Derrière le chef déchu, un système à déconstruire

Derrière le chef déchu, un système à déconstruire

Cet article propose, à partir du travail de recherche que j’avais mené entre 1996 et 2005, publié en 2006 sous le titre La Force de l’obéissance. Economie politique de la répression en Tunisie (La Découverte), de comprendre comment un extraordinaire mouvement social a pu se développer malgré un contrôle policier et partisan tatillon, et aboutir à un changement politique profond en Tunisie même, entrainant en outre dans son sillage l’Egypte et peut-être d’autres pays de la région ; simultanément il entend mettre en évidence les véritables enjeux auxquels les Tunisiens sont désormais confrontés. Car ce n’est pas en soi le départ de Ben Ali et des «clans» qui modifient radicalement les modes de gouvernement et l’exercice du pouvoir en Tunisie. Rien n’est joué et c’est pour cela que, pour ma part, je ne parle ni de révolution, ni de transition démocratique. Il est trop tôt pour cela, même si tout reste ouvert. La véritable transformation, qui est incontestablement fondamentale, réside dans la disparition de la peur. Dans l’espace public et plus seulement dans le secret de leur intimité, les gens parlent, défient la police, expriment leurs joies, leurs craintes, leurs attentes et leurs revendications. Mais pour le reste, ce qui a fait «le régime Ben Ali» demeure en grande partie.

La révolte tunisienne : une demande d’inclusion, de justice et de dignité

De fait, contrairement à une analyse généralisée chez les commentateurs politiques, dans les médias ou parmi les anciens opposants, la domination politique ne s’incarnait pas principalement dans le pouvoir absolu de Ben Ali, dans la prédation des proches du Président et dans l’interdiction de toute vie politique par la violence et le contrôle policier. Les opposants étaient extrêmement peu nombreux. Même si leur répression, voire leur élimination, a eu d’importants effets en termes d’exemple, en diffusant la peur, ce n’est pas seulement cette violence potentielle qui explique l’obéissance des Tunisiens pendant des décennies. Celle-ci est bien plus profondément le fruit de l’articulation entre, d’une part, une violence latente relayée par la police et le quadrillage du parti unique et, de l’autre, de puissants mécanismes d’inclusion. C’est l’économie politique de la domination que j’avais décortiquée dans mon livre1 : celle-ci s’exerce avant tout par l’insertion des mécanismes disciplinaires et coercitifs du pouvoir dans les dispositifs et les pratiques économiques et sociales les plus banales. Le plus souvent, cet investissement n’est ni violent ni imposé du haut, mais il découle de dynamiques d’arrangements, de négociations et de compromis à la base de ce que j’ai appelé un «pacte de sécurité». A travers lui, l’Etat tente de prévenir tout ce qui peut être incertitude, risque, danger, et il est en cela légitime parce que cela répond à un désir d’Etat, un désir de protection, un désir de consommation, de modernité de la part de la population.

Deux précisions importantes doivent être faites, pour comprendre les évolutions récentes. D’une part, la fonctionnalité de ce pacte n’était pas synonyme d’adhésion aux modes de gouvernement et de soumission, le mécontentement

pouvait exister de même que la critique, voire l’exaspération. D’autre part, le pacte avait la prétention d’englober toute la population, mais il ne pouvait naturellement atteindre cet objectif ; des failles existaient en son sein, dessinées par les lignes de l’inégalité et de l’exclusion.

Le mouvement de protestation qui s’est développé en décembre 2010 pour aboutir à la révolte populaire généralisée puis au départ de Ben Ali a précisément été rendu possible par l’affaiblissement des mécanismes d’insertion et l’étiolement du pacte de sécurité. Les jeunes des régions marginalisées ont constitué le fer de lance de la contestation, et ce n’est pas un hasard. Depuis la fin des années 1990, derrière des taux de croissance honorables, le paysage économique se dégrade en termes de création d’emplois, et la situation a encore empiré depuis 2008. Les chiffres du chômage ne prêtent pas à discussion, même si les données officielles (une stabilité de ce taux aux alentours de 14-15%) entendaient cacher le problème. Chaque année, il y a environ 140 000 entrants sur le marché du travail contre seulement 60 à 65.000 créations d’emplois, principalement localisées dans le grand Tunis et sur le littoral2.

