L’art contemporain sud-sud : Relations émergentes

L’art contemporain sud-sud : Relations émergentes

Il a été exposé au Mathaf, Arab Museum of Modern Art de Doha au Qatar, il a participé à la VIIIe  Biennale de Sharjah aux Émirats arabes unis, aux Ve et VIIe Biennales de Dakar… Il a décroché le Grand Prix Léopold Sédar Senghor à Dakar en 2006, et le prix de la Biennale du Caire en 2010. Mounir Fatmi est un artiste d’envergure internationale, parmi les cinq cents artistes du monde les mieux cotés. Si ses œuvres sont montrées à Paris, New York, Düsseldorf, Tokyo, etc., s’il est représenté par une dizaine de galeristes sur les grandes places d’art contemporain en Europe et aux États-Unis, et même à Johannesburg en Afrique du Sud, il ne néglige aucunement les pays du Sud et multiplie les participations à des événements en Afrique subsaharienne, au Maghreb et au Moyen-Orient. « Je représente Mounir Fatmi dans le monde arabe et le Moyen-Orient ; ses autres galeristes défendent son travail pour qu’il rejoigne les fonds de collection muséaux comme le MOMA ou d’autres prestigieuses institutions », se réjouit Fatma Jellal, galeriste algérienne installée depuis longtemps à Casablanca et fondatrice de la Galerie FJ.

Cette ouverture des artistes marocains à l’international et notamment aux pays du Sud n’est pas nouvelle. Farid Belkahia, après soixante ans de carrière artistique, avait montré ses travaux à Tunis, Bagdad, Amman, São Paulo et en Turquie… Il avait participé à la Biennale d’Alexandrie dès 1956, au Festival des Arts nègres de Dakar (1966), au Festival panafricain d’Alger (1969), réalisé des intégrations pour les aéroports de Djedda et de Riyad en Arabie saoudite. Sa génération, marquée par le panarabisme et le tiers-mondisme, rêvait d’un Maghreb uni et d’une Afrique libérée de l’impérialisme et de la colonisation. À la génération suivante, les échanges dépendent vraiment des relations que tissent quelques individus. Mahi Binebine, dont les œuvres figurent dans des collections publiques et privées à New York, en France et en Allemagne, avoue ne pas avoir travaillé ses représentations dans les pays du Sud : « Je le regrette. On regarde toujours vers le Nord et on omet de regarder vers le Sud. J’ai été invité une ou deux fois à la Biennale de Dakar, mais n’ai jamais pu y aller. » Mohamed Mourabiti, lui, a sillonné le Sénégal, le Congo, le Mali et la Mauritanie au cours de son projet sur les marabouts, par envie de connaître le berceau des Almoravides et «  désir de voir autre chose ». Fondateur d’Al Maqam, à Tahannaoute, près de Marrakech, il a accueilli en résidence des artistes sénégalais.

