F. Rowe : la dimension stratégique des SI

F. Rowe : la dimension stratégique des SI

Quel est selon vous la place des SI dans les entreprises ?

Vaste question. Je pense que depuis le démarrage de l’informatisation, cette place n’a cessé de grandir. C’est une tautologie de dire ça. Qu’entendez-vous par la place qu’ils occupent ? Si vous entendez par là une importance pour l’entreprise, pour ses processus, pour ses performances, il est évident que la place des SI est stratégique aujourd’hui. Imaginons un instant une entreprise informatisée non dotée de SI, que fera-t-elle ? Il est capital que les entreprises réfléchissent et formalisent leurs besoins en systèmes d’information. Un petit document de planification, dit schéma directeur, constitue un guide utile aux PME, même s’il faut constamment évoluer.

A quel moment peut-on dater la dimension stratégique des SI ?

En tout cas, au niveau des concepts dans le monde académique, c’est une notion qui est apparue au milieu des années 80 avec à la fois le discours de Michael Porter et l’apparition de l’ouvrage de Wiseman en 1985. Grâce à eux, praticiens et chercheurs réalisent que l’informatique et les télécommunications peuvent apporter un avantage concurrentiel. Porter joue un rôle majeur sur ce plan. Il développe en effet des outils de l’analyse concurrentielle avec en particulier l’idée de la chaîne de valeur et le schéma des cinq forces concurrentielles. Dans ce dernier schéma s’ajoutent, à l’intensité de la concurrence, les barrières à l’entrée, les produits et services de substitution, le pouvoir de négociation des clients et le pouvoir de négociation des fournisseurs. Avec Millar, il applique en 1985 les possibilités des systèmes et  technologies de l’information à son schéma de la chaîne de valeur. En 2000, dans la Harvard Business Review, il fera de même pour les applications d’internet avec son schéma des 5 forces. L’ouvrage de Wiseman va coupler les analyses de Porter avec l’idée de coup offensif et de coup défensif et surtout mettre en exergue des cas concrets, devenus aujourd’hui, comme le grossiste pharmaceutique Mac Kesson ou le système de réservation aérienne SABRE d’American Airlines. Enfin, 1985 correspond à une conférence prestigieuse qui se déroule à Harvard et où de grands penseurs des sciences de gestion, comme Karl Weick, reconnaissent l’importance des systèmes d’information et leur dimension stratégique, bien au-delà de leur nécessité pour le traitement administratif de la production. Sur le fond, les systèmes d’information apparaissent comme un outil donnant du pouvoir vis-à-vis d’autres parties prenantes.

Et sur le plan professionnel, à quel moment les Directions Générales ont commencé à donner plus d’importance aux SI ?

Je crois que c’est en parallèle avec le développement de la dimension stratégique des SI durant les années 80. En même temps, c’est aussi le développement de tous les services basés sur les télécommunications qui offrent la possibilité de se relier d’une part à ses clients et d’autre part, à des fournisseurs stratégiques et beaucoup plus loin, c’est-à-dire toucher des marchés lointains. Je dirais que l’intérêt d’une pensée stratégique devient beaucoup plus fort puisque avec la connectivité, on peut être le prédateur, mais on peut être la proie.

Dans le cadre des projets SI, les interactions entre TI et organisation sont assez fortes

Sur ce point Markus et Robey ont distingué en 1988, dans un célèbre article de Management Science, trois perspectives : l’impératif technologique, l’impératif organisationnel et l’émergence. Notre ouvrage –«Systèmes d’Information, Dynamique et Organisation» (Economica, 3ème édition, 2009) avec Rolande Marciniak– prolonge cette distinction en les qualifiant de déterminisme technologique, de perspective ingénierique et de perspective de l’émergence. La première voit les effets de l’informatisation comme déterminés par les propriétés de la technologie ; la seconde considère que la direction et les ingénieurs qui paramètrent ont toujours le choix ; celle de l’émergence accorde plus de poids aux utilisateurs et à leurs interactions et souligne que le changement n’est pas toujours prévisible. Nous montrons comment ces trois perspectives peuvent refléter ce qui se passe lors du déroulement d’un projet informatique comme le déploiement d’une messagerie électronique ou un progiciel ERP.