Il ne fait aucun doute que le pacte de sécurité a eu chaque année davantage de difficultés à intégrer les jeunes, notamment ceux de l’intérieur. Les slogans portaient systématiquement sur des revendications au travail, demandant des emplois ou tout simplement la possibilité d’avoir accès au marché du travail. Cette recherche d’inclusion a été exprimée en termes de khobza (pain en arabe) comme l’a remarquablement analysé Samy Elbaz bien avant les événements de décembre 2010 et janvier 20113 : les jeunes ont dit leur volonté d’assouvir leurs besoins vitaux, comme les autres segments de la population. Le pain est la représentation par excellence d’une normalité qui doit être accessible à tous, ou qui devrait légitimement l’être. Et elle l’est d’autant plus que les discours officiels n’ont cessé, depuis plus d’une décennie, de vanter le «miracle économique» tunisien4. Par un effet non pas paradoxal parce que logique, mais certainement pervers et non prévu par les dirigeants, ces discours ont suscité des attentes, créé des espoirs, alimenté des frustrations.

Le pacte de sécurité ne doit cependant pas être seulement entendu en termes matériels, et le délitement des mécanismes d’insertion économique n’explique pas tout. Le mouvement de protestation, son ampleur et son enracinement social sont également et peut-être surtout nés du sentiment d’injustice et d’humiliation. Les slogans, qui là aussi étaient sans appel, mettaient en avant la dignité et le respect recherchés. L’effet générationnel est fondamental, et pas seulement en termes économiques: la demande d’inclusion était aussi une demande de reconnaissance pour une génération soumise, plus que toute autre catégorie de la population, à la violence de la police, souffrant de la censure des médias, ressentant davantage l’injustice de la répartition inégale des richesses et subissant la corruption au quotidien5. Autrement dit, l’exclusion était également ressentie en termes moraux, de citoyenneté, les jeunes vivant toutes ces pratiques comme un manque de reconnaissance et de respect.

Ces sentiments viennent de loin, et ne sont pas nés à Sidi Bouzid, le 17 décembre 2010, lorsque Mohamed Bouazizi a été une fois de plus racketté par les agents d’autorité et giflé par une policière. Depuis quelques années, les mouvements de protestation se sont développés bien qu’ils aient été jusque là contenus : grèves sauvages et illégales dans les usines textiles et dans le secteur touristique ; manifestations plus ponctuelles contre des patrons voyous; ou mouvements de protestation plus structurés, dont certaines d’une réelle ampleur, comme ce fut le cas dans le bassin minier de Gafsa entre janvier et juillet 20086, ou celles de Benguerdane en juillet et août 20107.

Mais si la protestation a pris une telle ampleur, c’est aussi parce que le désespoir et le sentiment d’humiliation des jeunes des régions intérieures ont rencontré d’autres frustrations, d’autres mécontentements, d’autres exigences: la communauté des affaires souffrait de la prédation des «clans» et des aléas d’une administration et d’une justice aux ordres ; certains vivaient mal le quadrillage du pays par la police et le parti unique, d’autres l’absence totale de liberté de la presse, de l’information et de l’expression publique ; de larges segments de la classe moyenne ressentaient durement l’arrêt du processus d’ascension sociale tant vanté, voire un processus de déclassement, pour eux ou pour leurs enfants… Car derrière l’unanimisme, le consensus obligé, les rituels du parti unique et de la personnalisation du pouvoir, il y avait beaucoup de choses. Les signes d’acquiescement (photo du Président, versement aux œuvres présidentielles, participation aux manifestations du parti unique…) ne disaient pas la croyance aux bienfaits de la «sollicitude» du président, ils ne louaient pas son «avant-gardisme», ils ne déclaraient pas la «foi» des citoyens en un régime protecteur. Ils ne faisaient que participer à un rituel formalisé et montraient ainsi qu’ils connaissaient le système, qu’ils reconnaissaient ses mécanismes ; leurs comportements montraient qu’ils savaient (bien) se comporter dans un contexte ritualisé de façon à reproduire, voire améliorer leur statut social sans pour autant accepter ou rejeter les règles du jeu politique.

Ces glissements de sens et de marges de manœuvre sont devenus plus visibles à mesure que les conditions qui permettaient l’acceptation de compromis se délitaient, à mesure aussi que l’obéissance, non ressentie précédemment comme de la soumission, devenait insupportable. Les modes de gouvernement, les dispositifs concrets et surtout les pratiques de pouvoir rendent en effet souvent la contrainte indolore, voire invisible ou insidieuse précisément parce qu’ils reposent aussi sur ces éléments positifs, des réponses à des demandes de la population. Mais la «force de l’obéissance» peut s’affaiblir, voire disparaître lorsque ces éléments positifs d’inclusion, de réponse aux demandes de respect, de protection, de sécurité économique et sociale s’atténuent ou disparaissent, laissant davantage apparaître la dimension coercitive, voire violente, de ces dispositifs ou de ces pratiques. C’est aussi en ces termes qu’il faut comprendre l’extraordinaire mouvement social qui a mené au départ du président Ben Ali.

