Un souk entre le formel & l'informel

Un souk entre le formel & l'informel

Cette partie de l’étude tente d’examiner l’organisation des marchés des biens et des services, les formes de financement en cours, les relations avec le système bancaire et l’administration fiscale, la main d’œuvre, de même que les atouts et les contraintes que vivent les « entreprises » qui sont installées à la jouteya.

Débouchés  et marchés

La commercialisation des produits et services à la jouteya soulève de nombreuses questions relatives au type de clientèle desservie. En même temps, il s’agit d’identifier les pratiques à l’œuvre, les blocages et le degré d’ancrage en matière de commercialisation et les avantages ou inconvénients de la localisation à la jouteya. Il s’agit aussi d’examiner les mesures éventuellement envisagées pour les surmonter. Les résultats des entrevues menées font apparaître que l’atout essentiel demeure l’ancrage commercial.

Les types de marchés desservis et modalités de vente

La clientèle à laquelle s’adressent les tenanciers est variable selon les activités. La demande est toutefois à dominance privée.

Clientèle privée

Les activités à faible capacité financière (bouquiniste, friperie..) s’adressent directement à une clientèle exclusivement privée et vendent au détail. En plus du déclin et du tarissement des débouchés (bouquiniste), les marchés desservis, qui autrefois dépassaient les frontières casablancaises, allant jusqu’à Dakhla, et étaient composés de détaillants revendeurs, se ferment et les marges bénéficiaires se rétrécissent.

Les  grossistes, semi-grossistes et revendeurs

Les commerces de prêt à porter de luxe cumulent trois types de débouchés : 1/ la clientèle privée aisée s’approvisionnant sur place ; 2/ des revendeurs locaux grossistes qui opèrent à l’extérieur de Casablanca  ou / et dans d’autres villes du Maroc ; 3/ des intermédiaires revendeurs de nationalité africaine, qui s’approvisionnent en gros et dont l’action dépasse les frontières nationales, pour trouver des ramifications en Afrique ou en Europe. C’est le cas aussi des activités de commerce et de réparation d’appareils électroniques, de produits informatiques, de téléphones portables qui s’adressent à une clientèle de revendeurs, disséminés sur tout le territoire marocain.

Les clients du secteur formel

La clientèle peut être originaire du secteur formel. Les opticiens structurés exerçant légalement,  constituent un débouché non négligeable pour les vendeurs de lunettes de la jouteya. 

« Toute personne ayant une ordonnance qui veut se faire des lunettes, nous les lui faisons ... Nous lui rapportons la marque qu’elle veut, même d’Allemagne … Pour les entreprises ? Si elles le veulent, nous leur éxécuterons leur ordonnance, on leur remplira leur mutuelle, c’est «remboursable». Les opticiens diplômés viennent s’approvisionner chez nous». Vendeur en optique, 26 ans.

Dans le commerce des luminaires, la clientèle est composée de sociétés formelles immobilières. Il en est de même de la vente et de la réparation de PC, dont la clientèle est composée également de sociétés du secteur structuré. Enfin, il est important de signaler que le secteur public ne constitue pas un débouché en aval.

Au sein de la clientèle, les catégories sociales sont hétérogènes. On peut identifier des catégories aisées et moyennes (prêt-à-porter de luxe), des professions libérales structurées (avocats, médecins pour le matériel de bureau.), des étudiants, mais également des catégories à faibles revenus. Il faut ajouter que, dans certaines activités, la clientèle est composée de RME (électronique). La clientèle d’origine rurale, quant à elle, s’adresse tout particulièrement aux services (réparateurs de groupes électrogènes).

La jouteya, un  lieu d’ancrage et un pôle attractif

« Le facteur  qui détermine la vente de mes produits…? Ce n’est pas l’expérience mais, c’est le nom de jouteya». Commerçant en vêtements, 34 ans.

« La jouteya est le point qui attire tout le monde : Agadir, Larache, Tanger, je vends à tout le monde». Vendeur de jouets et, de matériel sportif, 48 ans.

En matière de commercialisation des produits, il existe un ancrage certain au sein de la jouteya, en particulier pour les activités gravitant autour de l’électronique, de l’informatique et de la vente de prêt à porter de luxe, en somme pour les activités disposant d’une relative bonne assise financière et qui sont les plus nombreuses. Pour la grande majorité d’entre elles, l’écoulement  des biens et services se fait au sein même de la jouteya. De ce point de vue, celle-ci présente un avantage en terme de localisation, en tant qu’espace d’informalité.

“J’apporte la marchandise et je la répartis auprès des commerçants du souk. C’est mon assistant qui s’occupe des vitrines. Moi je reçois la marchandise ou je voyage pour la rapporter. Je revends la marchandise le matin et je fais un tour l’après midi pour récupérer l’argent ». Grossiste en téléphones portables, 26 ans

La commercialisation à l’extérieur est le fait d’intermédiaires, détaillants ou grossistes. Même dans ce cas, la jouteya demeure un pôle attractif. D’autres activités opèrent sur les deux espaces, à l’intérieur et à l’extérieur de la jouteya. Dans ce dernier cas, le déplacement vers les clients, en cas de besoin, est courant (réparation de matériel  électronique, informatique et optique).

Le point de vue sur les avantages que procure la localisation à la jouteya, en terme de commercialisation, est unanime. On fait référence à la popularité du souk « qui est mondialement connu ». Les uns estiment que l’avantage ne réside pas seulement dans l’existence de produits de contrebande à bas prix, qui selon eux ne représentent que 20% des produits commercialisés. Il réside essentiellement dans l’économie et les effets d’agglomération, qui en font un pôle attractif, comme lieu de regroupement des différentes activités. Il est néanmoins important de souligner que l’avantage demeure aussi l’existence d’un espace d’informalité (absence de certaines charges fiscales, produits) où les prix demeurent inférieurs à ceux pratiqués dans le secteur formel de l’économie. Cet argument est avancé par la grande majorité des activités (électronique, informatique, prêt-à-porter de luxe) qui affirment que les prix sont de 15% inférieurs à ceux pratiqués dans le secteur formel (Maroc Telecom par exemple).

