La mondialisation est-elle finie ?

La mondialisation est-elle finie ?

Auteur : François Lenglet

Après avoir encensé le libre-échange et la doxa libérale, le journaliste français François Lenglet plaide pour le retour au protectionnisme.

Après La crise des années trente est devant nous (2007), La fin de la mondialisation confirme la désillusion de François Lenglet, qui rejoint la cohorte d’économistes qui ont changé d’avis sur les vertus du libéralisme. Le livre s’ouvre en prédisant « un gigantesque retournement idéologique » remettant en cause la mondialisation. Signes avant-coureurs ? Une mondialisation financière en panne, avec des flux de capitaux internationaux en chute (baisse de 60 % depuis 2007), une baisse du nombre de fusions-acquisitions, les difficultés du commerce international. Même le très libéral Forum économique mondial de Davos « consacre une partie substantielle de son programme aux thèmes qui étaient naguère traités chez les altermondialistes » ! On découvre les « coûts cachés de la délocalisation » et, « selon une étude du Boston Consulting group, 37 % des entreprises dont le chiffre d’affaires est supérieur à 1 milliard de dollars ont l’intention de rapatrier une partie de leur production. » Pour François Lenglet, la tendance est désormais à la « relocalisation » des activités économiques. En cause, le désendettement universel « qui contracte la part de la finance dans la richesse mondiale » et le rééquilibrage économique des Etats – pas une ligne sur ce qui a conduit à leurs déséquilibres – le retour de l’intérêt national, avec en France Arnaud Montebourg interdisant l’achat de Dailymotion par Yahoo et une « chasse mondiale aux riches » impliquant la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale. Autant d’éléments que l’auteur interprète comme un « désir de frontières ». Rien que de très normal, puisque cette mondialisation s’est mise « à fonctionner au seul profit des élites mondiales ».

S’ensuit un réquisitoire contre les « trois vices » de celle-ci. « Machine à inégalités », elle dynamite les classes moyennes et bloque l’ascenseur social. « Le niveau de formation initiale conditionne le point d’entrée sur le marché du travail, qui détermine lui-même l’évolution des revenus durant toute la vie. On ne passe plus d’une classe à l’autre que difficilement : celui qui débute avec des tâches subalternes a de très faibles chances de grimper les degrés de l’échelle sociale ». Elle repose sur des préjugés racistes, où « Les Chinois fabriquent des T-shirts, et [les Français] des centrales nucléaires », rêvant d’un « Yalta des temps modernes »… François Lenglet fait un tour d’horizons des penseurs qui ont interrogé les limites de la mondialisation, et dont la crise de 2008 a confirmé les appréhensions : l’économiste turc Dani Rodrik, le Français Maurice Allais, prix Nobel d’économie en 1988, l’Américain Paul Samuelson, prix Nobel d’économie en 1970, pour qui « il est « absolument faux » de prendre pour acquis que les bénéfices sont supérieurs aux destructions d’emplois et aux pertes de revenus. » La mondialisation est d’autre part une « grande illusion » : celle de la disparition des nations avec les réseaux de télécommunications, qui ne font que renforcer une interdépendance, exalter « les rivalités de classes et d’intérêt », et permettre « la revanche du capital » : « La libéralisation des mouvements de capitaux a donc affaibli les Etats face aux contribuables et restreint le champ de la politique économique. » C’est l’âge du « moins-disant fiscal ». Ainsi, Apple, domiciliant ses profits en Irlande, a payé en impôts moins de 2 % de ses bénéfices entre 2009 et 2012… François Lenglet s’en prend aux technocrates des banques centrales et souligne les dangers pour la démocratie que génère cette perte de souveraineté, tout en rappelant que l’idée d’une incompatibilité entre mondialisation et démocratie « aurait semblé incongrue lorsque le mur de Berlin est tombé, et que libéralismes économique et politique semblaient aller de pair ». Et de reprendre à son compte l’intuition de Dani Rodrik, qu’« il n’est pas possible d’avoir simultanément la démocratie, l’indépendance nationale et la mondialisation économique », en rappelant que la mondialisation ne progresse « que lorsque le rapport de force s’infléchit en faveur des possédants, en particulier les détenteurs du capital, au détriment des classes populaires et moyennes. » Enfin les crises répétées, en Thaïlande, au Mexique, en Suède etc. montrent que la responsabilité incombe au système financier mondialisé lui-même.

 

Pensée cyclique

La deuxième partie du livre se veut historique. Pour François Lenglet, « mondialisation et libéralisme économique sont toujours indissociables » et deux phases alternent : une phase libérale où les frontières s’effacent, où le périmètre d’intervention de l’Etat se restreint face aux initiatives privées, où la propriété est transférée du public vers le privé, la prolifération de produits « baroques » comme les titrisations ; un krach, qui constitue un « retour brutal et souvent non désiré du bon sens », suivi d’une phase de repli sur les frontières, avec des « épisodes de nationalisme aigu », où l’Etat intervient comme actionnaire et comme régulateur. Ce cycle se reproduirait indéfiniment, et l’auteur compare la crise de 2008 à celle de 1930. Si la mondialisation s’est étendue à la fin du XXème siècle à la faveur d’une « conjoncture exceptionnellement favorable […] sous l’effet d’une puissance vague idéologique libérale, d’une période de calme géopolitique inédite, d’une révolution technologique et de deux décisions de politique monétaire, en Chine et en Europe, qui contrarient le bon sens », et comme « on ne change pas la mondialisation, on ne peut guère que lui fermer la porte », François Lenglet se lance enfin dans l’apologie du protectionnisme.

Il démonte d’abord les idées reçues, notamment sur la création de « rentes injustifiées », en rappelant que « le libre-échange a aussi ses rentiers ». Cependant ses propositions concrètes sont bien rapides : relèvement des droits de douanes sélectif selon les pays et les produits ; politique industrielle européenne et redomestication de l’industrie bancaire… Et quand François Lenglet conclut : « Il ne s’agit pas de refermer l’Europe, mais de trouver le bon équilibre entre le marché et la règle, entre l’ouverture et la protection », on voit mal quel est le bon dosage de ce curieux libéral-protectionnisme… Un livre utile pour documenter ces revirements à la mode.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

La fin de la mondialisation

François Lenglet

Fayard, 264 p., 15 €

 

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