L’origine est aux frontières, les Aït Na’amran, un exil en terre d’arganiers (Sud Maroc)

L’origine est aux frontières, les Aït Na’amran, un exil en terre d’arganiers (Sud Maroc)

Auteur : Romain Simenel

S’ouvrir à l’autre pour rester soi

 

En réfutant le principe d’autochtonie, les Aït Ba’amran proposent un modèle de perpétuation de la société par l’intégration permanente d’étrangers.

« Dieu a maudit celui qui entre parmi nous et qui en sort sans parenté. » Cette expression des Aït Ba’amran, confédération tribale berbérophone de la région de Tiznit, a intrigué l’ethnologue français Romain Simenel, qui y a mené depuis 2002 des recherches très fines sur la façon dont un lien social se construit en référence à l’altérité. Il raconte avec beaucoup d’honnêteté son séjour dans l’hospitalité d’une famille et le « quiproquo ethnographique » qui lui a donné des clefs pour aborder la question. « J’avais été assigné d’emblée à une catégorie socio-territoriale vers laquelle la société avait l’habitude d’orienter les étrangers qui cherchaient à rester et en qui elle voyait des bannis » : au fond d’une vallée considérée comme un territoire sanctuaire, à la limite du territoire Aït Ba’amran. Il y fut d’abord choyé comme un hôte pendant plusieurs mois, mais « tout bascula le jour où la mère estima qu’en fait je parlais la même langue qu’eux » et comprit son nom « comme elle voulait l’entendre », en faisant un chérif Simlel. S’étant ainsi vu attribuer une origine prestigieuse, il perdit son statut d’étranger, fut plus étroitement associé à la famille et devint « un conjoint potentiel ». Mais, ayant refusé de se marier, ses relations avec sa famille d’accueil ne cessèrent de se dégrader, jusqu’à son départ.

Cette expérience l’a amené à réinterroger la question des origines. « On a, hélas, toujours cherché à interpréter [la] déconcertante diversité physique [des Berbères] en termes d’origine historique et non sociologique. Surtout, la question n’a jamais été posée de savoir ce que pouvait bien signifier la notion d’origine dans des sociétés auxquelles on attribue autant d’origines ». Romain Simenel évoque les nombreux témoignages sur la facilité pour un étranger à intégrer une société berbère, comme le Suisse Fridolin Zehnder d’Eriswill ou le Tchèque Konstantin Kousina. L’ouverture aux étrangers et l’hospitalité, motif essentiel des sociétés maghrébines, apparaissent ainsi comme « un véritable préliminaire à une possible adoption des hôtes de passage. » L’auteur s’est également interrogé sur le sens qu’avait le fait de lui attribuer, même symboliquement, « des origines déjà connues, issues d’une sorte de répertoire constitué par les origines prestigieuses des saints », comme s’il fallait « défaire et refaire les origines de l’étranger ». Cela l’a amené à parler de « tribu exil » : « une tribu se considérant constituée d’exilés d’origine diverses et qui définit son territoire comme une terre de refuge pour des étrangers en qui elle veut uniformément voir des bannis. » Sous cet éclairage, l’origine doit être cherchée « dans cette disposition à l’accueil incessant d’étrangers » bien plus que « dans un ailleurs perdu ».

 

Réconcilier l’histoire et la géographie

Ainsi se trouve reposée la question de l’articulation entre l’origine et la frontière, donc l’histoire et la géographie, indissociables dans la façon qu’ont les Aït Ba’amran de concevoir leur inscription au monde. Romain Simenel a en effet cherché à « insérer des données historiques et géographiques dans l’analyse de la dynamique du lien social » : « L’origine est une époque initiale autant qu’un point de départ au tracé historique et géographique jusqu’où remonte le passé idéel d’un individu ou d’un groupe ; quant à la frontière, elle est une limite autant qu’une œuvre fondatrice, puisque tracer une frontière revient à donner une perspective historique à un territoire, et donc à la mémoire d’un groupe ». Rappelant que « l’oubli est un pilier de l’histoire », il analyse le fait que les manuels d’histoire démarrent à Idriss Ier non pas comme une simple conséquence de la propagande panarabiste, mais d’une difficulté à « diachroniser le passé qui lui est antérieur ». Et de souligner l’importance primordiale des saints fondateurs au Maroc, donc de la figure de l’étranger, rappelant que, « contrairement aux idées reçues, dans le sud du Maroc, davantage qu’un statut qui se transmet de père en fils, être chérif est un statut qui s’acquiert ; ce statut se fonde avant tout sur un mode de gestion des terres, l’indivision, le plus souvent confié à des nouveaux arrivants. » Ainsi, le passé n’est pas un âge d’or à contempler. Au contraire, on le renie, car c’est le temps des chrétiens, « un univers mythique antéislamique ». De même, la permanence du tracé des frontières dans le territoire invite à les penser pas comme une simple limite géographique, mais comme « une catégorie territoriale et politique qui permet de distinguer le semblable du différent ». En territoire Aït Ba’amran, « les origines du territoire sont matérialisées le long des frontières sous la forme de traces du parcours des saints fondateurs et de batailles contre les chrétiens colonisateurs », faisant ainsi de l’espace lui-même le support de l’histoire collective et de ses perceptions mouvantes. C’est donc une société qui réfute le principe d’autochtonie et situe la mémoire de la fondation de son territoire à ses frontières. « La frontière précède donc l’occupation du centre ».

De cette observation essentielle, Romain Simenel développe son étude, très richement documentée à partir de témoignages oraux et de sources savantes, sur les rapports pratiques et symboliques que peut avoir sur l’environnement une société qui valorise la conquête fondatrice du territoire. De très belles pages concernent l’apprentissage de la langue par les enfants dans la forêt, les saints, les rituels. Enfin, l’ethnologue se penche avec une grande précision sur la dynamique des relations sociales dans le rapport au sol et à la généalogie, sur les logiques de distinction entre catégories sociales, les logiques matrimoniales et d’héritage. L’autochtonie chrétienne étant niée, ce sont les derniers arrivés qui sont dotés d’un statut religieux valorisé, comme s’ils réactivaient l’arrivée des premiers occupants musulmans, comme si le statut musulman de la société devait être « constamment revigoré » et l’origine sans cesse refondée. Si Romain Simenel souligne l’ambiguïté de la situation des étrangers, assignés à résider aux frontières de la confédération et obligés de réussir à séduire une femme pour fonder leur lignage et pouvoir libérer à leur tour leurs fils de cette assignation en captant de nouveaux étrangers, il retient la belle philosophie d’une société qui a moins le souci de se définir dans sa manière d’être que dans sa manière de devenir.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

L’origine est aux frontières, les Aït Na’amran, un exil en terre d’arganiers (Sud Maroc)

Romain Simenel

CNRS éditions, éditions de la Maison des sciences de l’Homme, 328 p., 32 €

 


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