« La jouteya, c’est la place où les prix sont les moins chers de tout le Maroc … je lance un défi à quiconque qui affirme le contraire. Et ça concerne toutes les activités » Vendeur de meubles de bureau, 40 ans.

 « La jouteya est comme un moussem, comme une zone franche, les gens viennent pour acheter ». Vendeur de téléphones portables, 29 ans.

Cyclicité de la demande et satisfaction de la clientèle

La demande est d’une certaine manière fluctuante, cyclique et irrégulière. Dans certaines activités, les périodes de haute activité sont l’été, la rentrée scolaire, de même que les fins de semaine (commerce et réparation en informatique, optique). La plupart estiment que les périodes de haute activité interviennent au début de chaque mois, en raison du profil de la clientèle (fonctionnaires essentiellement) et au moment où les clients disposent de liquidités. En revanche pour la plupart, les périodes de ralentissement sont les fêtes religieuses et le ramadan.

Modalités variables de paiement

Les modalités de paiement sont variables selon l’assise financière et le type de clientèle. La personnalisation de la relation avec le client et sa bonne moralité (ma’aqoul) interviennent dans les pratiques de paiement existantes.

Le paiement s’effectue dans la grande majorité des cas au comptant et en espèces, notamment dans les activités à faible assise financière (friperie), compte tenu de la faiblesse des  marges bénéficiaires et du profil de la clientèle disposant de faibles revenus. D’autres cumulent  diverses modalités de paiement : au comptant, en espèces, par chèque de garantie et à crédit (optique, chaussure, ameublement de bureau, vêtement).

La rétribution par chèque est une pratique qui a cours. Elle est de plus en plus considérée comme une aventure périlleuse, sauf en cas de rpports de confiance. Pour faire face à la concurrence, l’usage de facilités de paiement et de l’échelonnement des échéances contre un chèque de

 garantie est une pratique courante, dans la plupart des activités (ameublement, luminaire…) disposant d’une assise financière. Certains reconnaissent que l’usage du chèque « devient indispensable dans les relations commerciales » (luminaire) tout en soulignant les risques d’une telle pratique. Afin de minimiser ces derniers, certains n’acceptent que des chèques dont les montants sont peu élevés ou en contrepartie d’un simple reçu.

Par ailleurs, l’absence de facture est généralement la règle dans le système de transaction en cours, en raison de la dominance d’une clientèle privée. Toutefois, cette pratique, en cas de vente aux entreprises formelles, est  contournée  en exigeant des fournisseurs, eux-mêmes issus du secteur formel, des factures qu’on délivre directement aux clients, afin de pouvoir récupérer la TVA. Cette modalité est quasi générale dans les activités évolutives (électronique, informatique). Pour les grossistes,  le paiement peut aussi se réaliser par virement bancaire ou par “la mise à disposition” à la réception de la marchandise par le client.  Cette  pratique est appréciée en raison de la rapidité de la procédure. Elle n’en demeure pas moins risquée. D’autres pratiques de commercialisation existent, telles que l’échange de marchandises entre pairs en cas de rupture de stock.

Contraintes liées à la commercialisation

En dépit des avantages que procure la jouteya en terme de commercialisation, les tenanciers  font état de nombreuses difficultés. Si certaines sont similaires pour tous (encombrement, manque d’infrastructures), d’autres varient d’une activité à l’autre. La grande majorité des activités évolutives (électronique, informatique, ameublement, luminaire…)  souffre de la concurrence interne aux activités, concurrence livrée par des unités similaires, les « casseurs de prix» et en relation avec la démultiplication des unités qui s’accompagne souvent d’une baisse des prix, «allant parfois jusqu’à vendre à perte» .

Dans la vente de chaussures et de vêtements de luxe, c’est la concurrence des produits de contrefaçon, originaires de Chine, qui constitue le principal obstacle. Dans la chaussure, la concurrence déloyale livrée par les ambulants se répercute sur le niveau des prix.

Les difficultés sont également liées  à la qualité des produits qui peuvent se révéler défectueux (électronique). En l’absence de garantie, la réparation ou la  vente en dessous du prix réel ou à perte constitue un pis-aller. De ce point de vue, ces catégories ressentent les inconvénients de l’informalité.

« La semaine dernière, une femme m’a vendu trois  téléphones à 3000 DH chacun. Dès qu’elle a disparu, je me suis rendu compte qu’ils ne fonctionnaient pas. Donc, j’ai perdu 9000 DH…Je n’ai aucun recours».

Grossiste en  téléphones, 26 ans.

Solutions pour améliorer la commercialisation

 Les solutions perçues et retenues sont variables d’une activité à l’autre. Certains tentent de s’adapter d’une manière plus ou moins efficace, en se reconvertissant dans les activités accompagnant l’évolution des goûts ou dans les produits pour lesquels les débouchés ne connaissent pas encore de saturation. C’est le cas de tous ceux, anciennement vendeurs de produits alimentaires ou de chaussures, qui se sont reconvertis dans l’électronique - informatique. Une autre manière de faire face est la multi-activité, la pratique de deux ou trois commerces simultanés, par exemple le commerce de prêt-à-porter, avec une vitrine de vente de téléphones portables qui n’occupe pas beaucoup d’espace.