Est-ce que l’investissement dans les TIC est suffisant pour avoir un retour sur investissement et produire un niveau de performance au sein de l’entreprise ?

Evidemment. Tout dépend de la façon dont on mesure les choses. Il existe des entreprises qui sont absolument convaincues, la plupart du temps, qu’elles n’ont pas à faire des calculs. C’est une évidence pour elles. D’autres entreprises, principalement les grandes qui ont des équipes et une fonction financière bien développée, calculent le ROI pour connaître le délai de récupération, situé généralement entre 1 à 4 ans actuellement. Pendant longtemps, on pensait qu’on n’avait pas véritablement un retour sur investissement mais, si on est plus rigoureux, surtout d’un point de vue académique ou scientifique, on s’est aperçu en fait que c’est possible suite aux travaux des économistes, dans la deuxième moitié des années 90, qui ont montré qu’il pourrait y avoir un retour sur investissement positif. Avant, on se posait la question et on parlait du paradoxe de la productivité. La maîtrise des coûts par un investissement judicieux en SI n’est pas un point très difficile lorsque l’entreprise agit sur son environnement interne.  Pour cela, il faut simplement accepter l’idée que l’informatique est un investissement pour le futur et pas seulement un centre de coût, une dépense à contrôler. La maîtrise de la performance sur le marché, comme la contribution à la croissance en valeur, est plus complexe à atteindre car elle dépend fondamentalement de l’évolution des prix et de l’action des concurrents.

Par rapport à la place de l’homme dans l’utilisation des SI, est-ce que l’usage fait par l’acteur social est important pour identifier la performance du SI dans l’entreprise ?

Cela dépend du concept qu’on met derrière les SI. Au fait, pour nous spécialistes, un SI est plus qu’une application informatique qui fonctionne et un SI permet d’interpréter les données. Si on est rigoureux, l’interprétation des données ne peut pas se faire sans l’homme, sans un acteur social qui intervient pour interpréter des données qui représentent quelque chose, des symboles qui n’ont pas forcément de sens. Les applications informatiques sont destinées aux utilisateurs et sans implication de ces derniers, la performance des SI restera toujours faible.

Dans les pays développés, on parle de DSI. Dans les pays en voie de développement, comme le Maroc, on continue à parler de Direction Informatique. Est-ce qu’il y a une différence entre ces deux appellations et est-ce qu’elles impliquent des choses complètement différentes ?

Oui je crois. Il y a au moins une évolution de culture et souvent une différence réelle dans les fonctions. Attention, on trouve également des Directions Informatiques en France et ce n’est pas spécifique à un pays comme le Maroc, même si c’est un petit peu marqué. On trouve dans les Directions Informatiques des techniciens et des gens qui sont là pour faire tourner les serveurs et les ressources techniques en place, parfois paramétrer un peu à la marge un logiciel ; mais ils n’ont pas en général de préoccupations métier et processus, qui sont en revanche au cœur des préoccupations des Directions de Systèmes d’Information. Ces dernières se rapprochent davantage des métiers pour assurer un bon alignement entre la stratégie de l’entreprise et son Système d’information. D’ailleurs, ce n’est pas par hasard qu’on trouve aujourd’hui des DSI siéger dans les comités de direction des grandes entreprises par exemple.

Quels sont vos conseils pour les entreprises marocaines qui se lancent dans des projets d’intégration de leur SI autour des ERP ?

Si on s’appuie sur les travaux de notre équipe de recherche à l’université de Nantes, on peut dire que les défis de l’ERP sont différents selon qu’on est PME ou grande entreprise. Dans le monde des PME, ce qu’on montre c’est que la façon dont on mène un projet ERP a une grande incidence sur les résultats. On sait que les ERP apportent une vision plus globale de ce qui se passe dans l’entreprise, c’est ce que nous avons appelé la transversalité. Pour l’atteindre, il est nécessaire d’avoir la couverture fonctionnelle la plus large possible, notamment les modules cœur de métier, et de ne pas procéder à une mise en place progressive module par module. Globalement, on a montré qu’il y a un ensemble de facteurs qui pourraient avoir une incidence sur la transversalité et l’intégration informationnelle apportée par les ERP.

Est-ce que l’accompagnement au changement est nécessaire dans les projets SI ?

