Défense et illustration des sciences sociales

Défense et illustration des sciences sociales

Auteur : Le collectif Champ libre aux sciences sociales

Le collectif Champ libre aux sciences sociales rappelle l’importance de ces disciplines dans un projet démocratique et s’inquiète de leur marginalisation.

Sociologie, histoire, science politique, ethnologie, économie politique… les sciences sociales sont aujourd’hui menacées. Le collectif Champ libre aux sciences sociales tire la sonnette d’alarme sur la relégation, à l’Université, dans le champ éditorial et dans les médias, de ces disciplines pourtant si nécessaires. « Aujourd’hui, de plus en plus, lorsqu’elles ne servent pas d’expertise aux pouvoirs, les sciences sociales sont rendues invisibles, interdites d’usage. Résultat : on ne perçoit guère, dans l’espace public, que les conséquences de mécanismes sociaux, et non leurs causes. » Cette relégation est, selon les 250 signataires de ce manifeste publié en mai 2013, loin d’être le fruit du hasard, mais la conséquence savamment orchestrée des politiques néolibérales. Ce constat n’est pas fait uniquement par les universitaires ou les chercheurs, mais également par des éditeurs, des libraires et des journalistes de terrains qui entendent « restaurer la place de la fonction critique des sciences sociales et travailler à l’articulation entre tranchant critique des luttes sociales et vif de la critique en sciences sociales ».

C’est que les sciences sociales dérangent. Elles « sont critiques ou elles ne sont pas. » Allant à l’encontre du « prêt à penser », elles dévoilent « comment les discours les plus entendus sur le bien commun masquent et légitiment les intérêts particuliers des  puissants ». Elles « ne cessent de rappeler que ce que l’histoire a fait, l’histoire peut le défaire » et que « la connaissance des logiques de domination est le point de départ et le levier de la résistance à la domination ». En restituant leurs conditions de production historiques et sociales, elles démolissent les indiscutés et désacralisent les évidences. « Aucune position sociale, aucune croyance, aucune relation sociale n’est intangible, nécessaire, tenant à la « nature des choses » ». Les sciences sociales combattent « la vision fataliste de l’évolution des sociétés » et offrent « un autre horizon des possibles ». Les sujets dont elles s’occupent ont pour point commun la lutte contre les injustices. De plus, les sciences sociales sont intimement liées au développement de l’État providence, « qui fait du service public et de la connaissance sociale sa raison d’être », et indissociables « des grands systèmes de promotion et de protection sociales (enseignement, santé, Sécurité sociale) ». Elles sont donc à double titre la cible des politiques néolibérales.

 

Pour démolir l’indiscuté et les sacralisations

Les signataires s’alarment des ravages de ces politiques. « Une série de processus, à l’université, dans l’édition et les médias, se conjuguent et se renforcent mutuellement pour reconfigurer les conditions de production et de diffusion des sciences sociales, de sorte que leurs travaux sont dénaturés, rendus inaudibles et invisibles ». En cause, l’application de logiques de rentabilité, de rationalisation et de concentration propres au marché, « au nom de la modernisation et de l’excellence ». A l’Université, fusions, contractualisations, organisation de la concurrence ont abouti en France au « report » des recrutements (comprendre à leur annulation), à la réduction des heures d’enseignement au nom de l’autoformation par internet, voire à la faillite de certains établissements. D’où le rétrécissement des horizons des recherches et le conformisme lié à la concentration. Le financement de la recherche par projet la rend conditionnelle et non pérenne et la mise en concurrence des chercheurs, par une évaluation permanente, « creuse les inégalités et conforte les positions préalablement dominantes ». Pire, avec les plaintes en diffamation, « c’est aussi sur le terrain judiciaire que l’on s’emploie à bâillonner les disciplines et les chercheurs critiques ». Sans oublier « les efforts faits par des responsables patronaux et des militants politiques pour éliminer de l’enseignement économique les théories de Keynes ou de Marx qui leur déplaisent »… Les signataires dénoncent par ailleurs la « révolution conservatrice » dans l’édition, où la concurrence intense, les impératifs d’une rentabilité à court terme et « le poids neuf des pôles commerciaux et des responsables financiers » imposent « le modèle de l’entertainment » et occultent le travail de construction d’un lectorat et le rôle social et politique de passage d’idées : « Si bien que les investissements à long terme sur l’avant-garde et l’édition de recherche sont sacrifiés au profit des best-sellers, des ouvrages vite pensés ». Ce qui rend nulles les chances de publication des chercheurs. Quant aux médias, ils les relèguent au rang de « personnes ressources » quand ce n’est pas de « faire-valoir ». Une situation liée, dès les années 1970, à « l’inversion des rapports de force symboliques entre « intellectuels » et journalistes au bénéfice des seconds », du moins « pour les plus dominants » d’entre eux, tandis que les plus précaires sont écrasés par la contrainte du temps.

Or, ces trois champs sont liés par une même mission de diffusion de connaissances critiques. Le manifeste appelle à « inventer une alliance inédite, un front commun d’éditeurs indépendants, de libraires indépendants, de lectrices et de lecteurs, de productrices et producteurs de sciences sociales ». La pierre angulaire de cette mobilisation passe par le refus de l’usage de la neutralité axiologique comme « un paravent » pour ne pas voir les privilèges, à commencer par les siens. Les signataires soulignent la « dette de lucidité » qu’ils ont vis-à-vis des militants qu’ils ont accompagné : « La disposition à l’engagement, qui est d’abord une disposition critique à l’égard du monde tel qu’il va, peut donc être reconvertie en disposition critique et en engagement dans la science, en déconstruisant les catégories de pensée et de classement qui se donnent pour seules légitimes, seules admises et admissibles ». Cette reconnaissance du je engagé vise à valoriser le travail de terrain, le seul qui permet de parler en connaissance de cause. Et de citer Emile Durkheim « Nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif. Si nous séparons avec soin les problèmes théoriques des problèmes pratiques, ce n’est pas pour négliger ces derniers : c’est, au contraire, pour mieux les résoudre. »

 

Par : Kenza Sefrioui

www.champlibre.org

Manifeste : la connaissance libère

Champ libre aux sciences sociales

Editions du Croquant / La Dispute, 64 p., 5 €


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