Pour les plus scolarisés, et dont l’activité nécessite des capitaux, c’est l’insuffisance de ces derniers qui constitue l’obstacle principal. Leur augmentation peut même être une incitation au transfert à l’extérieur de la jouteya (commerce de pneumatiques)

Pour ceux qui subissent la concurrence des ambulants, la solution réside dans la réglementation du commerce, face à « l’anarchie  provoquée par la contrefaçon ». Ces derniers proposent une espèce de label de qualité permettant de distinguer entre la marchandise de bonne et de mauvaise qualité (chaussures d’importation) 

La plupart ne voitent d’intérêt à la formalisation que dans l’aménagement du Souk : les ruelles, l’infrastructure, l’organisation des encombrements et des débordements occasionnées par les vendeurs ambulants, la dalle et l’électricité. On sollicite les autorités locales pour jouer leur rôle à ce niveau, rien de plus.

« Il faut que l’Etat nous aide. D’abord il n’y a pas d’électricité. Il faut mettre de l’ordre dans le marché, car il y a beaucoup d’anarchie !» Vendeur de chaussures, 34 ans.

« Il faut qu’ils arrangent les boutiques... et pourquoi pas, qu’ils fassent un centre commercial qui soit aux normes internationales … Il est impensable qu’un magasin dont le capital est de plus de 200 millions de centimes soit recouvert de zinc. » Vendeur de vêtements de luxe, 29 ans.

La demande de regroupement par activité (associations) est plus le fait d’activités évolutives (électronique, commerce de téléphones portables). Il existe, de leur part, une demande de gouvernance qui va même jusqu’à la proposition de formes d’auto-organisation pour la défense des intérêts de la profession et l’organisation des métiers en terme de regroupement. Ces catégories peuvent percevoir l’intérêt d’un début de processus de formalisation.  

« Il nous faut une association. L’association existante parle seulement des problèmes de toilettes et de gardiennage. » Vendeur de téléphones portables, 29 ans.

L’accès  aux marchés, l’appui de l’État,  comme mesure d’accompagnement au niveau de la commercialisation,  tout comme le changement de quartier, ne sont pas cités comme solutions possibles. D’une manière générale, on ne remet pas en cause l’espace d’informalité dont certains tirent avantage.

« Le problème, c’est au niveau de l’organisation de chaque branche d’activité commerciale : il faut établir un barème des prix pour maîtriser le marché. » Vendeur de meubles pour  bureaux, 40 ans.

Concurrence, prix et revenus

L’acuité de la concurrence est différemment ressentie d’une activité à l’autre. Certains ne perçoivent ou ne subissent aucune forme de concurrence. Il s’agit des activités de survie, à faible potentiel (vêtements d’occasion, bouquinistes), mais aussi de celles qui opèrent en situation de monopole (optique).

Les sources de la concurrence

La concurrence est essentiellement interne, c’est-à-dire qu’elle se déroule entre activités informelles elles-mêmes et au sein de la jouteya. Elle est révélatrice de la démultiplication d’unités de même type.

« Des personnes qui trafiquent les prix, gonflent les marges de manière exagérée, et parfois les réduisent au point de vendre à perte. » Vendeur de matériel électronique, 40 ans.

Les produits importés

Certaine activités se plaignent de la concurrence des produits importés de Chine (friperie, ameublement de bureau, électronique). Le problème qui se pose relève  à la fois du prix à tendance baissière et de la qualité du produit.  Les commerces d’ameublement sont ceux qui  subissent de plein fouet la concurrence des “casseurs” chinois. Quant aux grandes unités structurées, elles ne constituent pas une menace en raison des prix pratiqués, souvent inférieurs à ceux du secteur formel

«Ce sont nous qui constituons une concurrence pour elles. Nos prix sont plus bas.»  Vêtements de luxe, 29 ans.

La contrefaçon, qu’elle soit le fait d’unités plus informelles ou de produits provenant de Chine constitue aussi une source de concurrence. C’est le cas des vêtements importés pour hommes : « Avant, les gens étaient tranquilles quand ils achetaient, aujourd’hui ils se plaignent de la contrefaçon. » Vendeur de vêtements de luxe, 29 ans.

La concurrence provenant du secteur formel

Le commerce des téléphones portables subit la concurrence de Meditel et de Maroc Telecom, dans un contexte où les innovations rapides peuvent s’accompagner d’une chute des prix, d’un  risque de mévente que les tenanciers estiment ne pas maîtriser.  Dans le même  secteur (télé, chaînes Hi Fi), les grandes surfaces (Makro, Marjane…), dont les prix sur le marché national ont connu une large tendance à la baisse, se posent, selon nos informateurs, en concurrents sérieux.

« Une télé chez Siera qui coûtait avant 5000 DH, vaut actuellement la moitié dans les grandes surfaces. Il n’y a pas une grande différence avec les prix que nous pratiquons ». Marchand de produits alimentaires, 31 ans.

Dans le commerce de contrebande (commerce de pneumatiques), «seul le Makhzen nous concurrence !». Ce revendeur fait référence à la rareté de la marchandise liée aux contrôles routiers et douaniers très fréquents, mais d’une manière générale, que ce soit pour la marchandise d’occasion ou pour la neuve, les problèmes de concurrence ne se posent pas dans ce segment du marché.

Des prix à la baisse et fluctuants

Cette “concurrence” explique les prix fluctuants au sein des différentes unités. Dans le commerce de l’informatique et l’électronique, la concurrence et la proximité font qu’il est difficile de fixer des prix supérieurs aux autres sans risque de mévente.

Le niveau des  prix fixés dépend de plusieurs facteurs :

- La concurrence que se livrent les activités de commerce induit souvent des stratégies individuelles. Celles-ci se résument à des attitudes de type « Khouk fal harfa âdouk».(Ton (con)frère dans la profession est ton ennemi)

- Les  pratiques de marchandage sont fortement répandues.

- Toutes les activités font référence à la qualité du produit dans la fixation des prix. Certains incriminent l’inondation du marché par les produits  chinois à bas prix, tout en considérant que la mauvaise qualité du produit ne les rend pas compétitifs.

- Le non-respect de certaines règlementations fiscales et la nature « grossiste » ou « privée » de la clientèle influencent les prix.

