Culture vs diversité culturelle

Culture vs diversité culturelle

Auteur : Driss C. Jaydane

Dans un essai au style pamphlétaire, Driss Jaydane décortique la notion de diversité culturelle et en souligne les impasses.

 

Culture, diversité culturelle, deux termes qu’on imagine complémentaires. Pour Driss Jaydane, romancier passionné de philosophie et qui a longtemps travaillé dans le domaine de la communication, c’est loin d’être le cas. Au contraire, la culture et la diversité culturelle s’opposent en tous points. « Diversité culturelle est le nom d’un dispositif cynique relevant de la perversion la plus totale. » C’est « la puissance idéologique, économique, la dose nécessaire de ludique et de spectacle, le déploiement médiatique auquel cet assemblage donne lieu. Ce qu’il produit, comment il procède par accumulation, agrégation, amplification, pour se ramifier et aboutir à une entreprise ayant aujourd’hui « pignon sur Monde ». Le résultat n’étant rien d’autre qu’une froide opération de perversion du sens et à terme, de l’idée même de Culture. Plus grave encore, du principe d’Humanité. »

Driss Jaydane articule son réquisitoire en trois points. D’abord, sa rhétorique « du pléonasme », qui ne fait que montrer ce qui est « déjà là », sans projection aucune dans un idéal. Ce qui a pour conséquence de provoquer d’improbables alliances : « Seule la Diversité Culturelle a réussi l’exploit d’allier Capitalisme et Collectivisme, droite et gauche, puissants et miséreux ». « Et si la Diversité Culturelle n’était autre que cet Homme ? Celui de l’allégorie freudienne ? », s’interroge l’auteur.

 

Meurtre originel et nouvelle religion

 

Cette question l’amène au second point de son argumentation : la généalogie du concept et ses conséquences. Il évoque d’abord la création de l’UNESCO en 1945. Noble objectif au départ que d’agir pour la paix, pour la dignité humaine, et ce, par « la diffusion de la Culture et de l’Éducation de tous en vue de la Justice, de la Liberté et de la Paix » : « Magnifique, irréfutable idéal désormais mondialisé. Moralement incontournable. Et dont les maîtres mots ne seront plus dès lors que Dialogue entre les Hommes », commente l’auteur, avec ironie. Mais pour Driss Jaydane, le véritable acte de fondation de la notion de diversité culturelle est, plus que la création de l’UNESCO, la Solution finale orchestrant le génocide des Juifs pendant la Seconde guerre mondiale, cette « volonté d’effacement de l’Autre amenée à son terme ». C’est l’événement qui a frappé « d’impuissance morale » la Raison des Lumières : « Comment rester moderne, comment parler, encore, de règle, de loi morale universelle, comment philosopher, comme un moderne, après les camps ? » Pour l’auteur, il y a donc eu après cela nécessité d’une rédemption. Et la forme que celle-ci a prise, celle de la postmodernité, a fait le deuil de l’universalisme. Pire, au nom du pluralisme esthétique, elle a réhabilité tout ce que la raison avait dévalorisé comme primitif, particulier, etc. Un véritable « retour du refoulé ». « La Faute, on l’a dit, est impardonnable… Mais le Festin, lui, est là, qui attend ses convives », s’indigne Driss Jaydane. Pour lui, la diversité culturelle est en effet née de ces « horribles épousailles », de la « négociation menée à huis clos entre l’Histoire et la Mémoire » pour faire oublier par un joli nom le meurtre originel. La diversité culturelle serait une version contemporaine, en quelque sorte, des mythes fondateurs, et elle propose un nouveau culte, celui de la Différence.

Et c’est là le troisième point : l’« émergence de la religion différentielle qui veut que l’Autre, parce qu’il l’est totalement, se doit de le rester dans le regard de l’Homo Occidentalis dont le sanglot n’aura plus à s’entendre, s’il laisse l’Africain, l’Arabe, le Juif, chacun à leur identité ». Une essentialisation des différences d’une part, qui, de l’autre, est incapable de créer des passerelles entre les hommes. En effet, « la beauté des différences est un sport de riches », et les conditions politiques et économiques produisent, plus que de l’admiration, de la haine. Une haine mondialisée par l’Internet… Driss Jaydane conclut que la diversité culturelle « plutôt que de créer du lien, du sens et au fond, de la vie, aura, en vérité, à ce point essentialisé les cultures, qu’elle les aura éloignées les unes des autres, qu’elle n’aura ni cherché, ni trouvé ce qui les lie, et surtout par quoi… »

Or, ce quoi, c’est la culture. Au singulier. Ce qui produit du sens, du lien, qui produit « de l’Avec » et non de « l’à côté ». Ce qui est définitivement du côté de la vie en lui donnant du sens, en répondant aux questions de la mort et de la vulnérabilité. Ce qui, en un mot, est essentiel.

Driss Jaydane livre ici un intéressant pamphlet. Son argumentation procède en retraçant une filiation de concepts, qu’il flanque de majuscules pour leur conférer une dimension allégorique, comme ce qu’on lit dans certains dialogues de Platon. Cependant, on a du mal à le suivre quand cette généalogie tente de s’appuyer sur des explications d’ordre psychanalytique : les références à Freud, à l’angoisse, etc. sont trop rapides pour être convaincantes. Et surtout, on regrette que sa critique de ce que la diversité culturelle a fait émerger de particularismes mette toutes les cultures sur le même plan, et ne tienne pas compte des revendications légitimes de cultures écrasées par des rapports de force historiques, économiques et sociaux. La faute et le festin est un texte ardu à lire, qui s’adresse à des lecteurs coriaces et passionné par ces questions. Mais le livre ouvre d’intéressantes pistes de discussion…

 

Par : Kenza Sefrioui

 

La faute et le festin : la diversité culturelle au risque de la culture

Driss C. Jaydane

La Croisée des chemins, 128 p., 70 DH


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