L’égalité en discours et en images

L’égalité en discours et en images

L’équipe de la cellule « Femmes-hommes, société et démocratie » de la chaire Fatéma Mernissi a établi, entre mars et juin 2017, un projet de programme de travail pour l’année 2017 – 2018 qui a été débattu et revisité par les membres du comité de coordination. Ils  ont réagi à cette esquisse de programme en focalisant sur une  formule qui resterait  fidèle à l’approche de FatémaMernissi et à l’esprit de la chaire.

Le débat engagé concernait surtout la façon de faire correspondre le texte à l’image et d’accorder la même importance aussi bien au côté académique que visuel dans toutes ses dimensions.

Le programme « L’égalité en discours et en images », englobe 5 ateliers de formation, qui sont :

  • A1. Inégalités/égalité femmes/hommes dans la culture orale
  • A2.Inégalités/égalité femmes/hommes dans les législations et réalités sociales
  • A3.Inégalités/égalité femmes/hommes dans les pratiques religieuses
  • A4.Inégalités/égalité femmes/hommes dans la relation avec le corps
  • A5. Inégalités/égalité femmes/hommes dans le monde du travail

 

Argumentaire atelier N° 1 par Mme Aicha Belarbi et Mme Laila Bouasria

Tout débat ou discours sur la culture est foncièrement anthropologique, puisque l'étendue épistémique qu'elle couvre se confond avec l'Homme, l’identité, la continuité et les ruptures au sein d’une société. Etudier la culture d’une société dans ses phénoménologies plurielles et ses facettes multiples est capital dans cette ère où la  communication interculturelle prend de plus en plus d’extension. Reste, que pour aboutir à cette communication « sans frontières » il faut d’abord connaître sa propre culture, dont sa partie orale afin d’analyser la genèse des places et rôles de chacun dans des configurations sociales particulières. Aujourd’hui  le statut des cultures orales a été revisité, notamment après l’adoption de la convention de L’UNESCO de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel[1], qu’elle désigne comme  « patrimoine culturel vivant".

 

La culture orale avec tous ses moyens d’expression et à travers ses diverses manifestations permet de saisir et de comprendre un système social dans toute sa complexité. C’est un lieu où peuvent se cristalliser des règles et des valeurs intergénérationnelles ou celles relatives aux rapports sociaux de classes et de sexes, participant ainsi à leur modelage/remodelage  et leur évolution.  Cette culture orale permet de dévoiler les non dits, libérant la parole, procédant à une certaine désacralisation et à une levée des interdits. Partagée par tous, elle tend à la fois à consolider les normes et valeurs et à briser quelques hiérarchies sociales liées à la connaissance et aux savoirs. Elle joue le rôle d’exutoire qui rend possible la prise de parole et le dépassement des tabous.

 

Aussi, l’espace d’expression de la culture orale peut être appréhendé comme un espace de protestation qui contribue à dénoncer les rapports différenciés qui peuvent être ressenties par moments comme discriminatoires. En somme, son importance réside dans le fait qu’elle se présente comme un lieu de mise en scène, théâtralisée à travers des actions, des comportements soutenus par des discours, et des représentations sociales, ce qui pose fortement la question de la transmission contemporaine des savoirs.

L’analyse des rapports femmes-hommes dans la culture orale doit prendre en considération certains défis, car elle pose des questions universelles liées à la continuité et la rupture, au changement et à la résistance, au conflit et à l’harmonie. À travers son dynamisme, cette culture est perçue comme un «flux permanent» permettant une continuité, et par delà une grande capacité de résistance, ce qui permet à une société de se maintenir et de se reproduire de génération en génération.

Cependant il faut aussi reconnaitre à cette culture son caractère « flexible » qui est loin d’être statique.Son analyse, surtout à travers l’image, nous permet d’observer les situations mouvantes à travers le temps et l’espace. D’ailleurs, les contes, proverbes et rituels  par exemple ne reflètent pas forcément la réalité sociale actuelle, telle qu’elle est vécue par les femmes dans leurs interactions avec les hommes, mais relatent les soubassements d’une culture inégalitaire voire discriminatoire à l’égard des femmes qui demeure encore vivace et qui se perpétue à travers d’autres moyens de communications considérés comme innovants.

Pour mieux saisir les rapports de genre comme étant un processus évolutif et contingent, il est important de faire ressortir cette complexité, en faisant  parler une culture orale contemporaine à travers ses nouvelles formes d’expression (chanson contemporaine marocaine, les nouvelles formes d’expression orales chez les jeunes, code de communication à travers un argot fait de mélange entre français, arabe et anglais (ex. mouvement Nayda…). En projetant de nouvelles images et représentations, on tente de dépasser les visions dichotomiques et binaires tradition/modernité, évitant ainsi l’écueil  « nostalgique » ou « victimisant » lié aux analyses de la culture « de genre » sous toutes ses formes.

Partir de la culture orale à travers ses diverses manifestations (contes, chansons, mythes, légendes, rituels événements festifs langue slogans ….) comme un lieu d’analyse privilégié des rapports hommes/femmes dans nos sociétés permet de :

  • Dévoiler  l’imaginaire collectif et d’explorer le sens commun.
  •  Répertorier les représentations sociales différenciées. des représentations, qui de par leur nature diffuse, n’étant pas conscientes ou explicitables comme telles, la culture orale rendant possible ce passage du versant abstrait/latent à une expression concrète/manifeste.
  • Mieux saisir l’articulation des rôles de genre et leur évolution,
  • Revoir le processus de transmission culturelle lié à la socialisation différentielle,
  • Déceler les ancrages de la culture orale dans les différentes manifestations culturelles, partant de la socialisation familiale et scolaire aux règles et normes qui régissent les systèmes économique et  politique.

Ce premier atelier rentre dans le cadre de la transmission du savoir oral en tant que processus théorisé et phénomène empirique. D’où le recours à la problématique anthropologique des processus de transmission,  de reproduction et d’évolution culturelle.

Il se basera sur l’approche genre pour voir comment cette culture orale a évolué et quelles sont les composantes les plus résistantes qui bloquent encore  le processus d’égalité de genre mis en place par la constitution de 2011

Il tentera enfin de présenter les différents processus de transmission orale des savoirs qui s’opposent à une culture des droits humains et une culture de l’égalité. Somme toute, il s’agit ici de décrire l’axe qui permettra l’observation et la compréhension de la culture orale  et le processus de transmission des savoirs dans un contexte où se rencontrent, s’entrechoquent et s’allient différents contenus culturels et des processus de leur transmission.

 

 


[1]Dans cette convention, on entend par "patrimoine culturel immatériel" les pratiques, représentations et expressions, les connaissances et savoir-faire que les communautés et les groupes et, dans certains cas, les individus, reconnaissent comme partie intégrante de leur patrimoine culturel.

 

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