Revenus : Irrégularité et incertitudes

«Mon revenu…? C’est très irrégulier, je ne peux pas le déterminer… je ne peux même pas donner d’intervalle. Même en été où, comme  je vous l’ai dit tout à l’heure, l’activité est basse, certaines années, ça se passe mieux qu’en hiver… ça dépend des années». Marchand de vêtements en gros et détail, 29 ans.

« C’est Dieu qui décide de ces choses: il y a des fois où l’activité est bonne et où tu peux gagner jusqu’à 1500 ou 2000 DH avant déduction des frais, mais il y a des jours où tu ne gagnes rien. » Réparateur de groupes électrogènes, 47 ans.

De manière générale, le revenu des locataires de la jouteya est un sujet sensible notamment pour ceux qui opèrent dans les produits de contrebande. De surcroît, il est difficile pour eux de l’estimer correctement, pour plusieurs raisons : absence de tenue de comptabilité, confusion entre caisse de l’entreprise et celle de la famille, confusion entre recettes et bénéfices pour certains et surtout irrégularité des recettes. Les quelques données relevées le sont à titre indicatif et sujettes à caution.

Quand on interroge sur les revenus journaliers, la réponse avancée est souvent la même : « C’est une question de ‘arzaq’» (providence). A titre d’exemple, et selon ce que nous avons pu relever, la fourchette varie entre 200 et 500 DH par jour… « Et parfois, rien » (fripier). Pour les vendeurs de produits alimentaires, la marge se situe entre 200 et 300 DH par jour, tout en estimant que les ventes connaissent une baisse constante, en raison du tarissement des circuits de contrebande. Pour les vendeurs de chaussures, on l’estime à 5000 DH par mois, en période de forte activité, et à la moitié de ce montant, en période de marasme. Pour les vendeurs d’accessoires de voiture, la marge de gain varie entre 30% et 50% ?

Approvisionnement : entre formel et informel

L’hétérogénéité des unités se traduit par des modalités d’approvisionnement différentes. L’analyse des réseaux de vente permet de voir si la jouteya procure des avantages particuliers. Elle révèle aussi les interpénétrations entre formel et informel.

Lieux et réseaux d’approvisionnement

Les fournisseurs sont localisés pour la quasi-totalité à l’extérieur du site. Il existe plusieurs modalités et réseaux d’approvisionnement, mobilisant parfois les migrants. Les commerces d’appareils électroniques, informatiques, d’alimentaire, de pneumatiques cumulent les différentes sources formelles et informelles. Pour nombre de commerçants en ameublement, l’approvisionnement s’effectue auprès des grossistes du secteur formel uniquement. Par contre, le recours aux réseaux informels est de mise dans les commerces de chaussures, de prêt-à-porter de marque et de jeux électroniques.

Deux types de  fournisseurs cumulés

Dans le cas des commerçants réparateurs d’articles informatiques et électroniques, on distingue deux modalités dominantes. L’approvisionnement se fait auprès de fournisseurs formels, à partir de marchandises provenant du secteur moderne de l’économie et des grandes entreprises (Maroc Telecom), ou auprès de grossistes revendeurs de Garage Allal, Derb Omar, en provenance de Chine et d’Europe. Là encore, les secteurs formel et informel sont imbriqués.

 L’approvisionnement en pièces et appareils provient également de réseaux de migrants, et de connaissances personnelles, qui jouent un rôle actif. Il s’agit parfois de fournisseurs individuels, localisés à l’étranger.

« Ce sont des personnes que nous connaissons. Dès qu’elles arrivent, elles nous téléphonent, nous informent sur la nature de leur marchandise et viennent au souk nous la proposer. Elles savent où nous trouver, la jouteya est connue. » Commerçant en  informatique, 26 ans.

« Les émigrés d’Allemagne, des Pays-Bas et de Belgique apportent beaucoup de matériel informatique  avec eux : des PC, portables, PlayStations,… nous les connaissons. Ils nous appellent au téléphone, on fixe un RDV, on négocie et on conclut le marché. » Commerçant en informatique, 26 ans.

« Ce sont les émigrés qui m’apportent les produits : je suis connu dans ce domaine. J’ai ma carte de visite. Les autres marchands m’appellent dès qu’ils tombent sur une pièce qui m’intéresse » Marchand de jouets, 48 ans.

Dans le commerce de téléphones portables, outre les deux sources citées (secteur formel et circuit informel), une troisième modalité fait appel au réseau de proximité entre commerçants au sein même de la jouteya, mais cette modalité ne semble pas dominante. Dans le premiers cas, l’approvisionnement passe par des intermédiaires qui ont des contrats avec les deux opérateurs et achètent et revendent  les produits.

Dans la vente de produits alimentaires, l’approvisionnement s’effectue au Nord du pays où les jeunes et les femmes jouent un rôle actif, comme maillons du réseau de contrebande. Toutefois, l’approvisionnement sur le marché local, face aux difficultés d’accès aux marchés extérieurs devient la solution de rechange. Enfin, comme dans d’autres activités, l’approvisionnement groupé est une pratique courante.

Quand un camion nous ramène 1000 unités d’une marchandise, on la répartit… » Commerçant en produits alimentaires, 31 ans.

Certains s’approvisionnent directement auprès du secteur formel de l’économie. C’est le cas des réparateurs de groupes électrogènes qui s’adressent à Honda pour les pièces détachées, des commerces de matériel de bureau et de meubles, de luminaires, qui s’approvisionnent auprès des grossistes importateurs de produits en provenance de Malaisie, d’Italie, de Belgique et de Chine, plus prisée pour les prix, mais moins appréciée pour la qualité.

Dans le cas de la chaussure, l’approvisionnement s’effectue  par l’intermédiaire de personnes originaires des zones d’émigration vers l’Italie (Brouj, Fkih B.Salah), pour la marchandise importée, et auprès d’usines locales et de la Qoréa.

