Eau virtuelle, eau cachée

Eau virtuelle, eau cachée

C’est dans les années 90 que J.A. Allan propose ce concept extrêmement simple d’eau virtuelle: il s’agit d’évaluer l’eau cachée, utilisée lors du processus de production d’un produit, qu’il soit alimentaire ou pas, et de calculer ainsi l’utilisation réelle des eaux par la population d’un pays, d’évaluer son «empreinte sur l’eau» (en anglais, water footprint). Il semblait alors essentiel de bénéficier d’un tel outil pour aider les pays soumis à des climats semi-arides et arides dans leurs politiques agricoles. Depuis, la raréfaction de l’eau étant devenue une préoccupation quasi générale, tout le monde s’intéresse à l’eau virtuelle et à ses échanges commerciaux et, plus particulièrement en ce qui concerne l’agriculture qui, dans l’état actuel des modes de production, est l’activité humaine la plus dépensière en eau1.

Quand le bœuf «boit»

L’exemple le plus fréquemment utilisé pour montrer la pertinence de cet indicateur est celui du kilo de viande de bœuf si cher au consommateur américain : un bœuf met 3 ans pour atteindre l’âge adulte et produire environ 200 kg de viande, moyennant une consommation de 133 kg de grains (blé, maïs, soja et autres graines...) et 700 kg d’herbe. Pour cultiver sa nourriture, il aura fallu environ trois millions de litres d’eau. Si l’on ajoute les 24 000 litres  qu’il a bus et les 7000 supplémentaires nécessaires à son entretien : pour obtenir un kilo de viande, il aura fallu... 15 340 litres d’eau. Cet animal inoffensif s’avère donc un redoutable prédateur pour nos réserves hydriques. D’autres viandes le sont moins : un kilo de porc par exemple ne consomme que 4856 litres d’eau virtuelle, un kilo de poulet 3918. Conclusion : mangeons plutôt du poulet que du bœuf... préférons le thé au café... Que d’habitudes de consommation à remettre en question! La Chine peu encline à ménager ses habitants envisage d’ailleurs de développer la culture du blé dans les régions où l’eau se fait rare, faisant fi de l’attachement ancestral à la consommation du riz, deux fois plus gourmand en eau.

Quelles cultures pour les peuples pauvres en eau ?

Pour l’individu lambda qui s’interroge sur ce qu’il met dans son assiette mais surtout pour ceux qui décident de la politique agricole, la lecture des tableaux de conversion des produits de l’agriculture en eau virtuelle est édifiante. Quand le stress hydrique se profile, que produire, que modifier? Certains choisissent de privilégier les cultures économes en eau. Des chercheurs chinois ont ainsi fait le choix des OGM et cherchent à mettre au point des variétés de riz moins gourmandes ou capables de pousser en eaux saumâtres. Au Pendjab, le gouvernement a offert aux fermiers une prime de 12 500 roupies par hectare pour remplacer la culture du riz et du blé par celle des légumes secs et des oléagineux, dans l’espoir d’économiser presque 15 milliards de mètres cubes d’eau chaque année. Entre des cultures maraîchères gourmandes en eau et la production d’huile d’olive, la Tunisie a vite fait ses comptes et privilégié l’olivier. Dans ces pays, la lutte contre le gaspillage est un enjeu national.

Mais c’est sans doute l’Australie, durement confrontée à la sécheresse depuis le début du millénaire, qui revoit le plus en profondeur sa politique agricole : d’ailleurs, «est-ce bien une vocation australienne de produire du riz pour le vendre aux Japonais ?» souligne, non sans ironie, Erik Orsenna2. Le fermier australien, qui pendant bien longtemps a fait un usage immodéré de l’eau, est maintenant condamné à des conditions drastiques : il se voit attribuer une dotation en eau correspondant à la superficie qu’il exploite. Il lui est possible de céder ses excédents mais en revanche, s’il manque d’eau, il doit se fournir aux conditions du marché. Or, comme chacun sait, ce qui est rare... est cher. A lui de faire des économies s’il veut survivre. Cette politique conduit à une réduction de 50% des consommations d’eau à production constante, mais a surtout amené à une prise de conscience des agriculteurs qui tendent à diversifier leurs cultures et à rechercher des produits plus économes en eau. La brutale transition de l’agriculture australienne s’opère cependant dans la douleur : dans ce pays, un fermier se suicide tous les quatre jours. Bientôt, l’Australie ne sera peut-être plus une grande puissance agricole. A-t-elle le choix ?

