Du street language à la branchitude

Du street language à la branchitude

Au-delà des effets de mode, l’intrusion des  «parlers jeunes» sur la scène publique reflète l’ambivalence de l’image des jeunes dans de nombreuses sociétés et s’explique par le développement de nouvelles pratiques culturelles et communicatives, comme le hip-hop et l’Internet. Cœur de cible des annonceurs publicitaires avec l’intrusion de la téléphonie portable, les jeunes et leurs manières de parler sont à la fois des modèles et des repoussoirs. Phénomène essentiellement urbain, les «parlers jeunes» ont été perçus et décrits  de manières très diverses selon les lieux, les périodes et les observateurs.

Au printemps 1997, le succès du film Ismailiya rayeh gay (Ismailiya aller-retour) de  Karim Dia-Eddine, avec la nouvelle star montante du cinéma comique, Mohamed Heneidi, initiait un vaste débat dans la presse égyptienne sur la langue des jeunes (loghat ash-shabâb). La chanson du film allait connaître un succès foudroyant malgré des paroles pratiquement incompréhensibles, comme kâmmannanâ, terme inventé qui symbolisait tout ce qu’un jeune rêve d’obtenir (argent, fille, voiture, etc). L’expression loghat al-kâmannanâ en vint à définir «la langue des jeunes», une langue considérée comme incompréhensible pour les générations précédentes, ce qui bien sûr provoqua la critique acerbe des défenseurs de «notre belle langue arabe». Ce film et cette chanson marquent un tournant dans la reconnaissance publique du phénomène «parler jeune» en Egypte en associant cette pratique non plus exclusivement aux jeunes «déviants» et en situation d’échec social et scolaire, mais plutôt aux jeunes branchés et «cools». C’est ainsi que rewesh (au départ «fou» puis «cool-sympa» puis «branché») donna naissance à rawshâna, «mode de parler des jeunes qui fréquentent les malls». L’industrie de la publicité recycle ces «expressions jeunes» et la rawshâna entre en littérature en 2003 avec le roman Abbâs al-Abd de Ahmed Alaidy.

Cette «intrusion» des langues et cultures dites «jeunes» dans l’espace public est devenue un phénomène quasi mondial à partir des années 1990, à la faveur des processus de globalisation-circulation favorisant de nouvelles pratiques culturelles et communicatives comme le hip-hop,  l’Internet, la téléphonie portable. L’intrusion des «parlers et culture jeunes» sur les scènes publiques urbaines reflète l’ambivalence de l’image et statut des jeunes dans de nombreuses sociétés. On constate, partout et à des degrés différents, un aller-retour permanent entre deux grands modèles ou stéréotypes associés à deux types d’espace urbain : a) le parler des jeunes en rupture avec la société mainstream (street language) associé aux ghettos ou quartiers défavorisés et b) le parler des jeunes «branchés» associé aux espaces créatifs et médiatiques. Quel que soit le degré de réalité ou de phantasme, les parlers jeunes «branchés» ne peuvent être légitimes que s’ils se revendiquent et disent s’inspirer d’une culture de la rue, issue des quartiers défavorisés. 

Le cas égyptien montre bien cette ambivalence. Comme partout, on note une association entre parlers jeunes et hip hop, consacrée en 2002 par la chanson ommi msafra (ma mère est partie en voyage) du groupe rap MTM et les titres de plusieurs chansons reprenant des expressions jeunes comme malakshi fiha (tu ne piges rien). Mais le rap égyptien demeure, jusqu’au milieu des années 2000, un genre peu visible et plutôt représentatif de la classe moyenne. Le phénomène des «parlers jeunes» semble alors concerner principalement une population estudiantine urbaine1, relativement bilingue, qui joue sur l’alternance des langues (mélange arabe-anglais ou français), la création lexicale, le détournement syntaxique (felm wehesh/helw moot «un film vraiment mauvais/bon»), l’intonation et le débit. La culture «jeune» des quartiers populaires et périphériques (les fameux ashwa3iyyat) est, elle, illustrée par la chanson sha3biyya shabâbiya ou le style néo-muled portés par les chanteurs Saad al-Soghayer, Gamal Sobki, Riko, etc., accusés de vulgarité et parfois traités de hooligans par la presse égyptienne, mais dont certains termes seront repris par les jeunes «branchés».  Ce n’est qu’à partir de 2007 qu’une nouvelle scène culturelle alternative jeune acquerra une plus grande visibilité en liaison avec le développement d’une nouvelle mouvance politique et l’explosion d’Internet.

Au Maroc, le terme «parler jeune» n’est pas employé par les médias, mais le discours commun s’accorde sur le fait que les jeunes parlent de façon différente, incompréhensible pour les adultes et que les pratiques linguistiques changent très vite. La reconnaissance de ce phénomène semble très liée au développement de la nouvelle scène urbaine marocaine (fusion, hip hop, rock) fortement médiatisée depuis 2006. Ce qui a choqué et fait débat au Maroc, c’est l’emploi public de termes vulgaires. On a donc plutôt stigmatisé le parler dyal zzenqa (de la rue) et le fait que ce type de musique ou de langage était inaudible «en famille» et enfreignait les tabous sociaux (la fameuse hchouma). La vulgarité n’est pas l’apanage exclusif de la jeunesse (Kaykhessrou el hedra «ils

abîment le parler», i.e. «ils parlent mal») mais sa transposition dans le domaine artistique est associée à des artistes «jeunes». La polémique s’est focalisée sur quelques artistes  comme le rappeur Bigg lors de la sortie de son album Mgharba Tal mout (Marocain jusqu’à la mort, 2007), ou le film Casanegra (2008), dont le réalisateur, Noureddine Lakhmari «a écrit les dialogues en darija (arabe dialectal) de la rue, crue, vulgaire, agressive» (RFI)2.

