L’émancipation par le revenu de base

L’émancipation par le revenu de base

Auteur : Collectif coordonné par Jean-Éric Hyafil

Outil d’émancipation des travailleurs, le revenu de base est aussi un levier de sortie d’un modèle économique et politique en crise.

« Le revenu de base est un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement. » Pour le Mouvement français pour un revenu de base (MFRB), association créée en 2013 après une pétition qui a récolté 300 000 signatures dans toute l’Europe, cette définition est un point de départ. Ce mouvement, citoyen et transpartisan, a en effet eu à débattre, selon les sensibilités de ses composantes, de différentes versions du revenu de base. Cet ouvrage, coordonné par Jean-Éric Hyafil, enseignant-chercheur en économie à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, est le premier volet d’un plaidoyer. Dans de brefs chapitres synthétiques complétés par des fiches sur des points précis, il présente les arguments en faveur de la mise en œuvre d’un revenu de base – les modalités de financement sont, elles, abordées dans le second tome (Revenu de base, comment le financer, Éd. Yves Michel).

Le MFRB rappelle le contexte où prend place ce plaidoyer : une économie néolibérale dont les crises ont accentué les inégalités sociales, le poids de l’idéologie du tout marchand, les mutations liées à l’automatisation, au numérique et à l’ubérisation des emplois, le risque pour l’écologie. Ses auteurs insistent sur les souffrances générées par cette situation, souffrances qui imposent de repenser le paradigme économique et politique.

 

Le travail autrement

 

C’est d’abord à repenser l’idée de progrès qu’ils invitent, étant entendu que le progrès scientifique et technique ne se traduit pas systématiquement en progrès social. La première partie rappelle que l’idée du revenu de base est ancienne : au XVIIIème siècle, l’intellectuel et homme politique britannique Thomas Paine théorisait le droit de chacun sur les ressources naturelles et proposait de le financier sur un droit sur les successions, à l’époque essentiellement constituées de titres de propriété foncière. Après lui, de nombreux penseurs, dont Thomas Spence, Joseph Charlier Jean-Charles Léonard de Sismondi, James Meade, ou encore Yoland Bresson, se sont penchés sur la notion de patrimoine industriel, scientifique et institutionnel collectif. Pour le MFRB, s’il est légitime que les profits remboursent l’investissement initial des entrepreneurs, l’explosion des profits liés aux positions de monopoles de quelques géants du Web, ou « rentes de monopole », pose question. D’autant que certaines tâches sont reportées sur le consommateurs : « Les leaders de l’économie du numérique, Google, Apple, Facebook, Amazon (les fameux GAFA) en viennent à parler de « valeur client » (« Customer base value »). Ils désignent ainsi non seulement ce que rapporte directement un client par ses achats, mais également le service que rend le client en fournissant ses informations personnelles et en utilisant leurs plateformes (contacts, sites visités, types de produits recherchés, échanges entre usagers, etc. Le sociologue Antonio Casilli parle de « digital labor » (« travail numérique ») pour justifier la mise en place d’un revenu de base. » Alors que l’automatisation des Trente Glorieuses avait permis la hausse des salaires et le pleine emploi, celle d’aujourd’hui « rend le travailleur obsolète », ou multiplie les « bullshit jobs » générateurs de souffrance.

Le revenu de base permet de « se ressaisir du travail », d’avoir prise sur son organisation, de le choisir pour le sens qu’il a et non de le subir. Cela suppose d’élargir la définition même du travail, trop souvent réduit à l’emploi rémunéré, en y incluant toute activité productrice de richesses, pas seulement marchandes, mais aussi culturelles, associatives, etc. L’enjeu est d’abord social : il s’agit en effet de rééquilibrer les relations entre employeurs et employés, permettant à ces derniers de refuser les emplois les plus pénibles et sans perspectives de promotion. Il est également écologique, puisqu’il permet de sortir d’un modèle consumériste fondé sur l’obsolescence programmée, en revalorisant une économie contributive fondée non sur la rareté mais sur les biens communs. Pour les auteurs, le revenu de base est « le pilier manquant de la protection sociale », pensé à partir du salariat et menacé par le chômage de masse dès les années 1970 et l’explosion de l’emploi précaire et du travail indépendant : il s’agit de « passer d’une société de précarité subie à une société de mobilité choisie ».

Enfin le revenu de base est un droit émancipateur pour des catégories de personnes. D’abord pour les femmes, fragilisées par la conjugalisation de certaines aides sociales et de l’impôt. Pour les jeunes, ensuite, qui ont besoin d’être sécurisés dans leur parcours pour « aborder différemment leur intégration sociale et professionnelle. » C’est un outil pour appréhender différemment le développement local en désenclavant et en redynamisant les régions marginalisées. Ses auteurs insistent enfin sur la possibilité d’envisager un revenu de base à l’échelle européenne, en poursuivant et en consolidant l’intégration politique. Un plaidoyer stimulant et profondément humaniste.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Revenu de base, un outil pour construire le XXIe siècle

Collectif coordonné par Jean-Éric Hyafil

Éditions Yves Michel, 152 p., 140 DH


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