France/Etats-Unis, entre service public et marche

France/Etats-Unis, entre service public et marche

Les champs journalistiques français et américain représentent deux « types d’idéaux» démocratiques tout à fait opposés, et qui incarnent des traditions et des relations distinctes entre l’État et le marché2. Pour ces raisons, une comparaison franco-américaine peut nous aider à développer un modèle plus sophistiqué des caractéristiques variables selon les espaces publics. Les modèles français et américain sont également importants à étudier en raison de leurs influences durables et parfois contradictoires sur d’autres systèmes médiatiques nationaux à travers le monde.

Les journalismes français et américain sont le produit de différentes luttes historiques, à travers lesquelles différentes conceptions du bon journalisme ont émergé : en France, le journalisme est l’expression de points de vue diversifiés, celle d’un débat d’idées ; aux États-Unis, le journalisme est davantage conçu comme une source d’information, d’enquête et de récit personnalisé. Bien évidemment, le contraste n’est pas aussi simple. Ni les cultures nationales, ni les champs institutionnels intermédiaires tels que le journalisme ne sont homogènes. La notion de culture nationale doit se comprendre comme un « répertoire » de logiques dont certaines sont plus dominantes que d’autres. Michèle Lamont et Laurent Thévenot (2000) constatent que les deux logiques de marché (une tendance à l’individualisme où le profit et la santé sont les mesures de succès) et de solidarité civique (un égalitarisme, une orientation non matérialiste au profit de la communauté) existent à la fois en France et aux États-Unis. La différence entre les deux sociétés réside dans la domination relative de l’une ou l’autre logique : les logiques du marché sont dominantes (mais pas exclusivement) aux États-Unis, alors que les logiques de la solidarité civique sont dominantes (mais pas exclusivement non plus) en France. En d’autres termes, ce qui est perçu comme étant « alternatif » aux États-Unis est beaucoup plus considéré comme étant « principal » en France, et vice versa.

Mon hypothèse à propos des différences entre les journalismes français et américain est enracinée dans cette conception de culture nationale, mais elle met davantage l’accent que Lamont et Thévenot sur le soutien financier et bureaucratique aux médias de plusieurs acteurs : les organismes étatiques et les partis politiques, les fondations philanthropiques ou encore les organisations caritatives. Le gouvernement élu et les organes de l’État en particulier jouent un rôle coercitif (à travers les lois et les régulations), symbolique (à travers les discours publics et les rituels) et financier (soit indirectement par le biais des taxes ou directement via les subventions), le dernier rôle étant crucial. Ils reproduisent ou transforment l’équilibre des pouvoirs parmi les répertoires existants des logiques culturelles. Ainsi, n’est-ce pas seulement une question d’État fort ou d’État faible, de politiques répressives ou d’absence de politique. La question est plutôt de savoir comment l’État choisira d’agir ou de ne pas agir, de favoriser des logiques marchandes ou non marchandes. Autrement dit, si les journalismes français et américain continuent d’être si distincts l’un de l’autre, ce n’est pas parce que l’État est censé être plus impliqué dans un système (en France) que dans l’autre (les États-Unis), mais parce que les États maintiennent dans ces deux pays différentes combinaisons de politiques qui favorisent ou entravent divers types du journalisme.

La conception libérale classique de la « liberté de presse » met non seulement l’accent sur les lois et les règlements de l’État, qui limiteraient la liberté journalistique quand il s’agit de rapporter certains types d‘informations relatives au gouvernement, mais aussi sur les sanctions émises à lencontre des journalistes qui outrepasseraient ces lignes. Outre les relations sociales informelles entre les politiciens et les journalistes, qui peuvent être plus ou moins intimes et conviviaux, ces facteurs affectent le degré de proximité du champ journalistique à l’État.