 

Les enjeux du futur : sortir du «miracle» et de l’économie politique de la répression

Les effets des manifestations, de la protestation et plus généralement du mouvement social qui a suivi l’acte désespéré de Mohamed Bouazizi sont énormes. Ils se sont traduits par la levée d’un tabou : celui de la peur et du silence obligé. Mais parler de révolution est certainement prématuré, tout simplement parce qu’au regard des modes de gouvernement, la rupture n’est, à l’heure où j’écris, pas (encore) là. On peut encore moins parler de «transition démocratique», parce que cette dernière nécessite du temps et un travail en profondeur, un travail notamment sur l’orientation de cette économie politique et sur l’exercice de la domination que ce livre analyse. Je voudrais rapidement évoquer les enjeux que la nouvelle ère politique doit affronter, et notamment les nœuds que cette économie politique doit défaire pour qu’un véritable processus de démocratisation prenne racine.

La place du RCD est sans doute l’un des défis les plus grands à relever car le parti unique est au cœur du pacte de sécurité. Le RCD a une profondeur sociale incontestable. Le parti unique n’a pas seulement rempli une fonction policière, de surveillance, mais à travers ses cellules, les comités de quartier, les associations, il a joué comme un médiateur social. Ses différentes instances ont tout à la fois été des intermédiaires du pouvoir central, des relais des modes de gouvernement et de régulation politique, des lieux de la redistribution, du clientélisme, de l’enrichissement et de l’ascension sociale, un espace de médiation, un véhicule de doléances. Beaucoup de gens ont profité de ce système à travers les programmes sociaux, l’obtention d’autorisations, l’acquisition d’agréments et la facilitation de démarches auprès de l’administration, l’octroi de statuts ouvrant la voie à des aides. Le RCD apparaît ainsi comme un réseau d’intérêts et de clientèle qui fournit emplois, bourses, facilités administratives, aides en tout genre, hébergements, facilités bancaires, cartes de soin et de transport gratuites… En outre, les membres actifs du RCD ont pu directement s’enrichir et entamer un processus d’ascension sociale. On le voit, les intérêts matériels et symboliques sont trop forts et historiquement constitués pour qu’ils puissent disparaître sans tension. Le parti unique continue à représenter quelque chose de positif pour des pans entiers de la population. L’instrumentalisation par les hommes politiques des questions de sécurité, de violence, de stabilité et de chaos est d’autant plus probable que les anciens du RCD ne sont pas les seuls à jouer ce jeu, comme le suggèrent les positions de l’armée mais surtout des partis d’opposition qui ont accepté de rentrer dans le gouvernement provisoire. Le démantèlement du parti unique, et plus encore la disparition de la symbiose entre ce dernier, l’administration et l’Etat constitue donc l’un des enjeux majeurs de la période actuelle. Ce qui pose des problèmes sociaux, des problèmes d’économie politique, on vient de le voir, mais aussi des problèmes politiques.

Concrètement, comment et par quoi remplacer le RCD dans les régions reculées, au niveau local, dans des situations où l’administration et même la police n’étaient pas présentes mais représentées par des membres du parti ? Comment procéder à la restitution à l’Etat des immeubles, des biens, des fonctionnaires, des ressources financières qui avaient été en quelque sorte privatisés au profit du RCD sans qu’aucune comptabilité ne soit effectuée ? Comment faire avec des réseaux partisans qui ont structuré l’ensemble de l’espace public ? Ce n’est pas un changement de nom ou la dissolution du comité central qui change ici la donne, mais bien toute la recomposition du champ politique.