CONSOMMER L’EAU DES AUTRES ?

Certains pays préfèrent devenir des importateurs d’eau virtuelle et acheter aux autres des produits gourmands en eau plutôt que de les produire eux-mêmes. Israël, la Jordanie ont déjà élaboré des politiques de réduction de leurs exportations de produits nécessitant de grandes quantités d’eau. Pourquoi s’obstiner à produire et exporter des tomates quand Israël, un pays à la technologie avancée, peut exporter des produits industriels beaucoup moins coûteux en eau. En 2004, 60 à 90% de l’eau domestique jordanienne était importée sous forme d’eau virtuelle. Cette option effraie cependant certains pays à très forte population – la Chine, l’Inde  par exemple – qui ne souhaitent pas devenir dépendants des échanges internationaux et affronter de graves difficultés intérieures au cas où le marché extérieur ne pourrait les fournir. Ils préfèrent donc tenter d’assurer eux-mêmes, tant bien que mal, leur sécurité alimentaire.

Car cette dépendance peut avoir des conséquences dramatiques. Pratiquant une agriculture fortement subventionnée, les Etats-Unis et l’Union européenne mettent sur le marché mondial des produits agricoles à très bas prix, très abordables pour les pays importateurs. Les producteurs locaux sont alors dans l’incapacité de concurrencer les importations étrangères et les cultures traditionnelles disparaissent. En Afrique, le blé européen a ainsi remplacé l’igname locale. Si les prix venaient, pour une raison ou une autre, à augmenter brutalement, les pays pauvres seraient dans l’incapacité de se fournir. Il est donc urgent que les pays importateurs en eau mettent en œuvre une agriculture de remplacement - économe en eau dans les pays arides, cela va sans dire. Cela passe aussi par un système commercial équitable où progresse la réciprocité des échanges de produits agricoles.

QUAND L’ALLEMAGNE MANGE AMÉRICAIN ET LE JAPONAIS BRÉSILIEN

Que les pays arides se consolent, même dans les pays où les réserves en eau sont abondantes, les exportations d’eau virtuelle ont des conséquences non négligeables sur l’environnement : épuisement des aquifères, assèchement des cours d’eau, augmentation de l’évaporation... Un 1/15ème de l’eau disponible aux Etats-Unis sert à produire des cultures destinées à l’exportation et pour certains aquifères, le taux des prélèvements dépasse largement  le taux de recharge. En Thaïlande, c’est carrément un quart de l’eau consommée qui est consacré à l’exportation. L’Inde jusqu’à maintenant fortement exportatrice d’eau virtuelle, s’achemine vers de graves pénuries.

Alors qui tire son épingle des échanges complexes d’eau virtuelle? L’Allemagne et le Japon. Ces pays importent l’eau virtuelle (américaine pour l’un, brésilienne pour l’autre) en se fournissant en produits agricoles et vendent sur le marché mondial des produits industriels à forte valeur ajoutée... et à faible consommation d’eau... Si tu veux épargner tes réserves en eau, développe ton industrie : tu seras toujours bien assez riche pour acheter les produits agricoles (l’eau virtuelle) des autres.

Le concept de l’eau virtuelle n’est qu’un indicateur parmi d’autres de l’empreinte que nous laissons sur l’eau en particulier et sur le monde de façon plus générale. Pendant longtemps, les pays semi-arides  et arides ont vécu dans l’espoir illusoire de l’autosuffisance alimentaire. Ils se sont depuis rabattus sur celui plus raisonnable mais si angoissant de la sécurité alimentaire. Et ils ne sont pas les seuls, car les plus nantis se demandent déjà comment la Terre pourra nourrir plus de 8 milliards d’individus en 2030. Comme nous le rappelle Erik Orsenna dans un chapitre3 intitulé «Mourir de faim, périr de soif ?» : «Les vraies guerres de l’eau n’ont pas encore éclaté, tandis que les émeutes de la faim se multiplient...»


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