Échanges anciens

Par ailleurs, les lieux d’échange ne sont pas nouveaux. Dak’art ? La Biennale existe depuis 1992 et Younès Baba Ali y a remporté en 2012 le prix Léopold Sédar Senghor pour son installation sonore « Call for prayer Morse ». Khalil Nemmaoui a décroché la même année le prix de la Francophonie aux Rencontres africaines de la photographie de Bamako, qui existent depuis 1994. Pour Hassan Sefrioui, fondateur de la galerie Shart à Casablanca, qui le représente : « La scène d’art contemporain n’est pas récente en Afrique, mais elle a été récemment médiatisée. Dans la communauté, tout le monde connaissait cette scène ». Il rappelle que le Béninois Romuald Hazoumé a décroché en 2007 le prix Arnold Bodé à la XIIe Documenta de Kassel (Allemagne), la foire de référence en art contemporain. La nouveauté dans ces échanges Sud-Sud, « c’est que des galeries européennes s’y intéressent. Aujourd’hui, le grand public découvre cette scène grâce à la puissance de rayonnement qu’apportent les galeries européennes ». Du reste, martèle-t-il, pas de rayonnement culturel sans développement économique : «  Le Pop Art a inondé la planète dans les années 1980 suite à une dérèglementation fiscale. Aujourd’hui, l’Afrique est beaucoup plus structurée et en contact avec le monde, d’où l’engouement.» Le plus spectaculaire est l’émergence des places du Golfe. Art Dubaï a été créée en 2007, et nombre d’artistes marocains (Najia Mehadji, Saâd Bencheffaj, etc.) y sont représentés, via la Galerie Shart ou encore la Galerie L’Atelier 21. Au Qatar, Doha dispose, depuis 2006, d’un Musée arabe d’art moderne, le Mathaf, qui est dirigé par le curateur marocain Abdellah Karroum. Le Mathaf a entre autres acquis une œuvre de Younès Rahmoun. Ces événements assurent une visibilité importante aux artistes et à leurs galeristes mais supposent qu’ils aient les moyens de s’y rendre, de louer le stand et d’assumer les frais liés au transport et au dédouanement des œuvres – une somme très importante pour beaucoup. « Pour moi, les grands rendez-vous sont la FIAC, Bâle, la Frieze Art Fair de Londres », précise Fatma Jellal, qui dénonce la censure dans le monde arabe : « Ils veulent des œuvres pas trop provocantes, pas trop polémiques. Fatima Mazmouz, qui utilise son corps dans son travail, s’impose difficilement à Dubaï et au Qatar ». Elle déplore un certain phénomène de mode aboutissant à créer des foires dans un objectif purement financier. « On fait circuler des objets sur lesquels on spécule, alors qu’on devrait accompagner les artistes pour qu’ils créent des projets solides. Une foire doit sélectionner : la FIAC, c’est dur d’y entrer, il ne suffit pas de payer ! » Pour elle, ce sont encore les pays du Nord qui consacrent, grâce au travail « respectable »  de leurs galeries, les artistes du Sud. La prestigieuse maison de ventes londonienne Christie’s a ouvert une antenne en 2006, à Dubaï, où une œuvre du jeune Mustapha Akrim (« L’article 25 de la Constitution marocaine » sur la liberté d’expression) a récemment été adjugée à 10 000 dollars.

Encore trop peu d’intérêt institutionnel

Du côté institutionnel, en effet, peu de choses sont faites pour encourager et développer les échanges Sud-Sud. Le futur Musée d’art contemporain de Rabat, qui doit ouvrir mi-2014, a « d’abord une vocation nationale », explique son conservateur, Abdelaziz Idrissi. La coopération Sud-Sud n’aura donc pas pour objet l’acquisition d’œuvres, mais l’échange de savoir-faire (formation des conservateurs, restauration). Dans le secteur privé, la Fondation de la Société générale marocaine des banques (SGMB), qui a une des plus importantes collections d’art moderne et contemporain, n’a pas acheté d’œuvres du Sud. «  La collection s’est construite autour des artistes marocains et des artistes étrangers résidant au Maroc » explique Mohamed Rachdi, son responsable mécénat, qui essaie de montrer quelques artistes du Sud lors des grandes expositions annuelles dont il est commissaire. La dernière a accueilli les œuvres des Irakiens Imad Mansour et Quraish, du Syrien Adam Sabhan et de l’Algérien Driss Ouadahi. « Mais il n’y en a pas beaucoup car il y a peu de relations », regrette-t-il, en formulant le souhait que «  les institutions s’y intéressent, car on a beaucoup à construire entre pays du Sud » . à la Fondation Attijariwafa bank, la responsable mécénat, Ghita Triki, a été commissaire en 2012 de l’exposition « Regards africains croisés », dans le cadre du Forum Afrique développement en 2012 : « On a montré une vingtaine d’artistes marocains, maghrébins et d’Afrique subsaharienne, venus de la quasi-totalité des pays où la banque est implantée ». La Fondation a acquis des œuvres des Sénégalais Viyé Diba, Serigne Mbaye Camara ainsi que d’artistes émergents ou confirmés du Congo, de Côte d’Ivoire et de Tunisie et prête à Art Dubaï des œuvres historiques (Gharbaoui et Cherkaoui). Dans ces deux cas, le moteur est d’abord économique, avec la réunion des réseaux des banques. « S’il y a des liens économiques, la culture va suivre », affirme, optimiste, Mohamed Rachdi. D’autres initiatives existent : un projet de jumelage entre la IIe Biennale de Casablanca et Dak’Art est à l’étude ; Alami Lazraq œuvre, pour 2016, à l’ouverture d’un musée privé d’art contemporain à Marrakech, dans les collections duquel entrent des œuvres d’Afrique subsaharienne et de Chine. Mais beaucoup reste encore à faire pour que les liens Sud-Sud soient réellement dans les deux sens, depuis le Maroc mais aussi vers lui. 


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