Enfin, les vendeurs de vêtements de marque, s’approvisionnent, soit  directement à l’étranger, soit dans le Nord du Maroc, soit auprès de grossistes locaux implantés à Casablanca. Le rayonnement de ces réseaux de grossistes semble dépasser les frontières nationales et opérer en Algérie, en Tunisie et en Libye. La livraison s’effectue sans intermédiaire et le règlement  en espèces et en devises étrangères, l’usage du chèque n’ayant pas cours.

Il est important de souligner que les réseaux de connaissances personnelles sont très actifs en matière d’approvisionnement.

Quelles difficultés d’approvisionnement ?

Les difficultés que rencontrent les tenanciers pour s’approvisionner sont de différents ordres et variables selon l’activité. Les grossistes déclarent subir les contrôles douaniers, « allant jusqu’à perdre dans certains cas leur marchandise ».

Pour d’autres, le problème réside au niveau de la cherté des matières premières (le bois et le fer pour l’ameublement) qui rend les produits locaux peu compétitifs face aux produits importés de Chine, même si la qualité de ces derniers est douteuse. À titre d’exemple, un bureau fabriqué au Maroc coûte 6000 DH, alors qu’un autre importé de Chine vaut entre 2500 et  3500 DH.

Pour ceux qui dépendent des marchés extérieurs et des réseaux informels, comme les commerçants de vêtements de luxe ou d’occasion, d’alimentaire, la principale difficulté est celle de la rupture de stock ou/et de la raréfaction  de la marchandise liée au « contrôle des voies d’approvisionnement ».

Pour faire face à ces difficultés, certains adoptent des stratégies de contournement de la réglementation. A titre d’exemple, les importateurs de vêtements  enlèvent les étiquettes ou changent le nom des marques pour ne pas payer les taxes. Pour faire face aux ruptures de stock et fidéliser la clientèle, les tenanciers empruntent chez les autres commerçants le produit qui leur fait défaut, moyennant une marge bénéficiaire, et remboursent dans la journée même. Enfin, face à l’insuffisance de liquidités, certains se voient accorder des facilités par paiement échelonné, dans l’attente de la vente, ou en versant une avance.

Financement précaire des activités et préjugés religieux

A la jouteya, le financement des activités s’appuie essentiellement sur des pratiques endogènes  et relève d’un phénomène local. Les relations avec les institutions bancaires étant faibles, quelle que soit l’importance de l’activité (à l’exception des luminaires), ces modes de financement  semblent adaptés aux pratiques du milieu. Mais ceci n’exclut pas des interpénétrations entre  systèmes de financement officiel et non officiel.

L’autofinancement

Ce mode de financement demeure la pratique dominante lors du fonctionnement de l’unité, quelles que soient l’activité et la taille. Certains entrepreneurs préfèrent «compter sur leurs propres forces», «ne veulent pas courir le risque de l’endettement», alors que d’autres voient en  l’autofinancement «un moyen licite» (Chaussures)

Le recours à des associations ponctuelles

En cas d’absence de liquidités, des mécanismes d’adaptation se mettent en place. Il s’agit  de formes « d’associations » informelles immédiates  qui se nouent pour l’achat de marchandises.

« Il arrive que quelqu’un me rapporte de la marchandise. Je n’ai pas les moyens de l’acheter tout seul… Je contacte les  boutiquiers qui vendent les mêmes marchandises que moi, nous mettons en commun notre argent et nous achetons la marchandise en question. » Commerçant en informatique, 26 ans.

 L’originalité de ces pratiques réside dans le fait qu’elles ne s’appuient sur aucun contrat écrit. Seuls les rapports de confiance et de proximité l’organisent. Très courante, l’association  prend des formes qui reposent sur le partage des gains mais aussi sur le partage des risques et la division des tâches. Parfois cela se fait entre personnes aux qualifications complémentaires.

Les facilités fournisseur-client

Le talq constitue une pratique très courante dans la quasi-totalité des activités et sont même le fait d’usines structurées qui entretiennent des relations avec certains   revendeurs (matériel informatique). A l’exception des activités liées aux réseaux de contrebande qui ne peuvent y recourir en raison des risques liés à la saisie de la marchandise par la douane, le talq semble en effet constituer pour beaucoup une alternative au manque de liquidités et à l’absence de recours au crédit bancaire.  Il s’agit d’une pratique de financement  de type commercial qui trouve sens dans les relations du fournisseur avec ses partenaires commerçants. Celui-ci accepte de n’être réglé qu’ultérieurement, pour avoir plus de chances de vendre à nouveau. Cette pratique existe dans la plupart des activités qui n’ont pas les moyens de constituer des stocks.

« Je pratique le talq… Chaque jeudi, je  rembourse le fournisseur. On se fait confiance…Les clients, je leur accorde des facilités de paiement. Je ne rencontre aucun problème avec eux. Ils me paient et c’est ce que je veux. Où trouverais-je pareil ? » Commerçant en optique, 26 ans.

Adapté au caractère instable des activités, souple au niveau des délais de remboursement, le talq est facile d’accès et n’exige aucune procédure. Ce système n’aurait pas été aussi sollicité sans la force des relations personnelles, les critères de confiance et de moralité des bénéficiaires, dans une économie de proximité. «Un client qui me doit 12.000 DH et veut acheter une marchandise à 8000, doit payer l’ancien crédit avant de bénéficier du nouveau. Et nous faisons la même chose avec les grossistes, en leur donnant des chèques de garantie» Vendeur de luminaires, 28 ans.

« C’est la confiance qui joue. Je peux lui donner une partie de l’argent et il peut passer chez moi après pour compléter la somme due… Une fois, une personne m’a vendu une marchandise que j’ai payée en trois tranches, la seule garantie était ma parole et le Mahal…  Je ne donne pas de chèque de garantie. » Marchand de vêtements, 34 ans.

