Le Maroc a-t-il une stratégie économique ?

Le Maroc a-t-il une stratégie économique ?

Auteur : Caroline Minialai

Un rien provocateur, l’intitulé du rapport du Cercle d’Analyse Economique de la Fondation Abderrahim Bouabid,  paru en juin dernier,  «Le Maroc a-t-il une stratégie de développement économique ?», n’en constitue pas moins une question récurrente chez les économistes. D’où notre choix éditorial de mettre en avant certains axes d’analyses et de réflexion plutôt que d’en publier une synthèse exhaustive.

Dépassant les problématiques conjoncturelles, les auteurs de ce rapport analysent les actions entreprises par les pouvoirs publics pour accélérer la croissance et mener le Maroc sur le chemin des pays à «revenu intermédiaire élevé». Un objectif qui ne peut être envisagé que si le rythme de croissance est élevé et riche en développement humain. L’analyse est à ce niveau mitigée. De fait, la croissance de la dernière décennie, bien que plus forte et moins volatile que celle de la précédente, n’apparait guère exceptionnelle en comparaison avec d’autres économies des pays émergents, ni au vu des circonstances extérieures favorables.

Précisons ici que les auteurs sont conscients que les effets d’une politique économique s’étudient sur du très long terme et que le lien entre une politique publique et ses impacts est économétriquement assez faible. Ils choisissent néanmoins d’interroger différents domaines soit parce qu’ils sont facteurs d’accélération de croissance selon la théorie économique, soit parce qu’ils font l’objet d’une attention particulière de la part du gouvernement marocain.

Le Maroc et les échanges extérieurs

Les investissements directs étrangers ont fortement augmenté depuis le milieu des années 90, sans que cette augmentation soit remarquable par rapport aux autres pays de la région ou aux autres pays émergents (graphe 1). De plus ces investissements, fortement dépendants de l’analyse faite par les investisseurs étrangers de la situation du pays, restent très concentrés dans le tourisme et l’immobilier.

La balance commerciale marocaine, déficitaire, se dégrade depuis 2003 et surtout les exportations sont très peu diversifiées et très concentrées. Les exportateurs restent les acteurs des secteurs historiques tels que le textile, les phosphates, les produits électriques à faible contenu technologique ou les aliments frais. Le pays innove donc peu, ou ses innovations ne sont pas valorisées à l’extérieur, mais globalement la part des exportations marocaines sur la scène mondiale se réduit, probablement car l’avantage comparatif révélé du Maroc reste concentré sur les secteurs traditionnels.

Le manque de compétitivité du Maroc dans ses échanges économiques avec l’extérieur, combiné à une contribution de la productivité à la croissance que les experts estiment négati freinent et la croissance et les transformations structurelles de l’économie.

Le Maroc et sa stratégie économique

Si le terme stratégie relève à l’origine du vocable militaire, le dictionnaire la définit comme «l’art de coordonner des actions et de manœuvrer pour atteindre un but». Les auteurs du rapport s’intéressent donc ici au décryptage de la stratégie nationale, qui permettra, en augmentant la croissance, de mettre le pays sur le chemin des «pays à revenu intermédiaire élevé».

S’il est encore trop tôt pour mesurer les effets des programmes consacrés au PIB industriel ou au PIB agricole et savoir si un de ces deux secteurs pourra être le moteur de notre croissance, on peut d’ores et déjà s’intéresser aux secteurs de l’immobilier, du tourisme et des infrastructures, triptyque mis en avant par nos dirigeants. Ces trois piliers de la politique économique ont en commun leur forte dépendance vis-à-vis de l’extérieur : l’engagement des touristes ou des investisseurs est fonction d’un grand nombre de contraintes que le gouvernement ne peut pas entièrement maîtriser (géopolitique de la région, croissance des autres pays émergents…). Mais au-delà de cette dépendance, chacun de ces axes pose problème en termes de contribution à la croissance.

  • Les études en science économique traitant de la contribution du tourisme au PIB ont des résultats très contrastés et ne répondent pas à la question de qui du tourisme ou de la croissance est la poule ou l’œuf ? De plus le Maroc est déjà «spécialisé» dans le domaine touristique dont les recettes comptent pour 8,2% du PIB (contre 3,8% en Espagne) et 20% des exportations de biens et de services (contre 14% en Espagn, et ce secteur est un des plus performant de l’économie marocaine. Enfin le tourisme peut aussi avoir des effets négatifs induits et particulièrement la désindustrialisation ou «maladie hollandaise».
  • Le secteur immobilier, s’il génère des emplois et de la croissance dans le bâtiment et les travaux publics, n’en est pas pour autant moins controversé quant à sa capacité à être un des leviers de la croissance future. En effet, l’immobilier résidentiel est une accumulation de capital non productif : une fois construit il ne produit rien. Les sommes investies dans ce secteur (1er bénéficiaire des avantages fis le sont au détriment de l’accumulation d’actifs productifs (et donc générateurs de croissance). De plus, les externalités négatives sont fortes : impacts négatifs de la spéculation sur l’épargne, risque de désindustrialisation, inflation immobilière et dégradation du niveau de vie des plus modestes et risque de bulle spéculative pour ne citer que les principales.
  • Les théories de l’économie du développement travaillent depuis les années 50 sur une possible corrélation entre croissance et infrastructures de développement. Mais le lancement de «grands chantiers» ne peut à lui seul être le socle de la croissance future d’une nation.  En effet, leur impact positif sur la croissance n’est prouvé que si ces aménagements répondent de manière efficace à une demande, qu’ils sont gérés de manière efficace, qu’un certain niveau de concurrence existe et que les utilisateurs finaux sont partie prenante.

La stratégie de développement économique du Maroc semble donc peu pertinente voire manquer de vision afin de garantir à la prochaine génération un niveau de vie meilleur qu’actuellement.

Mais les choses ne sont pas si simples, car il faut tenir compte du contexte et des contraintes qui s’imposent. Les auteurs du rapport identifient, compte tenu du contexte historique, géographique, social et politique, deux méta-contraintes à la construction d’une véritable politique de développement économique.

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La faiblesse du système de gouvernance économique freine la définition et la mise en œuvre d’une politique publique de développement économique. Les économistes du développement, en particulier les institutionnalistes, défendent l’idée selon laquelle le développement n’est possible que si des institutions existent pour défendre les droits de propriété et coordonner la politique publique par exemple. Selon cette approche, la gouvernance marocaine est déficiente. Le système électoral est défavorable à l’émergence d’une cohérence forte au sein du gouvernement, l’architecture gouvernementale ne permet pas de façon institutionnelle la coordination des politiques publiques, le nombre d’acteurs publics non gouvernementaux s’accroît et  leur contrôle est faible. Enfin, à ce jour, le Maroc ne dispose pas d’un système indépendant de contrôle et d’évaluation des politiques publiques.

La deuxième contrainte mise en avant par le rapport est celle de l’«analphabétisme économique» des dirigeants. Même si celui-ci a tendance à diminuer, ce manque de connaissances et de culture économiques empêche la coordination des politiques publiques et ne permet pas toujours de tirer les enseignements des expériences passées dans les économies en développement dans le monde.

 Alors que faire ?

Réformer ! C’est le mot de la fin. Réformer pour construire les institutions et les mécanismes nécessaires à l’élaboration, la mise en œuvre et le contrôle de politiques publiques concertées de développement économique.

Par : Caroline Minialai


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