Un deuxième enjeu est celui de la corruption. Dans l’emballement médiatique des événements et dans une vision simpliste du despotisme tunisien, la prédation des «clans», autrement dit des familles alliées du président Ben Ali a été stigmatisée comme l’un des ressorts de l’ancien régime. Mais l’analyse des mécanismes d’inclusion suggère que ceux-ci sont autrement plus complexes, et notamment que, pour importante qu’elle ait été, la question de la prédation en haut lieu ne peut être ni surestimée, ni comprise en dehors des processus plus larges que l’on appelle communément la corruption. La prédation des «clans» était avant tout de la ponction sur des activités économiques existantes. Les membres qui les composaient (essentiellement les frères, enfants, neveux et gendres de Zine el Abidine Ben Ali et de son épouse Leïla Trabelsi) n’ont jamais été des hommes d’affaires, et n’ont jamais été considérés comme tels. Ils ont simplement profité de leurs positions de pouvoir pour se construire une position d’accumulation, en monopolisant la fonction d’intermédiation dans les privatisations, dans les opérations d’import-export, dans l’accès aux marchés publics, dans l’accès à l’information. Ils ont également procédé par intimidation, en obtenant par la contrainte des parts de capital dans les affaires qui marchaient bien, et ont multiplié les stratégies matrimoniales pour élargir leur champ d’intervention. Cette corruption ne concernait alors que les plus importants des hommes d’affaires tunisiens ou opérant en Tunisie. Ces derniers d’ailleurs doivent être distingués, et nombre d’entre eux ont eu une position ambiguë par rapport aux proches du Président ; ils ont souvent subi leur prédation, mais il n’est pas rare qu’ils aient cherché leur soutien, du moins dans un premier temps, dans l’espoir de voir leurs affaires prospérer8

La population dans son ensemble n’est, quant à elle, pas directement et matériellement concernée par cette prédation, même si l’impudence de la «famille» et l’immoralité de son comportement ont été vécues par tous comme un manque de respect, une conception indigne de l’Etat. En témoigne la reprise des slogans dans les manifestations. En revanche, la question de la corruption au quotidien constitue un véritable enjeu pour l’ensemble de la population. Qu’elle prenne la forme d’interventions ou de versements financiers, elle aussi a été centrale dans l’économie des négociations, des arrangements et des compromis qui ont fait les beaux jours du «miracle» tunisien et du pacte de sécurité du pays. Les jeunes étaient (et jusqu’à présent restent) confrontés à une économie de la débrouille et de l’inclusion par les marges qui passe par la corruption des policiers, des fonctionnaires et surtout des membres du RCD9. Au même titre que la prédation mais d’une autre manière, cette «petite» corruption est un mode de gouvernement, qui fait partie des «douceurs insidieuses» dont j’ai développé le rôle et le fonctionnement dans mes travaux antérieurs. La corruption protège, inclut, permet aux gens actifs d’entreprendre, de réussir ou tout simplement de vivre ou de survivre ; mais simultanément elle discipline et contrôle, elle normalise sous les traits de la participation à un système d’échanges, de privilèges, de passe-droits qui n’englobe pas que les «grands» mais bien l’ensemble de la population. Tout ceci n’a pas disparu avec la fuite de Ben Ali et de ses acolytes mafieux, même si la dénonciation et la critique vont désormais se faire entendre plus aisément.

Le «miracle économique» constitue un troisième défi. On sait que ce discours était le fruit d’une mise en scène des données économiques et qu’associé à une absence de débat, il constituait un mécanisme fondamental de l’exercice de la domination. Non seulement ce discours a caché l’état réel de l’économie tunisienne, mais il a œuvré à normaliser les comportements et la pensée en construisant une fiction, celle d’une Tunisie stable, financièrement saine, macro-économiquement efficace, socialement juste. Dessiner les contours de la démocratie nécessite aussi que cette fiction unanimiste disparaisse. D’une certaine façon, tel est le cas, puisque les protestations et le mouvement populaire ont largement été alimentés par une dénonciation des inégalités, de l’injustice, du chômage et plus généralement des difficultés à vivre. Mais une chose reste préoccupante: rien n’est dit, jusqu’à présent, y compris de la part des anciens opposants, des limites mêmes du système économique tunisien. Car ce dernier a été dessiné dans les années 1970-1980 et s’il a donné des résultats honorables pendant ces décennies, il connaît incontestablement un essoufflement depuis la fin des années 1990.

