erreur objectiviste ». Les travaux de Pierre Bourdieu, notamment Les Héritiers et La Distinction, ont fait prendre conscience au sociologue militant qu’« un même univers social existe toujours sous deux formes conjointes », des « structures objectives de distribution de différentes espèces de capitaux » et des « structures subjectives de personnalité au-dedans », toutes deux homologues, car un système social « façonne les diverses variantes de celui qui peut contribuer à son fonctionnement et à sa reproduction. » Alain Accardo réalise donc que « le système objectif dans lequel nous vivions vivait aussi en nous, sous forme d’un homo oeconomicus capitalisticus toujours davantage enraciné dans toutes les dimensions de notre subjectivité ». Si le capitalisme a tant de succès, c’est qu’il repose sur une adhésion volontaire, sur le mode de « l’inconscient social ».

L’analyse d’Alain Accardo se double d’un violent réquisitoire contre les classes politiques des démocraties occidentales, surtout contre la gauche social-démocrate et réformiste, « convaincues que l’économie libérale est la source de la prospérité généralisée », « contresens fondamental » qui occulte l’histoire des résistances du capitalisme à une plus juste répartition des richesses. Il déplore la réduction à peau de chagrin de l’autonomie du champ politique : « Les étiquettes traditionnelles de « gauche » et « droite » ne servent plus qu’à désigner, sur l’échiquier politique, des différences dans l’évaluation et le rythme des concessions qu’il convient d’opérer, en matière de politique sociale, pour éviter que la contestation de l’ordre établi n’atteigne un seuil critique risquant de compromettre son bon fonctionnement et sa reproduction ». Or, « à quoi bon faire de la politique si la seule politique possible est de gérer l’ordre économique imposé par les puissances de l’argent ? » Alain Accardo dénonce la « propagande » du capitalisme, tolérant une certaine contestation qui « constitue la part fonctionnelle de dissensus dont le régime a besoin pour s’affirmer démocratique », tout en veillant à ce que ses fondements restent « hors du champ de la discussion légitime ». Il décrypte le rôle de l’école dans la reproduction de ce système : si un gouvernement ordonnait aux enseignants « de s’arranger pour que l’échec scolaire frappe massivement, tout au long du cursus, les enfants des classes populaires – de sorte qu’au niveau des formations et des filières les plus prestigieuses on ne trouve qu’un pourcentage infime de ces enfants, véritables miraculés de la sélection par l’échec –, ils crieraient au scandale, au crime contre l’esprit et s’insurgeraient contre de telles instructions. Et pourtant c’est exactement ce qui se passe dans la réalité ». Idem dans le domaine de l’information : « De nos jours, on ne traînerait probablement plus Galilée en justice. Mais on continue à instruire en toute occasion le procès truqué de tous ceux qui, de Marx à Bourdieu, ont dénoncé les mensonges et les illusions de nos sociétés de classes. » Et de dénoncer le fait que la majorité est reléguée dans un quasi analphabétisme en matière d’analyse historique et sociale et privée des instruments de pensée utiles à une démarche critique.

Ainsi, rompre avec le capitalisme ne saurait se faire sur le seul plan politique et collectif : cela passe aussi par une rupture individuelle avec le mode de vie petit-bourgeois. Seule cette « critique des mœurs » permettra au peuple de cesser de rêver au mode de vie de la middle class américaine, de recouvrer sa souveraineté et de renouer avec cette « pierre de touche de tout humanisme véritable » qu’est la lutte pour éradiquer les inégalités. Cela commence par un travail sur soi pour échapper à la « dictature du marché ». Et cela permettrait d’éviter d’attendre « on ne sait quel « Grand Soir » ».

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Le petit-bourgeois gentilhomme, sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes

Alain Accardo

Agone, Contre-feux, 160 p., 13 €


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