Dompter le clientélisme, le défi des transitions économiques

Dompter le clientélisme, le défi des transitions économiques

Clientélisme et rentisme existent de tout temps et dans toutes les sociétés. Le plus impersonnel des États de droit ne peut effacer les liens familiaux, d’amitié ou d’allégeance personnelle ou de groupe. Les rentes de situation, publiques ou cachées, procurent beaucoup trop d’avantages à ceux qui en bénéficient pour pouvoir, un jour, être abolies. D’autant que cette pratique sociale n’est pas seulement l’apanage de quelques minorités aisées monopolisant le pouvoir économique et politique. Partis, syndicats, clubs, associations ou familles, à tous les échelons des sociétés, se constituent en réseaux d’influence pour capter la plus grande part possible de richesse sociale, économique et symbolique, en jouant du pouvoir de leur organisation particulière au détriment de ceux moins actifs ou moins organisés. Il ne s’agit donc pas de mener un combat générique – perdu d’avance – contre les clientèles en général, mais de mesurer leur impact sur la capacité d’une société ou d’une nation à créer de la richesse, à innover, à assurer des formes acceptables de prospérité et de participation à l’ensemble de ses membres.

Rente et croissance : l’éphémère succès d’un couple improbable

Cette question est centrale aujourd’hui, surtout pour les économies dites « émergentes » – et celles qui aspirent à le devenir. Celles-ci ont été les principales bénéficiaires de l’ère de la « globalisation heureuse » des années 1990 et du début du XXIe siècle. Le secret de cette réussite tenait, avant tout, à des stratégies de niche. Il s’agissait pour chacune de tirer le meilleur parti de ses quelques avantages comparatifs disponibles pour se positionner sur différents créneaux particulièrement lucratifs au sein des chaînes de production de valeur transnationales. Cette participation sélective aux réseaux de production mondiaux permettait à la fois d’empocher une part plus importante de la valeur ajoutée globale et de sauvegarder l’essentiel des rentes de situation des élites nationales caractéristiques de ces économies « en transition ». Déjà, dans les années 1970-1980, du temps des industrialisations « nationales », le « capitalisme de copinage » – associé aux lobbies politiques et administratifs – des « tigres asiatiques » et du Japon avait pu bénéficier d’un modèle tiré par les exportations et l’accès facilité aux grands marchés nord-américains et européens, sans contreparties significatives. L’intégration de l’économie mondiale, le boom des investissements directs étrangers, la fragmentation et l’internationalisation des processus de production stimulés par la fin de la Guerre froide, n’ont fait qu’offrir de nouvelles opportunités aux pays dits « en développement » qui voulaient les saisir.

Gérer une forte croissance économique en utilisant des facteurs de production inexploités, et rationaliser à outrance un petit nombre de processus de fabrication de valeur considérés stratégiques, s’accommode du maintien d’un monopole du pouvoir et de la décision économique entre les mains de quelques acteurs dominants, politiques et industriels. D’autant qu’il était possible, grâce à une forte croissance globale, de protéger les rentes de ces élites nationales en bridant l’arrivée de compétiteurs internes, en cooptant quelques nouveaux venus particulièrement dynamiques, et en limitant la concurrence externe. Mieux encore : l’émergence de nouvelles « classes moyennes », qui profitent amplement des succès économiques, a même pu renforcer l’autorité et la légitimité du clientélisme dominant, qu’il soit autoritaire, populiste ou « culturel ».

Sauf que cette heureuse conjoncture politico-économique a été brutalement interrompue, en 2008, par le naufrage financier des économies « matures ». L’effondrement des grands marchés de consommation du « Nord » – qui représentent encore plus de deux tiers de la demande mondiale des ménages – a montré l’extrême dépendance des économies émergentes à l’égard du pouvoir d’achat des consommateurs des régions « développées ». Si une partie des produits finaux sortis des chaînes transnationales de production de masse ne trouve plus preneur, c’est l’ensemble du processus, ainsi que les « niches » occupées par les « Émergents », qui sont menacés de stagnation. Plus inquiétant encore pour les pouvoirs clientélistes nationaux : l’économie mondiale doit faire face à des bouleversements historiques.

