La trahison des politiques

La trahison des politiques

Auteur : Eva Joly et Guillemette Faure

Dans un portrait à charge, Eva Joly et Guillemette Faure décortiquent le système Juncker et appellent à refonder l’Europe.

 

« Sympa », c’est le qualificatif qui revient le plus souvent à propos de Jean-Claude Juncker. Ce petit homme au contact facile, « artiste du montage d’alliances », bon vivant, qui aime blaguer et complimente les dames à l’ancienne est la précieuse « goutte d’huile » dans l’univers gris des institutions européennes. Qu’on ne s’y trompe pas, affirment la députée européenne et ancienne juge d’instruction Eva Joly et la journaliste Guillemette Faure, dans ce livre qui retrace un parcours justement tout sauf « sympa ». « On devrait toujours se méfier des gens qui sur leur biographie accordent plus de place à leurs décorations qu’à leurs accomplissements ». Pour les coauteures, Jean-Claude Juncker est l’incarnation de la « trahison des clercs qui nous gouvernent ». Personne mieux que lui ne représente mieux l’image d’une classe politique complaisante avec les lobbies. Le Luxembourg, dont il a été premier ministre pendant vingt ans, « est un laboratoire de l’impuissance politique, où l’exercice de la souveraineté est laissé, comme nulle part ailleurs, aux soins de l’hyper classe financière ». Président de l’Eurogroupe de 2005 à 2013, président de la Commission euroépenne depuis 2014, éclaboussé par de nombreux scandales financiers, il incarne la crise morale qui brise l’Europe.

Sa longévité politique de 34 ans et ses réalisations témoignent d’une habileté redoutable à établir sa mainmise sur les rouages du pouvoir. Très tôt, il comprend qu’« être originaire d’un petit pays vous fait peser plus lourd politiquement en Europe » et s’impose comme le « chaperon » du couple franco-allemand. Ministre des Finances et du Travail, il criminalise le non-respect du secret bancaire, couvre les rescrits fiscaux que ses services produisent à tour de bras – un rapport le mettant en cause en 1997 sera amputé de la page le concernant. Aux questions gênantes sur sa façon non transparente de gérer, il répond par des menaces à peine voilées. « L’opacité qu’offre le Luxembourg lui a donné une vue plongeante sur des activités peu avouable. Elles lui permettent de faire pression sur tous ceux qui voudraient lui mettre des bâtons dans les roues. » Dérive de plus en plus autoritaire, incapacité à travailler avec des équipes…

En novembre 2014, le scandale LuxLeaks révèle le rôle du Luxembourg dans l’évasion fiscale de centaines de multinationales – un « coup de hache dans la solidarité européenne » selon le vic-e chancelier allemand Sigmar Gabriel, voire un « racket ». En avril 2016, le scandale des Panama Papers, révèle qu’un quart des sociétés écrans en cause ont été crées sur demande d’une banque luxembourgeoise… Jean-Claude Juncker est toujours là. Et les enquêteurs peinent toujours à faire leur travail, car « nombreux sont ceux qui comprennent que leurs destins sont liés à celui de Juncker ». Eva Joly et Guillemette Faure soulignent son cynisme, et son mépris pour les résultats des urnes. « Si c’est oui, nous dirons donc : « on poursuit » ; si c’est non, nous dirons : « on continue » ! », affirmait-il à propos du référendum français sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe. Son argument : la nécessité de faire barrage à la montée de l’extrême droite, nourrie justement par ce type de système.

 

Pour une autre Europe

 

Ce petit livre, au style vif et incisif, est, au-delà du portrait, un plaidoyer contre ce système et pour une réforme de fond du mode de fonctionnement de l’Europe. Les coauteures soulignent, en effet, le hold up de la finance sur la démocratie européenne. Au-delà du manque de solidarité dont le Luxembourg a fait preuve vis-à-vis de ses voisins, sa politique constitue une trahison des valeurs de l’Europe et un renoncement au principe de souveraineté. De plus, ces marchandages pénalisent les citoyens européens : « Du délitement des services de l’État à la mise en difficulté des petites entreprises qui ne bénéficient pas des passe-droits des multinationales ». Et de poursuivre : « Il est d’ailleurs drôle et navrant d’imaginer que le Luxembourg pourrait ainsi être amené à empocher dans l’affaire quelques dizaines de millions d’euros de la part de multinationales qui de toute façon auraient dû déclarer leurs revenus et s’acquitter de leurs impôts dans d’autres pays. Si les pays qui ont organisé le pillage fiscal peuvent récupérer l’argent qui revenait à d’autres, c’est parce que notre cadre légal avait prévu le respect de la concurrence, mais pas, hélas, l’optimisation fiscale. »

Eva Joly et Guillemette Faure jugent urgent une confrontation pour faire naître un nouveau rapport de forces et un nouveau compromis politique, plus social. La lutte contre les boîtes noires et la « bataille pour la démocratie par la transparence » sont leur première proposition pour une Europe assainie. La seconde consiste à protéger les lanceurs d’alertes. En effet, le déséquilibre entre d’un côté les armées de juristes de haut niveau qui ont mis des mois à concocter les montages et les députés insuffisamment formés est flagrant : « Poser les questions justes ne s’improvise pas, il faudrait avoir travaillé les bilans et les résultats des différentes structures emboîtées les unes dans les autres avec l’aide d’un commissaire aux comptes. La plupart des députés n’ont jamais vu de comptes consolidés et n’ont pas de notions fiscales pointues. Les armes sont inégales ». Les lanceurs d’alertes, « ces professionnels dissidents sont parfois les seuls à pouvoir nous dire où regarder ». Ce livre est lui-même une sonnette d’alarme.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Le loup dans la bergerie, Jean-Claude Juncker, l’homme des paradis fiscaux placé à la tête de l’Europe

Eva Joly et Guillemette Faure

Les Arènes, 160 p., 15 €


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