Bien entendu. Tes travaux et ceux que nous menons encore actuellement ensemble le montrent bien. Sans documentation à jour, sans cellule d’aide à l’utilisation, sans formation digne de ce nom, c’est-à-dire qui ne se contente pas de décliner les fonctions des outils informatiques mis en place, on ne va pas bien loin.  En particulier, il est nécessaire que la formation porte sur les processus organisationnels qui sont transformés.

Quelles sont aujourd’hui les évolutions en termes d’utilisation des SI dans le monde des entreprises ?

Aujourd’hui en France, les entreprises ont presque terminé la phase d’implémentation des ERP et s’orientent davantage vers l’exploitation des bases de données intégrées ; d’ailleurs ce n’est pas un hasard si elles s’orientent vers le Business Intelligence à travers l’adoption des applications de type Business Object (BO) ou Cognos. L’éditeur SAP a acquis BO il y a plus de deux ans et a remplacé son offre antérieure moins performante en intégrant BO dans les nouvelles versions de SAP afin d’offrir des capacités d’analyses décisionnelles beaucoup plus importantes au lieu de se limiter à gérer les données transactionnelles de l’entreprise.

Quelle est la place des éditeurs en partenariat avec les entreprises pour le développement des SI ?

Je dirais que ces relations sont à la fois de coopération, de concurrence ou de conflit puisque aujourd’hui, et on le disait tout à l’heure, il y a une telle dépendance des TIC qu’on ne peut pas se passer des éditeurs et des grands éditeurs. Je pense qu’il faut veiller à ne pas entrer dans une relation de dépendance et négocier continuellement avec les éditeurs. En tout cas, ici en France, les entreprises se sont regroupées en association appelée CIGREF (Club Informatique des Grandes Entreprises Françaises) pour avoir une action de veille et de lobbying auprès des éditeurs. Non pas simplement pour qu’ils fassent des rabais, mais surtout pour qu’ils veillent à la qualité de leur offre et de son évolution dans le futur à savoir la maintenance des versions qui est un point très sensible. 

Ces dernières années, plusieurs entreprises françaises et européennes ont délocalisé leur informatique au Maroc. On assiste aussi à une installation des SSI au Maroc pour fournir des prestations aux entreprises françaises et européennes. Quel est votre point de vue sur ce point précis ?

C’est une question qui est très complexe car il y a énormément de variables qui interviennent. Ce qu’on sait depuis pas mal d’années, en étudiant le phénomène d’externalisation, c’est qu’on ne peut plus raisonner tout simplement sur un différentiel de coût de main d’œuvre ;

il faut être capable de piloter la relation de part et d’autre et de mettre en place un système de gouvernance relationnel. De façon très concrète, il est préférable qu’il y ait un membre du client chez le prestataire (outsourceur) pour effectivement bien s’assurer que les spécifications sont correctes. Pareil, sur le plan relationnel, des visites sur site et du client chez l’outsourceur et de l’outsourceur chez le client, sont autant de facteurs qui améliorent considérablement la relation de l’outsourcing.

Qu’est-ce qu’il faut faire pour que ce secteur puisse devenir un secteur de création d’emploi pérenne pour l’économie marocaine ?

Je pense que c’est une évidence pour qu’il le soit, et en regardant la compétition internationale, on voit que l’Inde par exemple joue un rôle important dans le monde anglo-saxon, que le Maroc ait le même rôle mais cette fois-ci avec les pays francophones, il est nécessaire de renforcer les compétences techniques et la formation des gens tout en maintenant un différentiel de coût de main-d’œuvre. Je pense que ce sont des éléments absolument clés dans l’affaire. Maintenant, le Maroc a des atouts aussi par rapport à la concurrence internationale, il a une proximité géographique et culturelle par exemple avec la France qu’il faut continuer à développer dans le futur.

 

Biographie

Frantz Rowe est professeur à l’Université de Nantes & Président del’Association Information et Management (AIM, France). Depuis janvier 2010,il est Associate Editor de la prestigieuse revue internationale EJIS (EuropeanJournal of Information Systems). Frantz Rowe est co-fondateuret ex-Rédacteur en chef de la Revue Systèmes d’Information et Management(1996-2008) (Classe 2, CNRS) et membre du Conseil National des Universités(CNU).

 

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