L’intelligence économique, versions état et entreprises

L’intelligence économique, versions état et entreprises

Le domaine de l’intelligence économique (noté IE par la suite) est souvent auréolé d’un certain mystère et jouit d’une image ambivalente. Dans l’acception française, l’intelligence désigne l’ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance conceptuelle et rationnelle. C’est l’aptitude de l’être vivant à s’adapter à des situations nouvelles et à découvrir des solutions aux difficultés qui se présentent. Dans l’acception anglo-saxonne, l’intelligence désigne plutôt le processus d’acquisition de l’information, de stockage, d’analyse et d’évaluation. Elle est synonyme de l’activité de renseignement. Le concept d’« intelligence économique » est une notion hybride de l’intelligence qui réunit à la fois l’acception française et anglo-saxonne.

L’IE est une forme particulière de l’intelligence, un mode d’action et un état d’esprit. Dans la littérature, elle désigne une démarche systématique et éthique de gestion de l’information sur l’environnement d’une organisation, qui permet d’orienter et d’appuyer les décisions stratégiques. L’IE se pratique aussi bien au niveau des États que des entreprises. C’est d’ailleurs par l’interférence même des deux pratiques, aux niveaux de l’entreprise et de l’État, que l’IE prend tout son sens. Elle regroupe trois types d’activités : gestion de l’information, protection et influence (Fig.1).

 

 

L’IE au niveau des États

L’apparition et le développement du concept « intelligence économique », au niveau des États, sont à mettre en rapport avec plusieurs transformations politiques et économiques : guerre froide, dislocation de l’URSS, nouvel ordre mondial,
soft power1, etc. Ces transformations ont contraint les États à défendre leurs intérêts, économiques notamment, par d’autres moyens que la guerre.

Certains pays, comme les États-Unis et le Japon, ont commencé très tôt à réorienter leurs services de renseignement classique vers des affaires économiques et politiques afin d’aider les entreprises locales dans leurs stratégies d’innovation et de conquêtes des marchés. D’autres pays industrialisés ont suivi cette direction et ont commencé à déployer leurs capacités de renseignement aux services des firmes multinationales et des PME-PMI. Cette réorientation marque le début de l’« economic intelligence », traduit littéralement en langue française par « intelligence économique ».

Le déploiement des services de renseignement à des fins économiques s’est accompagné d’une montée en puissance d’un double engagement des États, d’une part, dans la protection du patrimoine économique et technologique des entreprises nationales œuvrant dans des secteurs stratégiques et, d’autre part, dans les activités de lobbying afin d’accompagner les entreprises nationales à l’international.

La mission de l’IE, attribuée en partie aux services de renseignement des États, était à l’origine de la confusion persistante entre les concepts d’intelligence économique et d’espionnage industriel. Pourtant, ces deux pratiques sont très différentes, que ce soit d’un point de vue légal ou éthique.

L’IE au niveau des entreprises

Plusieurs concepts sont progressivement apparus pour désigner la gestion de l’information et de la connaissance dans l’entreprise. L’analyse de la littérature permet de constater l’existence de trois périodes d’évolution conceptuelle (Fig 2).

 

 

La première période se situe dans les années 60-70. Le concept le plus utilisé est celui de « environmental scanning » traduit par « surveillance de l’environnement ». Dans leurs pratiques de la surveillance, les entreprises étaient centrées sur la collecte de l’information.

La deuxième période se situe dans les années 80-90, où les concepts les plus utilisés sont des termes contenant « scanning » et des termes contenant « intelligence », traduits en français par des concepts contenant « veille ». Le terme de veille est venu remplacer celui de surveillance, plutôt à connotation militaire, car mieux accepté par les entreprises et les praticiens. Dans leurs pratiques de veille, les entreprises se sont intéressées davantage aux analyses sectorielles et à la transformation d’information en connaissance.

La troisième période se situe dans les années 90 à nos jours. Le concept le plus utilisé est celui de « competitive intelligence », traduit en plusieurs concepts dont les deux principaux restent « la veille stratégique » et l’« intelligence économique ».