Aux États-Unis, les protections liées au Premier amendement à la Constitution, telles qu’elles ont été interprétées par la Cour suprême au cours des dernières décennies, donnent à la presse américaine une grande latitude pour enquêter sur le gouvernement et le critiquer. La liberté de la presse aux États-Unis pour enquêter sur les représentants du gouvernement, et de plus en plus, sur une catégorie plus large de « personnalités publiques », a fait un bond de géant en 1964 avec la décision de la Cour suprême dans l’affaire « New York Times contre Sullivan », dans laquelle la presse nétait plus désormais obligée de prouver qu’elle avait évité un mensonge, mais qu’elle avait agi uniquement sans « réelle malveillance ». The Freedom of Information Act, adopté la première fois en 1966 et amendé par une législation supplémentaire en 1974, a obligé plusieurs organismes étatiques à mettre à disposition de la presse et du public une série de documents internes. En 1971, la Cour suprême a confirmé l’interdiction de la « restriction préalable » (l’intervention de l’État pour stopper la publication des informations sensibles) quand elle a statué en faveur du droit du New York Times à publier des documents classifiés relatifs à l’implication du gouvernement dans la guerre du Vietnam, ceux qui ont été appelés les « documents du Pentagone ». Le « droit de réponse » octroyé aux individus critiqués par la presse a été explicitement interdit par cette même Cour suprême en 1974 (affaire Miami Herald contre Tornillo).

La France n’a pas un équivalent direct du Premier amendement à la Constitution américaine ou du Freedom of Information Act. Ni la vérité, ni « l’absence de malice » ne constituent un moyen de défense contre des poursuites pénales si les journalistes publient des informations classifiées du pouvoir. Il n’existe pas et il n’y aura probablement jamais un équivalent français des documents du Pentagone ou du Watergate. La seule exception majeure à ce jour est l’enquête du journal Le Monde relative à l’ « affaire Greenpeace » 3, qui a eu lieu pendant les premières années du gouvernement Mitterrand, celle-ci étant recevable juridiquement parce qu’elle concernait des événements ayant eu lieu en dehors du territoire français. En outre, la France maintient des lois sur les discours de haine (en particulier, l’interdiction des déclarations publiques racistes ou celles niant l’existence de l’Holocauste), celles protégeant la vie privée des agents publics qui prévoient des sanctions pénales contre les journalistes, et le « droit de réponse » pour les personnes qui ont subi certains types de critiques dans la presse.

La télévision est également réglementée dans les deux pays par des organismes ayant des mandats de service public : la Commission fédérale des communications (FCC) et la Compagnie de l’audiovisuel public (CPB) aux États-Unis ; le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) en France. Le CSA surveille les programmes de télévision pour s’assurer qu’ils remplissent les obligations du service public – par exemple, le « pluralisme et l’équité » dans la couverture de tous les partis politiques en période électorale –, mais il publie seulement des rapports et des recommandations après la diffusion d’un programme. Tout comme la FCC américaine, il n’a pas le droit de l’interdire (Kuhn, 2010). Dans les deux cas, ces organismes de régulation sont au moins partiellement à l’abri des pressions politiques, bien que, dans le cas français, cette autonomie a été réduite en 2008 lorsque le président Nicolas Sarkozy a restauré la nomination présidentielle directe des responsables de la télévision et de la radio publiques françaises.

En somme, et à la limite, les journalistes américains ont à disposition des lois et des règlements pour faciliter le journalisme critique et d’investigation. Mais est-ce que les reporters américains pratiquent souvent de tels rapports critiques ou, pour le dire autrement, dans quelle mesure le droit d’engager des investigations journalistiques coïncide-t-il avec l’impératif commercial d’attirer le public ? Des recherches suggèrent que c’est de moins en moins le cas (Greenwald et Bernt, 2000).

De même, indépendamment des différences franco-américaines relatives aux lois d’accès à l’information, on peut se demander s’il existe une différence substantielle dans la dépendance des journalistes aux « sources » officielles comme « définisseurs principaux » de l’information pour reprendre l’expression de Stuart Hall. Dans la mesure où, en France, le gouvernement impose de fortes restrictions dans la publication de documents sensibles, les journalistes comptent davantage sur les officiels pour leur fournir des informations. De même, de nombreuses études américaines (notamment celle de Dan Hallin) ont montré que les journalistes américains sont fortement tributaires des communiqués de presse et des entrevues avec les personnalités officielles, « indexant » leur couverture à lagenda politique au plus haut niveau. À l’inverse, alors que les journalistes français ont tendance à être moins tenus de « sourcer »   toutes les informations, ils peuvent en fait avoir une plus grande autonomie à l’égard du gouvernement dans la présentation des informations. Ainsi, les différences existantes dans les relations entre les responsables gouvernementaux et les journalistes en France et aux États-Unis ne sont pas aussi importantes qu’on le prétend parfois. Pour de nombreux types de couvertures relatives à la société civile et aux acteurs économiques, au moins autant ou plus que dans le cas des acteurs politiques − l’immigration étant un bon exemple −, la proximité ou la distance au pouvoir politique peut ne pas être décisive dans la construction médiatique d’un problème.