Il existe des formes de «parlers jeunes» qui ne sont pas vulgaires, mais qui sont plutôt associées à une forme de complicité et à la nouvelle scène musicale. Partie du milieu des jeunes musiciens, reprise par des cercles étudiants branchés, cette façon de parler n’est pas réservée à une élite sociale ou à un milieu étudiant mais est appropriée par de nombreux jeunes d’origine populaire. La publicité (téléphonie mobile, sodas) récupère et médiatise non seulement la façon de parler, mais le style vestimentaire, la gestuelle et l’intonation (surtout celle de Casablanca). Une transposition cinématographique exemplaire est le film  3dam le7did, (L’os de fer, 2007) du  jeune réalisateur Hicham Lasri. Parmi les caractéristiques de ce parler jeune branché urbain, il y a le mélange de langues (marocain-français), la création lexicale, une prononciation plus emphatique («zwèèn» au lieu de «zwiin», par exemple) et des expressions qui sont devenues signe de ralliement :

«Itoube 3lik» (merci, bravo), «stoune» (génial, ou truc), «mmout» (super, mortel), «msettè» (dingue), «smou3lih» (bidule), etc.).

Nous dirons que les parlers jeunes sont d’abord une expression de la complicité, de l’appartenance à une génération, voire à une communauté qui peut aller du plus local (le coin de rue, le quartier avec dans ce cas-là une fonction d’identification et de cohésion de groupe importante) au plus global (le cyber-espace).

Au Maroc, le terme «parler jeune» n’est pas employé par les médias, mais le discours commun s’accorde sur le fait que les jeunes parlent de façon différente, incompréhensible pour les adultes et que les pratiques linguistiques changent très vite. La reconnaissance de ce phénomène semble très liée au développement de la nouvelle scène urbaine marocaine (fusion, hip hop, rock) fortement médiatisée depuis 2006. Ce qui a choqué et fait débat au Maroc, c’est l’emploi public de termes vulgaires. On a donc plutôt stigmatisé le parler dyal zzenqa (de la rue) et le fait que ce type de musique ou de langage était inaudible «en famille» et enfreignait les tabous sociaux (la fameuse hchouma). La vulgarité n’est pas l’apanage exclusif de la jeunesse (Kaykhessrou el hedra «ils

abîment le parler», i.e. «ils parlent mal») mais sa transposition dans le domaine artistique est associée à des artistes «jeunes». La polémique s’est focalisée sur quelques artistes  comme le rappeur Bigg lors de la sortie de son album Mgharba Tal mout (Marocain jusqu’à la mort, 2007), ou le film Casanegra (2008), dont le réalisateur, Noureddine Lakhmari «a écrit les dialogues en darija (arabe dialectal) de la rue, crue, vulgaire, agressive» (RFI)2.

Il existe des formes de «parlers jeunes» qui ne sont pas vulgaires, mais qui sont plutôt associées à une forme de complicité et à la nouvelle scène musicale. Partie du milieu des jeunes musiciens, reprise par des cercles étudiants branchés, cette façon de parler n’est pas réservée à une élite sociale ou à un milieu étudiant mais est appropriée par de nombreux jeunes d’origine populaire. La publicité (téléphonie mobile, sodas) récupère et médiatise non seulement la façon de parler, mais le style vestimentaire, la gestuelle et l’intonation (surtout celle de Casablanca). Une transposition cinématographique exemplaire est le film  3dam le7did, (L’os de fer, 2007) du  jeune réalisateur Hicham Lasri. Parmi les caractéristiques de ce parler jeune branché urbain, il y a le mélange de langues (marocain-français), la création lexicale, une prononciation plus emphatique («zwèèn» au lieu de «zwiin», par exemple) et des expressions qui sont devenues signe de ralliement :

«Itoube 3lik» (merci, bravo), «stoune» (génial, ou truc), «mmout» (super, mortel), «msettè» (dingue), «smou3lih» (bidule), etc.).

Nous dirons que les parlers jeunes sont d’abord une expression de la complicité, de l’appartenance à une génération, voire à une communauté qui peut aller du plus local (le coin de rue, le quartier avec dans ce cas-là une fonction d’identification et de cohésion de groupe importante) au plus global (le cyber-espace).

 

1 Rizk Sherin, 2007, «The language of Cairo’s young university students», in Arabic in the City, édité par  C. Miller, E. Al-Wer, D. Caubet et J. Watson, Londres-New York : Routledge-Taylor, pp. 291-308

http://www.rfi.fr/culturefr/articles/109/article_77670.asp, téléchargé le 20 mai 2011

 

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