L’organisation dualiste de l’économie et la spécialisation internationale ne permettent pas de fournir suffisamment d’emplois, ni de créer une dynamique en termes de diversification dans la création de richesse ; les créneaux porteurs en termes d’emplois (le textile et le tourisme principalement) restent peu qualifiés et sophistiqués, tournés vers les segments les plus bas dans la hiérarchie de ces secteurs ; les tentatives de renouvellement de l’offshore ont été marquées par les mêmes caractéristiques, principalement concrétisées par le développement des centres d’appel, peu exigeants en termes de main-d’œuvre; les politiques de redistributions atteignent leur limite dans une période d’équilibre budgétaire et de norme néolibérale de l’action publique ; les migrations qui, jusque dans les années 2000 constituaient une véritable soupape pour l’économie tunisienne, ont été largement freinées par les engagements européens de la Tunisie. Or, la perpétuation de ce modèle a été pensée par les technocrates du régime Ben Ali qui aujourd’hui constituent l’ossature même du gouvernement provisoire, à commencer par le premier ministre Mohamed Ghannouchi.

Distinguer comme le font aujourd’hui non seulement les commentateurs politiques, les partenaires étrangers mais aussi la grande majorité des anciens opposants, entre «méchants» et «sales» sécuritaires et «gentils» et «propres» technocrates trahit une vision particulièrement pauvre du politique. On retrouve là un mythe largement partagé, celui qui voit la technocratie comme une structure apolitique, capable de réaliser en toute indépendance un miracle économique malgré la répression, la violence policière et les violations des libertés publiques. Il va de soi que l’implication des technocrates n’est en rien neutre politiquement, et qu’elle a abouti in fine à leur participation dans l’économie de la domination, voire de la répression. Ce sont aussi ces technocrates qui ont mis en place des mesures et des mécanismes économiques, financiers et sociaux autorisant l’exercice du pouvoir.

On pourrait encore citer nombre de mutations nécessaires à l’avènement d’une révolution et d’une réelle démocratisation en Tunisie. La place qui m’est impartie n’est pas suffisante pour cela, mais les quelques lignes esquissées soulignent d’abord combien il est urgent de recentrer le regard sur ce qui fait réellement l’exercice du pouvoir et de la domination, non sur le seul Chef et ses proches. Elles suggèrent également que le jeu est entièrement ouvert et qu’il va dépendre des rapports de force sur le terrain, qui n’opposent pas seulement anciens bénéficiaires du «régime Ben Ali» et opposants à celui-ci mais qui se structurent autour de clivages définis en termes sociaux, générationnels, géographiques, politiques et idéologiques autrement plus complexes.

 

1 Hibou B. La Force de l’obéissance. Economie politique de la répression en Tunisie, 2006 (La Découverte)

2 Compétitivité et croissance. Le défi de l’emploi aux multiples dimensions, Consultation nationale sur l’emploi, Tunisie 2008, rapport intermédiaire, version 2, septembre 2008 (produit par la Banque mondiale et les autorités tunisiennes). Il y aurait plus précisément chaque année 70 000 diplômés, 40 000 sortis de la formation professionnelle et 30 000 sans formation

3 S. Elbaz, Tunisie, pays émergent ?, rapport de recherche, Paris, FASOPO, 2008 (accessible sur le site www.fasopo.org/publications/elbaz.pdf)

4 Sur la déconstruction du «miracle économique», B. Hibou, «Les marges de manœuvre d’un ‘bon élève’ économique : la Tunisie de Ben Ali», Les Etude du CERI, n° 60, décembre 1999 (accessible au http://www.ceri-sciences-po.org/publica/etude/etude60.pdf) et Surveiller et réformer. Economie politique de la servitude volontaire en Tunisie, Habilitation à diriger des recherches, Paris, Sciences Po, 7 novembre 2005, chapitre2.

5 H. Meddeb, «‘Une jeunesse capable de relever les défis’ : l’engagement des jeunes dans la ‘révolution’ tunisienne», Politique africaine, n° 121, mars 2011 sur ce sentiment de hogra (humiliation)

6 A. Allal, «Réformes néolibérales, clientélismes et protestations en situation autoritaire. Les mouvements contestataires dans le bassin minier de Gafsa», Politique africaine, n° 117, mars 2010, pp. 107-126 ; voir également le film dédié à ces événements réalisé par le Comité tunisien de soutien à la population du bassin minier de Gafsa, Redeyef : le combat de la dignité

7 Voir la thèse en cours de H. Meddeb sur les jeunes et l’insertion des mécanismes de pouvoir dans leur économie de la débrouille

8 B. Hibou, «‘Nous ne prendrons jamais le maquis’ : entrepreneurs et politique en Tunisie», Politix, 21 (84), 2008, pp. 115-141

9 S. Elbaz, «Quand le régime du ‘Changement’ prône la ‘stabilité’. Mots et trajectoire de développement en Tunisie», Revue Tiers Monde, n° 200, octobre-décembre 2009, pp. 821-836

 

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