Le crédit personnel en guise de solidarité  semble inexistant. Les formules de type tontine n’interviennent pas non plus comme sources de financement, vraisemblablement en raison de l’affaiblissement des liens de solidarité. L’auto-organisation de type daret, comme alternative de financement, est, selon nos informateurs, inexistante. « Certes, on se solidarise quand il y a des funérailles ou un événement, mais dans le commerce, il n’y a pas de solidarité. » Vendeur de jouets d’occasion, 48 ans.

Perception négative du crédit bancaire

La plupart n’ont pas recours au financement bancaire, y compris dans les activités qui disposent de capacités financières (commerce et réparation de produits informatiques, téléphones, paraboles, Internet). L’appel au crédit bancaire n’a lieu que dans des cas extrêmement  limités, en cas de présence sur le marché de marchandises compétitives en termes de qualité et de prix (luminaire) et pour lesquelles on ne dispose pas de liquidités. La relation avec le système officiel est nécessaire quand il s’agit de recouvrir ou d’encaisser un chèque de garantie. Cela prouve une cohabitation des modes formel et informel de financement.

Dans le milieu, prévaut une perception négative à l’égard des prêts bancaires et nombre d’activités n’envisagent pas d’y recourir dans l’avenir. Plusieurs arguments sont avancés. L’écrasante majorité fait référence aux interdits religieux :

« La banque c’est riba, c’est h’ram, c’est « rwina » (optique, friperie, électronique, prêt-à-porter de luxe, commerce de pneus, paraboles…)

«J’estime que le crédit bancaire est illicite, je suis musulman et tous les oulémas musulmans l’ont déclaré illicite, à cause de la pratique de l’intérêt». Marchand de prêt-à-porter de luxe,

29 ans.

D’autres ne veulent pas y recourir, soit parce qu’ils n’en ressentent pas le besoin, compte tenu de l’échelle restreinte de leur activité, soit parce qu’ils se perçoivent comme non structurés et se rendent compte que les banques ne peuvent s’adresser à des profils comme les leurs (friperie), ; soit enfin parce qu’ils ne veulent compter que sur leurs propres moyens et ne pas «dépasser leurs limites». Ainsi, l’endettement est perçu comme une aventure périlleuse, en raison des échéances contraignantes « qui te poussent à t’endetter davantage » (chaussures).

Certaines activités (rares) perçoivent l’intérêt du crédit bancaire, dans une perspective de formalisation  et de passage à une échelle supérieure, mais n’en perçoivent pas l’intérêt dans leur situation actuelle.

«Maintenant, il n’y pas de réglementation ici, je ne peux pas. Si  l’activité est réglementée, je peux faire d’autres choses à condition que mon commerce s’élargisse.  J’ai des idées dont je ne peux pas vous parler actuellement » Fripier, 38 ans.

Certains incriminent les garanties exigées de ceux qui sont insolvables, comme le titre foncier, et la longueur des procédures. Ces cas sont rares toutefois. Pour eux, le système bancaire privilégie les grandes entreprises. D’autres craignent cette aventure périlleuse, du fait qu’ils ne maîtrisent pas les circuits financiers formels.  « Je ne m’y connais pas en banque, mon argent, je le garde dans ma poche …J’ai peur : pour prendre un crédit, il faut avoir un revenu régulier, pour pouvoir payer les échéances.» Bouquiniste, 66 ans.

Interpellés sur leurs intentions à venir, et les conditions pour y recourir, les tenanciers  adoptent des positions de fermeture, pour la plupart et pour les moins bien lotis en particulier. Ceux, très rares, qui manifestent des attitudes d’ouverture, conditionnent leur adhésion à la mise en place de banques islamiques, qui ne pratiquent pas les taux d’intérêt, ou à la baisse des taux d’intérêt, ou encore à la reconsidération des échéances de remboursement.

Main d’œuvre et salaires

Ce qui caractérise les unités de la jouteya, c’est la faiblesse numérique de la main d’œuvre utilisée, avec des effectifs ne dépassant pas cinq personnes et une prédominance de la main d’œuvre familiale. Selon le recensement réalisé par le HCP, le nombre moyen d’emplois est de 2,3 personnes. Les activités qui concentrent le plus de main d’œuvre sont la friperie (12% de la main d’œuvre totale), la vente et la réparation  d’appareils électroniques (10%), les vendeurs d’ameublement, (10%) et les vendeurs de vêtements (9%)

Statut ambigu des travailleurs

Le statut des travailleurs est souvent ambigu et mal défini. Le salariat au sens classique (stabilisé, payé au mois, bénéficiaire des organismes socialisés) n’a pas cours. Dans les activités à faible capacité financière, ce qui prédomine, c’est l’auto-emploi (friperie) avec le concours d’un ou plusieurs associés, ou d’un apprenti, et la main d’œuvre familiale (fils ou frères).

L’auto-emploi peut se présenter aussi sous forme d’associations diverses, complexes, hybrides entre personnes qui peuvent travailler côte à côte, entre gérant et propriétaire ou locataire. Les associations ont un statut assez particulier et ne se nouent pas sur une base contractuelle formelle. Elles ne se forment pas uniquement sur la base d’un apport de capital, mais sur la base de qualifications complémentaires. Cette formule se retrouve dans les commerces d’informatique, de téléphones portables où un réparateur s’associe à un commerçant moyennant un pourcentage sur la réparation.

Dans d’autres cas, un associé /assistant peut avoir sa propre marchandise déposée dans le local du propriétaire, auquel il verse un pourcentage.

La plupart des employés travaillent avec le statut de salariés à la semaine, ou à la journée, après avoir été d’abord apprentis, ou sont apprentis. Dans certains cas, le salarié est un gérant qui seconde le patron, pendant que ce dernier prospecte les marchés et les fournisseurs.

L’instabilité de la main d’œuvre semble être la règle dans un espace où le contrat de travail est inexistant, donnant la liberté au patron de licencier la main d’œuvre en cas d’insatisfaction et à l’ouvrier de quitter son patron quand il le désire.