Le rentisme traditionnel face à la révolution technologique

La convergence extrêmement rapide de toutes les nouvelles technologies de l’information et communication (Big DataCloud, Internet des Objets, imprimantes 3-D, robotique avancée, médias sociaux) est au cœur d’une nouvelle révolution industrielle. La nouvelle « économie digitale », qui permet des réductions significatives des coûts de production, est en train de diluer rapidement les avantages liés à la taille des entreprises, aux économies d’échelle ou aux faibles coûts de main-d’œuvre. Peu à peu, une partie non négligeable des grandes chaînes de valeur transnationales est remplacée par des « réseaux » de production « distribuée », permettant d’assurer la fabrication de produits finis au sein d’un marché de consommation régional. Une manière de palier les inconvénients logistiques et la difficulté de contrôler des longues chaînes d’approvisionnement sur des distances transcontinentales. Les intrants immatériels, tels le design, l’innovation, la marque, les processus même de fabrication et la foule de nouveaux services incorporés au produit physique, deviennent la principale source de valeur ajoutée. De même que la capacité à « personnaliser » les produits et à les adapter en permanence aux goûts changeants des consommateurs.

Bien sûr, la « vieille » production de masse pour la consommation de masse ne disparaîtra pas. Mais elle restera otage d’une demande, au mieux stagnante, de produits standardisés à bas prix – good-enough products – et d’un modèle industriel assurant des marges de plus en plus faibles. Le fossé commence à s’élargir entre ceux qui sont capables de maîtriser les dynamiques de la nouvelle économie « digitale » ; ceux qui auront du mal à réduire leur dépendance vis-à-vis de stratégies de niche au sein des chaînes de valeur transnationales « traditionnelles » ; ceux qui ne voudront, ou ne pourront pas, échapper à la malédiction de l’exportation des seules matières premières ; et ceux qui resteront prisonniers de la pauvreté et dont la survie dépendra des programmes d’aide, publics ou internationaux.

Le dernier avatar, transnational, de la « production de masse pour la consommation de masse » avait ouvert un espace aux groupes clientélistes dominants des pays du Sud pour allier la préservation de leurs rentes, la croissance et une plus grande prospérité pour une partie de leurs populations. Une situation assez confortable pour retarder toute réforme structurelle importante pouvant avoir une incidence sur leur monopole du pouvoir. Les modernisations nécessaires des règles du jeu économiques et politiques internes étaient mises en route au compte-gouttes, très prudemment, comme pour désamorcer les aspirations des nouvelles « classes moyennes » plus revendicatives. La nouvelle donne économique globale est en train d’assécher cet espace de manœuvre. De même que l’urbanisation galopante et l’ubiquité des réseaux sociaux qui échappent au contrôle des pouvoirs traditionnels. Le succès économique exige aujourd’hui de plus en plus de créativité et de liberté de communiquer et d’entreprendre. En d’autres termes, un environnement où la rente, même si elle est inévitable, devra être subordonnée à la compétition politique et économique interne.

De fait, l’économie digitale en réseau à très forte valeur ajoutée est éminemment favorable aux régions, ou États, capables de combiner des infrastructures de grande qualité, une éducation d’excellence, un filet de protection sociale efficace, une justice transparente et indépendante, de solides garanties des droits de propriété, une concentration de capital-risque et d’instruments de financements abordables et une très large liberté d’entreprendre. Pour peu que s’y ajoutent des marchés ouverts et compétitifs, une très forte liberté de connexion et d’expression (interne et externe) permettant l’échange permanent d’idées et de projets, l’aptitude à intégrer et gérer les talents étrangers dans des postes de pouvoir managérial et parfois, l’existence de pôles traditionnels de compétences en matière d’industries spécialisées ou de services, souvent vieux de plus d’un siècle. 

