La théière marocaine, une copie conforme

La théière marocaine, une copie conforme

En 1906, un vieux paysan raconte qu’il avait ajouté un pain de sucre tout entier, avec le papier et la ficelle, à l’eau bouillante d’une théière. Récit véritable ou simple fable, ce témoignage rappelle que le processus de diffusion du thé à l’ensemble de la société marocaine s’est achevé il y a seulement une centaine d’années. L’actuelle boisson nationale du Maroc a en effet été empruntée aux Anglais déjà épris de cette plante, issue d’Orient. Les cas d’aliments emblématiques de certaines régions du globe empruntées à d’autres sont très courants ; il n’est qu’à penser, par exemple, à la tomate qui, malgré son origine américaine et son nom aztèque, est aujourd’hui un élément fondamental de la cuisine méditerranéenne. Une des particularités du thé est qu’il ne s’est pas imposé seul : les ustensiles servant à sa préparation sont également devenus des éléments constitutifs d’une certaine idée de l’identité marocaine. En effet, le thé est indissociable de la théière, incontestable emblème de l’imagerie du royaume. L’histoire de la théière marocaine met au jour le rôle des initiatives personnelles dans le processus d’emprunt et souligne l’impact que peut avoir un simple objet sur l’ensemble d’un mode de production.

Au Maroc, dès le début du protectorat, des voix françaises s’élèvent pour dénoncer la tendance des artisans à copier des produits d’importation européenne. En effet, les Français constatent alors que beaucoup d’articles de l’artisanat marocain s’inspirent d’objets issus du nord de la Méditerranée : tables, guéridons, armoires peintes, orfèvrerie Louis XVI, miroirs du Midi de la France, etc. Face à ce constat des plus regrettables à leurs yeux, les acteurs du protectorat s’engagent dans la relance des savoir-faire anciens afin de promouvoir des formes et des décors hérités de l’Espagne mauresque et de la Perse. Derrière cet apparent conservatisme éclairé visant à préserver la splendeur de l’artisanat local, la politique du protectorat permet d’assurer des débouchés aux marchandises manufacturées européennes sans donner la possibilité à la population marocaine de produire elle-même ces objets. C’est cependant grâce à cette capacité de l’artisanat marocain à copier des objets étrangers que la théière est devenue un des symboles incontournables du mode de vie marocain.

À l’occasion d’une courte visite effectuée au Maroc en 1929, l’anthropologue français Marcel Mauss observe que certains potiers fabriquent des tasses et des théières imitant des faïences européennes. Les photographies de la première moitié du 19ème  siècle montrent en effet que certaines riches familles marocaines, s’inspirant de l’étiquette anglaise, utilisent des théières en terre cuite. Mais ce sont surtout les théières en métal anglais qui inondent alors les souks du pays au côté des verres à thé français, des plateaux allemands, des bouilloires belges et françaises et des samovars anglais.

La force de pénétration des théières anglaises sur le marché marocain est la conséquence d’une fine analyse des goûts et des besoins de la population locale, analyse à laquelle des entrepreneurs marocains contribuent fortement. En effet, l’invasion du marché par des produits manufacturés profite des compétences d’une élite commerçante rompue aux voyages et au mode de vie occidental. Doués d’esprit d’entreprise, ces agents marocains au service de la propagation d’un nouveau modèle de consommation ont élu domicile dans les centres commerciaux étrangers parmi les plus dynamiques tels Hambourg, Manchester, Londres, Le Caire, Lyon et Gênes. C’est à Manchester, où une douzaine de comptoirs commerciaux sont tenus par des familles fassies, que se joue une partie de l’histoire de la théière marocaine. Associé à Richard Wright, tisserand anglais amateur d’argenterie, un négociant marocain installé à Manchester entreprend de fabriquer des articles raffinés pour le marché marocain. Tous deux créent notamment une gamme de théière en métal argenté qui s’inspire des décors fassis et qui va se répandre dans tous les souks du royaume ; certaines de ces vieilles théières, appelées « rayt » (déformation de l’appellation Wright d’origine), se dénichent encore chez les brocanteurs.

La mainmise des pays exportateurs repose sur des avancées technologiques jalousement conservées : presses à emboutir et tours à repousser pour mettre en forme les théières ; procédés de galvanisation électrolytique pour les argenter. Malgré ce retard technologique, les artisans fassis, spécialisés dans le travail des métaux, tentent néanmoins de lutter contre le monopole anglais. Ils travaillent de nouvelles matières (le maillechort, l’étain), utilisent de nouvelles techniques (le moulage, la soudure) et s’adaptent à la demande populaire (ajout de pieds aux plateaux, produits bon marché, etc.). Ainsi, des théières sont-elles fabriquées dans des fonderies par le coulage d’étain en fusion dans des moules. Mais cette technique compliquée ne permet pas de lutter efficacement contre les théières anglaises.

Au milieu du 20ème siècle, deux événements vont bouleverser coup sur coup le marché de la théière marocaine. La Seconde Guerre mondiale va d’abord mettre à mal les sociétés européennes exportatrices de produits manufacturés ; par exemple, les usines Wright sont totalement détruites par des bombardements. Puis un emprunt technologique va permettre de franchir d’un seul pas le fossé technologique séparant le Maroc des pays industrialisés.

Suite à sa découverte en Tunisie en 1946, un artisan fassi acquiert un tour à repousser mécanique qui va lui permettre de produire des théières en série. Ce déverrouillage technologique scelle la fin de la mainmise anglaise, en même temps qu’il annonce l’entrée de l’artisanat des métaux dans une nouvelle ère, celle de la mécanisation et de la division des tâches à outrance. L’arrivée du tour à repousser dans les ateliers, suivie de près d’autres machines (laminoirs, bacs à électrolyse), modifie rapidement le schéma de production, les techniques de fabrication et les hiérarchies. Les artisans se transforment en ouvriers, travaillent à l’exécution d’une seule et unique tâche tandis que des contremaîtres apparaissent pour imposer la cadence.

L’appropriation par le Maroc de la théière anglaise n’aura pu se faire que par l’emprunt de procédés de fabrication étrangers et du mode d’organisation industriel qui les sous-tend.


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