Vie privée, vie professionnelle : quelle conciliation ?

Vie privée, vie professionnelle : quelle conciliation ?

Des anecdotes… symboliques

Carolina Bescansa, un nom qui ne vous dit probablement rien. Cette députée espagnole de Podemos a néanmoins fait l’actualité, il y a quelques semaines, en arrivant au Parlement avec son bébé dans les bras. Un acte militant pour souligner les difficultés professionnelles que rencontrent les jeunes mamans. Mais aussi le point de départ d’une polémique autour des interférences entre vie privée et vie professionnelle.

Rachida Dati, un nom qui vous dit plus. Tout le monde se souvient de sa reprise du travail, à peine quelques jours après son accouchement. On apprendra plus tard qu’elle craignait de se faire débarquer du Gouvernement pendant son absence.

On se souvient aussi du tollé soulevé par la proposition d’entreprises de la Silicon Valley de financer la congélation des ovules de leurs collaboratrices, pour éviter qu’elles aient à choisir entre leur carrière et l’impératif biologique de procréer avant la quarantaine.

Est-ce à dire que cette problématique d’équilibre vie personnelle/vie professionnelle est principalement féminine ? Ce serait oublier ces centaines de milliers d’anonymes, hommes et femmes, qui souffrent, se plaignent ou jettent l’éponge, parce qu’ils estiment qu’il faut « travailler pour vivre et non vivre pour travailler », ne supportant plus les rythmes effrénés, les horaires imposés, les déplacements incessants, les temps de trajet non maîtrisés ou les mails en flux continu.

Un sujet nouveau… vieux de plus de vingt ans

 « Depuis près de vingt ans, des études montrent que les salariés “décrochent” de l’entreprise pour se concentrer sur leur vie privée » (Dumas1, 2008).

Selon une étude de 2004 de la DARES2, les salariés attendent davantage de « reconnaissance, d’autonomie, de soutien et de plaisir à aller travailler chaque jour, sous peine de désengagement, d’absentéisme et de départs vers d’autres environnements où il est bon de vivre ou même de retrait du marché du travail ».

Dans un document de l’OIT (Organisation internationale du travail) de 2011, cette organisation soulève la question de la « conciliation des responsabilités professionnelles et familiales ». Et elle considère que le terme « conciliation » exprime bien l’idée d’un conflit à résoudre entre les deux sphères de responsabilité.

Et l’OIT relève comme facteurs aggravants « la progression du travail rémunéré chez les femmes, l’essor du travail atypique, l’intensification du travail, le vieillissement démographique et l’évolution des structures familiales, qui se traduit notamment par l’augmentation du nombre des familles monoparentales ».

Un problème de riches… qui touche surtout les pauvres

Certains pourraient considérer que ce sujet de conciliation entre vie professionnelle et vie privée est un problème de riches. L’ONU, dans le cadre des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), a récemment démontré que les réponses (structures d’accueil des enfants et des personnes à charge, politiques de congés, assouplissement des horaires de travail, etc.) participent activement à la réduction de la pauvreté, l’égalité des sexes, l’amélioration de la santé maternelle et la diminution de la mortalité infantile.

Et l’ensemble des diagnostics et des études sur ce sujet montre que le conflit vie professionnelle/vie personnelle a non seulement des conséquences préjudiciables sur la santé et l’équilibre psychologique des travailleurs (salariés, professions libérales, artisans) et de leur famille (conjoint, enfants, ascendants…), mais aussi sur leur productivité et leur engagement professionnel.

Toujours selon l’OIT, les mesures de conciliation travail/famille procurent aux employeurs des gains en termes de productivité (baisse de l’absentéisme, plus de motivation, meilleure organisation du travail…) et de baisse des coûts (préservation des compétences, rétention du personnel, diminution des frais de santé en raison du meilleur état de santé des parents et des enfants).

Un problème de tous… qui touche surtout les femmes

De nombreux témoignages recueillis dans le cadre de bilans de compétences ou d’entretiens d’embauches révèlent que l’une des principales raisons pour lesquelles les salariés souhaitent changer d’employeur est le manque de temps pour soi, pour sa famille ou pour des activités plus personnelles (formation, engagement associatif, pratique contraignante d’un sport…). Non seulement la plage horaire de présence reste contraignante, mais il faut également considérer le trajet, les déplacements, les astreintes, voire les permanences à assurer en dehors des horaires de bureaux. Les contraintes familiales sont davantage évoquées par les femmes, pour justifier une démission ou une demande de temps partiel.

Si le code du travail marocain impose un congé de maternité et exige la mise en place d’une salle d’allaitement au sein même de l’entreprise, de nombreuses femmes (pour ne pas dire la totalité) programment leur grossesse en fonction des congés de fin d’année, ne profitent pas de la période de repos pré accouchement, afin de pouvoir rester le plus longtemps auprès de leur nourrisson. L’absence de structures d’accueil pousse parfois à la prise de congés supplémentaire sans solde, voire à démissionner. Il est inutile ici d’insister sur l’absence de congés de paternité, ce qui permet de passer sous silence l’iniquité homme/femme dans la prise en charge des enfants et des autres travaux domestiques en général.

De la souplesse… mais pas toujours à bon escient

Les aides à domicile et le maintien d’une solidarité familiale forte apportent néanmoins une souplesse supplémentaire aux parents dans la gestion du temps de leurs enfants (avant la scolarisation, après les cours, pendant les vacances scolaires).

Il est un fait, l’environnement professionnel au Maroc permet également une relative souplesse des horaires et des absences. Ceci s’explique à la fois par une certaine compréhension de l’employeur (face au décès, à la maladie d’un enfant ou d’un proche, ou pour des démarches administratives) que par un certain manque de rigueur et de professionnalisme. Mais ce qui peut être vrai pour des cadres d’entreprise ou des fonctionnaires, l’est beaucoup moins pour des employés ou des ouvriers « postés » (par exemple sur une chaîne ou dans un centre d’appel).

Des semaines de 188h… grâce au progrès

Depuis quelques années, deux nouveaux éléments viennent perturber cet équilibre vie privée/vie professionnelle : l’hyper-connectivité et la mondialisation de l’environnement de travail. De nombreux cadres deviennent « sollicitables » 24h sur 24, par téléphone, par mail, voire par visioconférence ; et 7 jours sur 7, parce que leurs contacts professionnels sont sur des zones géographiques larges, sans week-end, ni jours fériés communs.

Des solutions… pour les privilégiés

De nombreux employeurs mettent en place des solutions pour atténuer ce conflit entre les sphères professionnelle et privée. Nous pouvons regrouper ces mesures en deux groupes :

  • Des mesures de souplesse : horaires aménagés, demi-journées « formalités administratives », souplesse des heures de début et de fin de présence sur le lieu de travail, possibilité de récupérer les heures supplémentaires en journées de repos…
  • Des mesures de soulagement : mise en place de crèches d’entreprises, organisation de colonies de vacances, mise à disposition des collaborateurs et de leur famille d’un club, prise en charge ou facilitation de démarches administratives, création d’une conciergerie d’entreprise…

Malheureusement, leur nombre reste encore très restreint. Et le sentiment que les contraintes professionnelles prennent le pas sur le cadre familial et privé n’en est que plus fort 


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