L’impasse des clientélismes du Sud

De toute évidence, seules quelques régions du Nord industrialisé, où les inévitables rentes de situation sont soumises aux garanties légales et à la compétition économique et politique, peuvent compter sur un tel faisceau d’éléments. Ailleurs, le monopole clientéliste du pouvoir – selon la devise : « Pour les amis tout, pour les ennemis rien, pour les indifférents la loi » – constitue désormais un obstacle de taille. Il bloque les possibilités d’évolution vers des systèmes productifs à plus forte valeur ajoutée, et peine à maintenir leurs stratégies de niches au sein de chaînes de valeur transnationales de moins en moins rentables. Pour tous les « Émergents », la question urgente est de savoir comment continuer à assurer la croissance économique quand les marchés de consommation du Nord pour les produits de masse impersonnels sont en déclin, que la demande de matières premières se réduit sensiblement et que l’on ne possède pas les conditions matérielles et sociales pour suivre l’accélération structurelle de l’innovation dans les économies « matures » de l’Atlantique Nord. D’autant que ces pays doivent affronter l’impatience de populations qui ont profité du boom des années de « globalisation heureuse » et redoutent tout retour en arrière. Depuis la fin de l’affrontement idéologique de la Guerre froide, la paix sociale et la légitimité des élites clientélistes sont étroitement corrélées à leur compétence à maintenir la prospérité économique.

Bien sûr, les économies émergentes ne forment pas un bloc homogène. Une niche constituée d’exportations de matières premières essentielles (Brésil ou Russie), n’est pas celle d’une spécialisation dans les services informatiques (Inde) ou celle d’une maîtrise de la fabrication de produits finis (l’« atelier du monde » chinois ou les maquiladoras mexicaines). Mais dans tous les cas, ces économies en transition ont peu d’alternatives. Soit elles trouvent, pour compenser le tassement de la demande du Nord, le moyen de développer sérieusement leurs marchés domestiques, encore friands de produits de masse relativement peu sophistiqués ; soit, pour booster la compétitivité de leurs secteurs industriels et de services, elles se lancent dans un effort herculéen d’investissements et de réformes de structures internes. Ou les deux démarches à la fois.

Les difficultés rencontrées par les autorités chinoises pour développer un marché intérieur de consommation privé montrent cependant qu’une telle politique n’est pas évidente. Sans des transferts de richesse substantiels au profit des consommateurs, sans liberté de choix, et sans une société ouverte capable de garantir cette approche, l’effort est voué à l’échec. Mais comment accepter une remise en cause du pouvoir absolu du Parti communiste ? Le populisme clientéliste brésilien – et sud-américain en général – qui monopolise une grande part de la valeur ajoutée nationale (souvent au travers de la corruption) est lui aussi incompatible avec de gros investissements productifs et une rationalisation de l’administration publique. La défense obstinée des intérêts particuliers des élites des États fédérés de l’Inde casse toute velléité de réforme des dirigeants fédéraux. Certains pays ont toutefois la possibilité de tenter une transition plus lente et moins brutale pour les avantages acquis de leurs élites : le Mexique, le Maroc ou la Turquie, grâce à la proximité géographique et leur forte intégration dans les circuits économiques des grands marchés « développés ». Mais ils n’échapperont pas, eux aussi, à un dilemme : une ouverture qui relance la croissance mais menace les clientèles établies ou une marche arrière vers la stagnation économique et des régimes autoritaires garants des avantages acquis par un petit nombre.

Conclusion

L’avenir des économies « en transition » n’est donc pas une question de « politique économique », mais surtout d’« économie politique ». Pas d’avenir dans la nouvelle économie tant qu’un gamin inventif dans un garage n’aura pas le droit – et l’espace social – de créer une « boîte » capable de détrôner les grands acteurs établis. Aujourd’hui, la globalisation « en réseaux » produit également une valeur ajoutée « globale », dont l’accaparement fait l’objet d’une compétition féroce et mondialisée. L’économie digitale est cruelle : le fossé entre ceux qui sont disposés à jouer le jeu et les autres ne cesse de s’agrandir et pourrait devenir infranchissable. Le monopole du pouvoir et de la décision au niveau national n’est plus suffisant pour nourrir un clientélisme local, ni même pour maintenir la paix sociale. La légitimité des réseaux d’allégeance personnelle rentistes et leur capacité à capter une part plus ou moins grande de la richesse globale dépendront de leur capacité à accepter la compétition, à faire place à des outsiders et à respecter la loi impersonnelle d’un État de droit. À l’inverse du passé.

 


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