Entre discrimination et opportunités en Belgique

Entre discrimination et opportunités en Belgique

Comme dans plusieurs pays européens, l’immigration marocaine date du début des années soixante. Le Maroc devient alors un bassin de recrutement de la main-d’œuvre étrangère et conclut des accords bilatéraux dans le cadre d’une politique d’immigration ordonnée1. Cette immigration de main-d’œuvre peu qualifiée et masculine vient soutenir la croissance  économique importante que connaît alors la Belgique et le besoin de travailleurs dans les secteurs secondaires de l’économie (mines, métallurgie, transport, chimie, construction, etc.). Une grande partie des travailleurs marocains de Belgique provient du Rif (80%) et s’installe, fait nouveau en Belgique, dans les centres urbains comme Bruxelles2 (qui concentre 45% de la migration marocaine de Belgique) et Anvers.

 

DU REGROUPEMENT FAMILIAL, AUX ÉMEUTES URBAINES

Avec l’arrêt de l’immigration en 1974, une immigration familiale importante a lieu et conduit à une fixation durable des migrants marocains dans des concentrations territoriales fortes. Les années 80, qui se caractérisent par un racisme important visant prioritairement les immigrés marocains, voient aussi l’émergence d’une deuxième génération. Le taux élevé de fécondité3 de cette population permet à certaines villes de connaître des structures des âges plus jeunes, et tout particulièrement à Bruxelles et à Anvers (cf. carte 2). Ainsi, être jeune aujourd’hui à Bruxelles, c’est être issu de l’immigration marocaine (ou turque). Reste que cette population ne se distribue pas de manière aléatoire, elle est concentrée encore une fois dans les quartiers essentiellement marocains4.

L’importance du racisme quotidien subi par les jeunes, du fait essentiellement de la police, conduit à l’explosion d’émeutes urbaines en 1991, 1995 et 1997 à Bruxelles. Les principaux acteurs de ces révoltes spontanées sont des jeunes issus de l’immigration marocaine. Alors naît une véritable politique d’intégration qui vise, d’une part, à favoriser l’acquisition de la nationalité belge et d’autre part, à lutter contre les désavantages sociaux dont souffre cette population.

 

L’OUVRIER, LE SALARIÉ ET LA FEMME AU MÉNAGE

Dans les années 60-70, la présence marocaine en Belgique s’est structurée autour de deux éléments qui perdurent dans le temps (même s’ils sont moins forts que dans les années 60) : d’une part, son inscription dans le monde industriel et salarial5 et d’autre part sa concentration territoriale. Alors que l’identité de travailleur a été la définition même de l’immigré marocain, celle du demandeur d’emploi caractérise celle de ses enfants, et singulièrement des garçons. Les taux de chômage des jeunes issus de l’immigration marocaine sont très importants.

L’inscription des descendants de migrants marocains sur le marché de l’emploi est largement déterminée par une ethno-stratification - l’idée qu’il y a des concentrations sur la base de l’appartenance ethnique dans certains secteurs - et par un fort taux de chômage. Un autre élément de différenciation forte, réside dans le taux d’activité des femmes de l’immigration marocaine. Avec un taux d’activité de 32%, c’est le plus bas de toutes les migrations, alors que le taux d’activité des femmes en Belgique en général est de 60% - il est de l’ordre de 70% pour les Belges et de 40% pour les femmes turques. L’un des changements les plus importants observé au niveau générationnel est l’apparition des femmes issues de l’immigration  marocaine sur le marché du travail (cf. légendes des cartes et tableaux).

 

LE CHÔMAGE MASSIF DES JEUNES

Le fort taux de chômage trouve sa source dans au moins trois processus. Le premier est celui du décalage entre les vagues migratoires et les cycles économiques. Le deuxième tient à une moindre réussite scolaire que les jeunes Belges ou les deuxièmes générations de l’Europe du Sud et de l’Est. Ainsi, ces jeunes sont en concurrence avec les nouveaux Marocains (en particulier les étudiants étrangers marocains) qui vont rester car ils n’ont pas envie de retourner au Maroc et avec les immigrés venant des pays de l’Est car ils sont en général surdiplômés, multilingues et jouissent dans l’imaginaire paneuropéen d’une image moins négative. A cela s’ajoute la moindre réussite scolaire. A Bruxelles, 40% de la population marocaine au chômage n’a même pas un titre scolaire, cela veut donc dire que l’école produit de l’échec de manière structurelle6. De fait, le système privilégie l’orientation à un moment donné vers l’enseignement technique et professionnel qui connaît un taux d’abandon très important et qui constitue d’une certaine manière une voie de garage. De nombreux jeunes font encore du tournage sur des tours des années 60 et 70 et ne pourront  jamais travailler à cause du retard des établissements scolaires par rapport à la technique et la technologie des entreprises.

Par ailleurs, il faut savoir qu’en Belgique, on est dans un système de concurrence, de compétition entre les écoles dites blanches et les écoles dites noires, c’est-à-dire des écoles d’immigrés (même s’ils sont Belges depuis leur naissance, on va les qualifier d’immigrés). L’école fonctionne ainsi comme un quasi marché dans la mesure où certaines préparent davantage à des études universitaires et supérieures et d’autres n’y préparent pas7.

