Home sweet home, mais comment ?

Home sweet home, mais comment ?

Auteur : Mona Chollet

La journaliste Mona Chollet se penche sur la notion d’intérieur et y trouve les échos des préoccupations économiques et sociales contemporaines.

 

« Trois heures du matin, par une nuit de janvier. Étendus côte à côte sous une grande couverture matelassée, impeccablement bordés, offrant une image de conjugalité paisible, leurs effets personnels à portée de main, ils dorment. Mais les bonnets dont ils sont coiffés ne relèvent pas d’une coquetterie vieillotte qu’expliquerait leur âge : leur lit est encastré dans une entrée d’immeuble ». Cette scène, hélas trop familière aux habitants des grandes villes, souligne l’absence terrible d’une maison, d’un chez soi, et ses conséquences dramatiques. Or, quoi de plus politique que l’intimité, en effet ? La journaliste et essayiste Mona Chollet, auteure du remarquable Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine (Zone, 2012, http://www.economia.ma/fr/numero-17/kq/sois-mince-et-tais-toi) poursuit son analyse des échos de l’aliénation dans les sphères intimes. Chez soi, une odyssée de l’espace domestique commence sur un éloge des casaniers. La question est tout sauf légère. Car apprécier le repli sur son intérieur, donc sur soi, cela implique un certain rapport à l’espace, à la connaissance (via tout un art des bibliothèques), à la solitude – un moment pour « s’affranchir du regard et du contrôle social »… Or, que signifie habiter sa maison à l’heure où toute une industrie « nous vend de la félicité domestique jusqu’à l’écœurement », où l’injonction est justement non pas d’habiter, mais de consommer, avec ce que cela implique d’exigence de rendement, de sacrifice et de « consolation dans le seul domaine de la consolation » ? À l’heure surtout où la vie de la majorité des gens est pulvérisée par les contraintes d’une économie dominée par le néolibéralisme et par la crise ?

 

Habiter en temps de crise

 

La réflexion de Mona Chollet se construit en étoile, par thématiques, toutes bien entendu reliées entre elles par la question du chez-soi. L’auteure interroge d’abord le rapport entre espace public et espace privé et les transformations que cette distinction subit à l’âge du virtuel et des réseaux sociaux qui font reculer les « possibilités d’autarcie », sans pour autant se situer dans le rejet ni la condamnation de cette intrusion d’« une foule dans [s]on salon ». Mais l’essentiel de sa réflexion se concentre surtout sur les aspects économiques du problème. Pour beaucoup, la question du logement est hautement problématique, en raison du coût de l’habitat. Quand « un job ne garantit plus un toit », quand « les pouvoirs publics n’ont anticipé ni l’augmentation de la population, ni l’allongement de l’espérance de vie, ni le divorce d’un couple sur trois », quand il y a une forte pénurie de logements et que l’accès à la propriété devient réservée à une infime minorité, quand se séparer de son conjoint implique de vivre dans la misère, le mal logement constitue une entrave réelle à l’épanouissement des gens. Autant  d’opportunités gâchées. Mona Chollet aborde ensuite la question du temps et surtout de sa confiscation. Comment habiter une maison quand le peu de temps laissé par les transports et les horaires de travail éclatés, doit être consacré au ménage et ne peut être consacré à des rituels reposants ? Et l’auteure de dénoncer cette « volonté d’exploiter la main-d’œuvre aussi complètement que possible » dans le capitalisme le plus dur et cette dictature de l’efficacité qui lui sert d’idéologie, où tout est « transformé en une ressource qu’il s’agit de valoriser ». Elle plaide pour un revenu garanti, qui couvrirait les besoins essentiels de chacun et leur permettrait de refuser des emplois dégradants, trop mal rémunérés ou dépourvus de sens.

Un chez-soi, cela pose encore le problème des rapports entre les sexes, notamment autour de la question stratégique du ménage, qui pose aussi celle des inégalités et de la « modernisation de l’exploitation ». « La société dans son ensemble, tout en voulant se croire égalitaire et démocratique, et en prétendant donner les mêmes chances à chacun, continue de reposer pour son entretien sur la consommation de certaines catégories de population – en l’occurrence, les travailleurs peu qualifiés ou sans papiers ». Mona Chollet se penche ensuite sur la question des modèles sociaux et du bonheur familial, notamment des rôles imposés plus ou moins insidieusement aux femmes, dont les choix se trouvent largement conditionnés par l’image de la ménagère et de la mère. « C’est bien à elles qu’il faut vendre la famille, car ce sont elles qui ont le plus à y perdre », en raison du « déséquilibre du bénéfice conjugal ». Elle ironise sur le phénomène américain des « bridezillas », ces pathétiques créatures qui ont tout planifié de leur cérémonie de mariage, depuis les fleurs jusqu’aux tenues de leurs demoiselles d’honneur… avant même d’avoir rencontré le fiancé ! Mona Chollet revient sur l’histoire de l’assignation des femmes au foyer, « par le chantage au bien-être de l’enfant ». Elle souligne l’existence d’autres formes de vie commune que celles du couple hétérosexuel et de la famille nucléaire : personnes seules, couples sans enfants, familles monoparentales, familles recomposées, colocations intra et transgénérationnelles, etc., et rappelle ainsi que la maison est un « moule psychologique », « par les configurations relationnelles » qu’elle permet. Enfin, la maison, c’est le lieu de l’imaginaire, des fantasmes. Mona Chollet s’en prend aux magazines qui créent de la frustration – et non de la révolte – en étalant complaisamment « le mode de vie des riches ». Elle s’en prend aussi aux architectes stars dont l’essentiel de la production s’adresse à quelques privilégiés : « Lorsqu’il arrive à ces grands noms de construire pour le citoyen lambda, à l’occasion d’une commande publique, ils semblent se soucier aussi peu du contexte dans lequel leur bâtiment prend place que des gens appelés à y évoluer ». En regrettant que l’espace habité soit, selon les mots de l’architecte Karim Basbous, « le grand refoulé de la culture contemporaine » et que les grandes réalisations architecturales ne soient envisagées que du seul point de vue de l’art contemporain, elle souligne la sagesse de la tradition japonaise, à la fois écologique, fonctionnelle et élégante, qui fait la part belle au passage du temps. Une réflexion riche et stimulante.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Chez soi, une odyssée de l’espace domestique

Mona Chollet

Éd. La Découverte, Zones, 328 p., 17 €


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