Recrutement via les réseaux familiaux

La main d’œuvre, quelle que soit son statut, est dans la plupart des cas d’essence familiale (serrurerie, vente d’accessoires de voiture, alimentaire, téléphonie portable). A l’opposé du comportement classique qui voudrait qu’on dissocie les relations marchandes (exercées sur le lieu de travail) et les relations familiales, les unités sont « encastrées » dans les unités domestiques.

Les principales  régions pourvoyeuses de la jouteya en main d’oeuvre sont Doukkala, les régions de Marrakech et d’Agadir. Les personnes originaires de Casablanca sont peu nombreuses, mais tout dépend du secteur d’acitivité. «Il y a beaucoup de familles. Moi je vais amener mon frère ou mon cousin. Les gens qui travaillent dans l’électronique sont mélangés : la plupart sont d’ici et les apprentis apprennent sur le tas. » Vendeur de vêtements de luxe, 29 ans.

Modalités de paiement de la main d’oeuvre

Certains sont rétribués à la commission ou au pourcentage sur les ventes. Cette modalité se prête aux commerces disposant d’une assise financière, quelle que soit leur nature (vente de vêtements de luxe, téléphones portables).  A titre d’exemple, le montant de la rémunération des gérants de cette dernière activité s’élève à 6.000DH. D’autres personnes touchent entre 3.000 et 4.000 DH, selon leur pourcentage sur les ventes. Dans la vente de téléphones portables, le niveau de rémunération est standard : 50% sur les ventes réalisées. « Il travaille pour un pourcentage. Quand il fait la réparation des PC portables, il prend la moitié et, quand il ramène des PC portables à vendre, il laisse une petite partie de la valeur  pour le mahal ». Commerçant en informatique, 26 ans.

Les moins bien lotis sont payés à la semaine, chaque week-end. Dans certains cas, des avantages en nature sont accordés, tels que les repas ou les frais de transport (chaussure). Dans l’alimentaire, le montant de la rémunération est de 1200 DH par mois, plus 10 DH chaque jour, pour les repas. Il faut aussi souligner que la main d’œuvre familiale, quand elle n’est pas associée, est faiblement rémunérée. « A la fin de chaque semaine, on répartit le gain que nous avons réalisé. On n’a pas de règles fixes pour la répartition. » Vendeur de téléphones portables, 39 ans.

Impôts, taxes, réglementation : pas si informels que ça

Tout comme pour les revenus, la fiscalité s’est révélée être une question très sensible. Selon le recensement du HCP, le nombre d’unités inscrites à la patente ne dépasse pas 51%. Dans notre échantillon, la proportion est plus importante, vraisemblablement en raison du temps écoulé depuis le recensement et du fait que ce dernier a touché quelques ambulants (356).

Patentes et registres de commerce

Parmi les différents impôts, c’est la patente qui touche le plus grand nombre d’unités. Ceci se comprend aisément, puisque son paiement est forcément lié à l’enregistrement et reste une condition de l’exercice de l’activité. Parmi les unités enquêtées, la quasi-totalité y est enregistrée et s’acquitte de cet impôt. En somme, la majorité des unités n’échappe pas à la connaissance des autorités et est inscrite dans les registres. Il faut tout de même noter que certaines catégories, disposant uniquement de vitrines, ne s’acquittent pas de cet impôt. Ne disposant pas de local, elles ne se sentent pas concernées. Selon les tenanciers, toutes les activités s’acquittent de la patente à l’exception de celles créées à la fin des années 1990. Le montant des patentes établi sur une base forfaitaire est variable selon les activités. A titre d’exemple les commerces de produits alimentaires s’acquittent de 1000 DH annuels de patente, le commerce de jouets de 500 DH par an, les commerces d’accessoires de voiture  de 1200 DH.

L’inscription au registre du commerce touche moins d’unités que la patente, mais la plupart des activités de commerce (électronique, informatique, téléphonie, accessoires de  voiture, meubles et ameublement de bureau, luminaire, vêtements de luxe, groupes électrogènes, friperie) y sont enregistrés et n’échappent pas au contrôle de l’État.

Qui paie l’IGR, la TVA et les taxes communales ?

Si les activités évolutives s’acquittent également de l’IGR (électronique, vêtements de luxe, groupes électrogènes), cette réglementation est beaucoup moins respectée que les autres. A titre d’exemple, le commerce de vêtements d’occasion, l’optique ne s’en acquittent pas. En revanche  aucune activité ne s’acquitte de la TVA.  Il en est de même des taxes  locales qui, autrefois respectées, ne le sont plus par certains.

« On a payé 2DH/jour puis 60DH/mois mais maintenant, le Souk entier ne paie plus.» Fripier, 46 ans.

Les autres taxes et impôts dont s’acquittent les tenanciers sont les charges d’entretien, de gardiennage (20 DH), d’électricité, variable selon l’activité, et d’eau. En revanche, l’impôt communal sur « la bâche » n’est  payé par aucune activité. Certains déclarent qu’ils ne reçoivent  plus la taxe de la commune.

Relations incertaines avec le fisc

La plupart estiment les relations bonnes avec les services des impôts et se rejoignent sur cette réflexion: «avec le Makhzen, tu paies, tu paies», (vendeur de jouets). Nombreux sont ceux qui se plaignent de la lourdeur  de l’impôt, en dépit des facilités de paiement accordées.

 « Au début, je payais 2.000 DH, maintenant je paye 4000, ça augmente tout le temps. Vendeurs en alimentaire,

40 ans.

« Au début on payait 2.500 DH, maintenant on paie entre 7.000 et 8.000 DH, plus du double. La plupart des gens ne paient pas, parce que c’est trop cher ! » Vendeur de chaussures, 35 ans.

« Il faut graisser la  patte, et même avec ça, ça ne marche pas, ils ne font que nous envoyer des avis.» Bouquiniste,

66 ans.