La troisième caractéristique, qui joue un rôle considérable actuellement, est la discrimination ethnique et raciale, vécue par ces jeunes qui, bien que devenus Belges, n’en sont pas moins discriminés. Récemment, une enquête du bureau international du travail, basée sur le testing8, a permis d’observer plus de 30% de discrimination à partir du moment où c’est le Marocain qui prend contact et ce, dès le 1er rapport - car on a observé qu’il y a  trois moments: celui où l’on téléphone, celui où l’on a le RDV et celui où l’on a la réponse. Or, la première frontière est celle du coup de téléphone. Il suffit de dire son nom pour que ce soit «foutu». Cette présentation n’a rien d’une lecture misérabiliste de l’immigration, elle consiste en une image réaliste de la situation d’une partie importante des descendants de migrants marocains.

 

L’INTÉGRATION, SECTEUR PAR SECTEUR

Lorsque cette population d’immigrés travaille, elle est majoritairement défavorisée. Pour les hommes, on peut noter une concentration dans les services aux entreprises, en particulier dans un secteur qui absorbe aujourd’hui énormément de travailleurs issus de l’immigration, surtout de la 2ème génération, l’intérim et le nettoyage industriel (18%, alors que la moyenne équivaut à 7%). En revanche, ils sont moins nombreux dans le bâtiment qui était pourtant l’un des secteurs traditionnels d’embauche des travailleurs Marocains. L’autre secteur où ils sont présents est celui qu’on appelle Horeca (hôtels-restaurants-café). Ce qui est vraiment important, c’est qu’on ne les trouve absolument pas dans l’enseignement et dans les services publics qui sont deux secteurs essentiels de l’embauche. Cela signifie qu’ils sont exclus d’une partie importante du marché du travail.

Pour les femmes, et là, c’est très classique, on va les retrouver dans deux secteurs : les services aux entreprises et le nettoyage industriel et l’Horeca. Là aussi, elles sont très peu dans l’enseignement et les services publics. Le secteur qui embauche le plus aujourd’hui en Belgique est le nettoyage industriel. On a fait une recherche de manière comparée en Europe, qui conduit à voir un certain nombre de jeunes complètement déclassés par rapport à leur diplôme. Ce sont parfois des diplômés de l’enseignement supérieur qui, ne trouvant pas d’emploi, travaillent à faire du nettoyage dans les entreprises, en particulier les deux grosses entreprises internationales qui travaillent pour la commission européenne.

A Bruxelles, ce qui me semble intéressant de constater, c’est qu’ils sont sous-représentés dans le commerce, alors que c’est un secteur où on pourrait les retrouver pour des raisons de liens à développer ou à maintenir avec le Maroc. C’est exactement la même chose pour les femmes. En revanche, on les retrouve dans un autre secteur qui absorbe de plus en plus de nouveaux migrants : les soins de santé, dans les hôpitaux.

 

LA PROMOTION ÉCONOMIQUE PAR LA POLITIQUE ET LA CULTURE

Cependant, dans cette immigration marocaine, se profile tout de même la production d’élites, l’émergence d’une nouvelle classe moyenne. On parle d’une «welfare class». Elle n’a pas fait l’objet d’une investigation systématique. Certaines de ces élites sont plus connues que d’autres. La plus étudiée est celle produite par l’espace politique. De nombreuses personnes issues de l’immigration marocaine sont des élus locaux, régionaux et fédéraux.

Ainsi, en 2003, on dénombre, au sein de la chambre des représentants, cinq personnes issues de l’immigration et six au sénat, qui sont majoritairement marocaines. Au niveau régional, c’est encore plus net : des 89 élus issus de l’immigration, 27 sont de l’immigration marocaine. Si on prend le Parti socialiste (c’est exceptionnel et ne se verra plus cette année aux élections), sur 25 élus, 15 sont issus de l’immigration dont 12 de l’immigration marocaine.

La politique serait presque le seul domaine où existe une discrimination positive envers cette communauté. La Belgique, et plus particulièrement Bruxelles, connaît une situation exceptionnelle en Europe avec une très forte représentation politique d’élus issus de l’immigration marocaine. A Bruxelles, on dénombre ainsi 90 élus issus de l’immigration au niveau local, 15 adjoints au maire. On peut parler d’une véritable représentation politique. Il ne s’agit plus simplement de «l’Arabe de service».

L’autre domaine concerne les arts et la culture. Dans ce secteur aussi de nombreuses personnes, surtout des femmes, grâce à leur scolarité en moyenne meilleure que celle des garçons, réussissent à se frayer un chemin. Le troisième, économique, est beaucoup moins étudié. Les travaux sur l’entrepreneuriat sont pratiquement inexistants, faisant ainsi croire qu’il n’y a pas d’initiatives économiques. L’activité concerne surtout les secteurs classiques des premières vagues migratoires: nourriture, petit commerce. Néanmoins, il existe aussi des places marchandes, comme la rue du Brabant à Bruxelles qui met en lien l’économie en Belgique et au Maroc. Les opportunités existent au sein de cette population qui subit encore fortement la discrimination ethnique. De ce point de vue, la situation des garçons est particulièrement préoccupante. La capacité des nouvelles classes moyennes à pouvoir constituer un pôle de référence est nécessaire pour soutenir la croyance en des figures positives de la réussite dans les quartiers les plus défavorisés.


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