Édouard Méric, un anticolonial atypique

Édouard Méric, un anticolonial atypique

Auteur : Daniel Rivet

Dans une passionnante biographie au carrefour de l’histoire militaire, politique et intellectuelle, Daniel Rivet rappelle un acteur oublié de la décolonisation de la Tunisie et du Maroc.

 

« Trop grand, trop épris d’idéal, trop seul », écrivit Jean Lacouture à sa mort. C’est la trajectoire quasi romanesque du général Édouard Méric qui a intrigué l’historien français Daniel Rivet. Reconnu très jeune pour son originalité et sa forte personnalité, il fut un des derniers officiers d’ordonnance de Lyautey. Quelques jalons : il tira, en janvier 1934 sur l’amant de sa femme, neutralisa le commandement français vichyste à Alger lors du débarquement américain, fonça sur Marseille avec les guerriers berbères, ce qui lui valu d’être Compagnon de la Libération, anticipa la guerre contre-insurrectionnelle en Indochine, gifla un colonel colonialiste en mai 1956 lors du dernier défilé des goumiers marocains, resta en contact avec les nationalistes de Tunisie et du Maroc après les indépendances, puis partagea sa connaissance du Maghreb dans la revue du même nom… Né dans un monde colonialiste et profondément attaché à l’armée, Édouard Méric a pris conscience du caractère inéluctable des indépendances – un phénomène pour lui aussi inéluctable que l’abolition de l’esclavage. Pourtant son nom est aujourd’hui inconnu du grand public. « Méric prit lentement conscience qu’il fallait accompagner ce phénomène historique pour sauver ce qui pouvait l’être de la colonisation, qu’il se refusa toujours à condamner unilatéralement, explique Daniel Rivet. De praticien indigénophile à la Lyautey au cours des années 1930, il se mua, au cours des années 1940, en observateur inquiet de la fin de l’empire colonial et, au milieu des années 1950, en praticien résolu, enthousiasme et jamais retors de la décolonisation. »

Pour faire la biographie de cet homme complexe et à l’esprit libre, donc souvent à contre-courant, Daniel Rivet souligne deux pôles : « le guerrier et l’intellectuel ». Il rappelle que, bien avant De Gaulle, Méric estimait que « l’indépendance ne devait pas signifier la négation de la colonisation, mais son accomplissement ». Il assumait l’héritage colonial et y puisait des arguments pour accompagner la prise d’indépendance du Maroc et de la Tunisie. Une position qui lui valut les foudres de la droite, l’accusant d’être « un bradeur d’empire », autant que celles des intellectuels de gauche, « prompts à débusquer sous la vêture du libéral la figure honnie du néo-colonialiste ».

 

L’indépendance dans l’interdépendance

 

Édouard Méric a eu une passion pour le Maroc, où il est arrivé en 1925, pour la guerre du Rif. Affecté au premier régiment de zouaves puis au 61ème régiment de tirailleurs marocains, il entre ensuite aux Affaires Indigènes, puis est rattaché à l’État-major particulier de Lyautey en 1933. À la tête du 32e goum, il y étudie la dynamique tribale. Son séjour dans le sud du Maroc l’amène à réfléchir sur l’organisation de la société, sans échapper aux grilles de lectures orientalistes, souligne Daniel Rivet, mais sans non plus négliger les critères adoptés par les Marocains eux-mêmes pour se définir et faire société. Méric « a appris le Maroc au bord du Rif, mais, par la suite, il l’a fait sien par le sud », résume l’auteur. « Seulement, ce tropisme sahraoui n’exposait pas Méric à entrer en résonance avec le Gharb (le Maroc au nord du Haut Atlas dans le parler du sud) et sa civilisation citadine, d’où émana le nationalisme au cours de cette fin des années 1930. » Après la Seconde guerre mondiale, en 1945, il demande à partir en Indochine afin de « parfaire son expérience des problèmes indigènes. Prévoir en particulier l’évolution de nos possessions d’Indochine vers un statut d’indépendance et réfléchir aux conclusions qu’on pourra en tirer pour l’évolution de l’AFN. » Hostile aux brutalités systématiques qu’il y observe et admirateur de l’expérience britannique qui s’abrite derrière des « native screens », il croit au rapprochement entre les peuples et à « l’indépendance dans l’interdépendance ». Daniel Rivet souligne son refus de l’humiliation des peuples, mais aussi le fait qu’il avait été « trop aveuglé par son patriotisme blessé par juin 1940 pour reconnaître légitime celui de l’autre », d’où son incompréhension du nationalisme marocain. Nommé secrétaire général aux Affaires politiques à Tunis en 1954, Méric est ensuite un artisan majeur du déminage d’une situation explosive, en maintenant le contact avec le Néo-Destour et en négociant un accord de désarmement. Un apprentissage de l’arène politique, douloureux pour l’homme de conviction. Promu en octobre 1955 général de brigade, il est affecté au commandement militaire du front nord au Maroc pour contenu l’armée de libération et « faire la politique qui, subrepticement, conduit au rétablissement » de Mohammed Ben Youssef alors en exil à Madagascar. Mais il n’approuve pas l’idée d’un retour du souverain et de l’indépendance sans condition : il souhaite un compromis, trouvant aux Français « un statut et une position qui ne les reconduisent pas au statut de dhimmi », parle d’émancipation ou d’affranchissement, mais pas de décolonisation. Sa politique, qualifiée de politique d’abandon par les colonialistes radicaux, explique que l’affaire du drapeau marocain hissé à la place du drapeau français à l’École d’orientation marocaine le 18 avril 1954 avec son approbation, serve de prétexte à son exclusion. Mis au placard en Allemagne, il observe avec lucidité la politique de coopération entre la France et le Maroc indépendant : « Le comportement du gouvernement marocain à l’égard des droits acquis par les Français est un néocolonialisme qui mérite d’être dénoncé avec autant de vigueur que l’ancien », écrit-il. L’entourage de My Hassan ? « Un mélange de nassérisme et de Séoudisme […] contraire à l’esprit marocain ». À son enterrement, en 1973, il y avait entre autres Abderrahman Youssoufi,  et Abdelkader, frère de Mehdi Ben Barka, pour qui il avait du respect.

Daniel Rivet livre un travail passionnant, qui retrace avec style et une grande finesse, le parcours d’un homme courageux, qui connut « la solitude de ceux qui eurent raison trop tôt, l’optimisme tragique ». Et, à travers lui, les tempêtes politiques et intellectuelles d’une époque pas si lointaine.

 

Par : Kenza Sefrioui

 

Le général Édouard Méric (1901-1973), un acteur incompris de la décolonisation

Daniel Rivet

Éditions Bouchene, 250 p., 260 DH


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