L’évolution vers la forme actuelle d’IE, qui englobe aussi bien la veille que les activités de protection et d’influence, s’explique selon deux grandes variables : la volonté des entreprises à prendre en compte un environnement de plus en plus « global » dans l’élaboration de leurs stratégies et leur ambition d’être plus « proactives ».

Interférence de l’IE aux niveaux de l’entreprise et de l’État

Dans son ouvrage intitulé Organizational Intelligence: Knowledge and Policy in Government and Industry, précurseur à plus d’un titre, Wilensky (1967)2 aborde le concept d’« Organizational Intelligence ». Il y traite la question d’interdépendance stratégique des États et met en évidence deux grandes problématiques : la première concerne les stratégies collectives et la coopération entre gouvernements et entreprises dans la production d’une connaissance commune pour la défense de l’avantage concurrentiel ; la seconde souligne l’importance de la connaissance dans l’économie et l’industrie comme moteur stratégique du développement et du changement.

L’interférence de l’IE aux niveaux des entreprises et de l’État peut en effet donner un nouvel élan à la pratique de l’IE. Elle peut devenir une véritable démarche d’homogénéisation des stratégies des acteurs politiques, administratifs et privés au sein de la sphère nationale. D’ailleurs, l’IE ne peut jouer pleinement ses rôles de gestion de l’information stratégique, de protection et d’influence que si les entreprises, conjointement avec l’État, s’interfèrent. Cette interférence consisterait à ce que les agences gouvernementales, les industriels, les partis politiques, les syndicats, les armées et les groupes de pression politiques, se réunissent et travaillent ensemble dans le cadre d’un projet de société. C’est certainement dans une réflexion sur cette interférence que se trouvent les enjeux et les progrès possibles, plus que dans une approche technique, souvent centrée sur le développement de nouveaux outils.

L’IE entre information, protection et influence

La gestion de l’information est un processus par lequel une organisation détecte et traite les signaux annonciateurs d’événements susceptibles d’influer sur sa compétitivité/pérennité. Son objectif est de réduire l’incertitude en anticipant les changements de l’environnement. Pour y parvenir, l’organisation met en place plusieurs types de veille (économique, juridique, culturel, social, historique, écologique…). Ces différentes veilles, regroupées sous le vocable de veille stratégique, soumettent aux décideurs de l’information triée, analysée, synthétisée et mise en forme, sur des axes considérés comme pertinents et prioritaires à un moment donné.

Ce processus informationnel est souvent associé à une stratégie de protection du patrimoine et du savoir. La protection concerne aussi bien les ressources matérielles qu’immatérielles d’une organisation. Elle passe à travers la mise en place d’outils et le développement de comportements défensifs, dont l’importance varie selon le degré de sensibilité du domaine protégé.

L’IE permet également aux organisations de passer de postures passives ou réactives vers des postures proactives. Cette évolution s’opère en partie par l’influence que peut exercer l’organisation sur son environnement. Il s’agit d’intervenir dans la régulation des marchés, de déterminer les règles de jeu, de fixer les modes de gouvernance, afin de se positionner comme un acteur clé dans l’environnement. Ces actions d’influence sont souvent menées par des groupes d’intérêt et des acteurs politiques qui utilisent des moyens de réglementation et de pouvoir coercitif des États pour défendre les positions de leurs États/entreprises dans l’échiquier mondial.

Note

1.     Le soft power, traduisible par « pouvoir de convaincre », est un concept utilisé en relations internationales qui permet d’analyser la capacité pour un acteur (un État, par exemple) d’influencer le comportement d’autres acteurs par des moyens non coercitifs et intangibles. Les éléments du soft power regroupent essentiellement les moyens idéologiques et culturels (voir : https://portail-ie.fr/resource/glossary/94/soft-power).

2.     Wilensky, H. (1967). Organizational Intelligence: Knowledge and Policy in Government and Industry. New York: Basic Books.

 

 


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