Les différences structurelles entre les journalismes américain et français peuvent être résumées de la manière suivante : dans les deux cas, le champ journalistique participe au champ du pouvoir, possédant un volume relativement élevé de ressources financières et symboliques. De même, les logiques civiques et marchandes sont en concurrence. Cependant, en France, le pôle civique des médias, qui est financé en grande partie par l’État, pèse davantage sur le champ du pouvoir et l’espace journalistique. Ainsi, une part importante des subventions de l’État est consacrée au financement des associations de la société civile et des médias. En raison des réglementations nationales orientées vers des fins non commerciales ou anti-commerciales, le marché français ne fonctionne donc pas selon les principes supposés du marché « pur » comme c’est le cas aux États-Unis. À l’inverse, outre-Atlantique, le marché joue un plus grand rôle dans le fonctionnement du champ du pouvoir, notamment dans le domaine journalistique. Compte tenu de sa moindre dépendance aux financements de l’État, le pôle civique aux États-Unis n’est pas aussi fort qu’en France, notamment parce qu’il est lui-même dominé par des organisations capitalistes ou des fondations privées.

Enfin, une autre différence majeure entre ces deux pays doit être mise en exergue. Il existe un espace dans lequel les logiques civiques et celles du marché apparemment opposées coexistent. Aux États-Unis, les missions civiques du journalisme sont financées par les entreprises de presse dont les propriétaires conservent une orientation de service public ; en France, certains journaux subventionnés, orientés vers le service public, ont travaillé durement pour élargir leur public et leurs recettes. Généralement, c’est dans cet espace hybride que nous trouvons les pratiques professionnelles les plus prestigieuses : aux États-Unis, il y a le journalisme d’enquête et dautres formes originales de récits ; en France, on trouve un journalisme d’analyse, littéraire, favorisant les débats d’idées et les questions sociales. À linverse de ce qu’avance Pierre Bourdieu, ce journalisme « autonome », qui n’est pas strictement opposé au marché, représente une tentative fragile pour trouver un équilibre entre le marché et les exigences civiques. 

 

Références bibliographiques

  • Greenwald Marilyn, Bernt Joseph (2002). The Big Chill: Investigative Reporting in the Current Media Environment. Iowa State University Press, Ames, IA.
  • Hallin Daniel C. (1994). We Keep America on Top of the World. Routledge, London.
  • Kuhn Raymond (2010). “Public service television in Sarkozy’s France.” Paper presented to RIPE@2010: Public Service Media After the Recession, September 8-11, LONDON.
  • Michèle Lamont, Laurent Thévenot (dir.)(2010). Rethinking Comparative Cultural Sociology: Repertoires of Evaluation in France and the United States. Cambridge University Press, Cambridge, UK.

 

1.     Rodney Benson est le coéditeur, avec Erik Neveu, de « Bourdieu et le champ journalistique « (Cambridge, Royaume-Uni)

2.     Cet article est un extrait retravaillé d’un chapitre du livre Shaping Immigration News: A French-American Comparison. Cambridge University Press, Cambridge, UK, 2014.

               3.       En 1985, deux reporters du Monde, Edwy Plenel et Bertrand Le Gendre, rapportaient que des officiels du gouvernement français avaient planifié le bombardement d’un bateau de l’association écologiste Greenpeace (le « Rainbow Warrior »), qui venait de Nouvelle-Zélande pour protester contre les essais nucléaires menés par les Français dans la région. La couverture médiatique conduira à la démission de Charles Hernu, le ministre de la Défense de lépoque.

 

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