Concernant la patente, nombre des chefs d’unité l’estiment injuste, non en raison de son existence, mais quant à son mode de calcul qui s’appuie sur la valeur locative des locaux et du matériel au montant forfaitaire, sans égard pour les résultats économiques réels de l’unité.  Il est évident qu’en période de crise ce système est mal accepté. Il l’est d’autant plus que les unités de la jouteya voient mal la concrétisation de leur contribution.

« Pour que ce soit plus juste, il faudrait imposer sur la base d’un bilan et d’une comptabilité. » Vendeur de chaussures,

35 ans.

Motifs de non-acquittement

Les motifs de non-acquittement invoqués sont les suivants :

Certains ne se sentent pas concernés par la fiscalité (registre du commerce, TVA), ni par le paiement des impôts sur le revenus, considérant que cela concerne les activités qui disposent de locaux  «en brique» ou les grandes entreprise structurées. C’est le cas des propriétaires de vitrines de téléphones portables, qui estiment que le paiement de l’impôt signifierait leur arrêt de mort. « Si je paie l’impôt, il ne me restera rien », mais manifestent tout de même des attitudes d’ouverture et des prédispositions à s’acquitter des différentes contributions, si tout le monde le fait. L’endettement auprès des services des impôts et le poids de la fiscalité demeure une contrainte de non-paiement  chez certains.

 «J’ai déposé une plainte, j’ai rencontré un agent des impôts qui vient à la jouteya. Je lui ai  dit que j’ai un fils emprisonné et des enfants à nourrir. Il m’a écrit une demande qui a abouti. Maintenant je paie 4000 DH pour l’IGR et avec la patente cela fait  presque 6500 DH. Les  trois millions (de centimes)  que je dois à la direction des impôts, sont dus à un retard de paiement, parce que je n’avais pas de liquidités » Commerçant en ameublement, 64 ans.

D’autres, tout en s’acquittant des obligations fiscales, estiment le montant des impôts élevé. De plus, la plupart de ceux qui ne s’acquittent pas de certaines obligations fiscales invoquent le transfert du souk et le caractère provisoire de leur situation. Enfin, il ne faut pas omettre que, dans un contexte économique et social marqué à la fois par la rigidité de la réglementation (contrainte) et par la passivité de l’Etat, qui se traduit par un  faible degré de contrôle sur les institutions, les agents économiques sont poussés à chercher des rentes (économiques ou administratives). En d’autres termes, il existe une dynamique de  tolérance et de répression qui fonctionne selon la conjoncture et qui se traduit par des opérations coups de poing, alternant avec des périodes de tolérance, pour des activités qui jouent un rôle de régulateur du chômage des jeunes (et de plus en plus de diplômés), et procurent des revenus que l’Etat a de plus en plus de difficultés à créer.

Vers plus de « légalité » ?

Les réponses relatives aux actions à mener pour organiser le souk convergent pour une très grande majorité vers une diminution des impôts. On fait valoir le fait que certains tenanciers sont dans une précarité extrême, qui permet difficilement un niveau d’imposition élevé. « Le souk n’est pas reconnu et il y a beaucoup de gens qui ne paient pas. Les gens du fisc sont venus ici pour enregistrer les gens, mais ils ont constaté que le souk est ‘faible’ ». Fripier, 46 ans.

On invoque aussi l’absence de propriété du local et les statuts ambigus qui entravent la structuration  et  la tenue d’une comptabilité.

La grande majorité, toutefois, ne se perçoit pas dans une situation d’illégalité, à partir du moment où elle s’acquitte de ses obligations fiscales : « Le Makhzen ne peut pas nous léser. Tu es dans ton magasin, tu as un numéro et tu paies tes impôts … tout ceci nous rassure quelque part » Vendeur de produits électroniques, 40 ans.

« Oui, ce n’est pas normal qu’un commerçant ne soit pas enregistré dans le registre du commerce …  et d’ailleurs tout le souk n’est pas normal » Vendeur de pneus, 33 ans.

Les avantages de l’enregistrement, tels que perçus par les tenanciers, sont les suivants :

Pour certaines catégories, cela impliquerait une disparition d’entraves administratives au niveau de l’approvisionnement en particulier. Ceux-ci perçoivent l’intérêt qu’offre une situation plus légale, même s’ils n’y adhèrent pas totalement. « Je me suis enregistré par la force des choses, j’avais besoin de faire des papiers.» Fripier, 46 ans.

Le deuxième avantage serait de faire face au caractère injuste de la fiscalité calculée sur une base forfaitaire. Dans nombre d’activités, en l’absence de comptabilité, c’est le régime du forfait fiscal qui prévaut et on perçoit les avantages que peut procurer l’existence d’une comptabilité.  « Les commerçants qui ont une comptabilité bénéficient de plusieurs avantages. Pour nous qui n’en avons pas, nous payons ce qu’on nous fixe, c’est tout. » Vendeur de produits électroniques, 40 ans.

Certains, tout en considérant leur activité comme florissante, perçoivent l’intérêt d’une situation plus organisée et plus légale, dans un meilleur environnement  économique et commercial, pour exercer leur activité (optique) ou encore donnent des réponses du type « Quand tu t’acquittes de tes obligations, tu es tranquille et tu peux réclamer à voix haute. » Marchand de vêtements de luxe, 29 ans.

Prédispositions  et contreparties de  la fiscalité

Interrogés sur leur capacité à faire face à leurs obligations fiscales, les interviewés montrent des dispositions variables selon leur degré de structuration et leur capacité financière. Les activités à faible assise pourraient à peine s’acquitter de la patente. « Je n’ai pas les moyens de payer l’impôt local » Fripier, 46 ans.

En revanche, les activités ayant une assise financière plus large (vêtements) montrent plus de dispositions à faire face à la fiscalité. Tout en se percevant dans la légalité totale, ils estiment ne pouvoir s’acquitter que de la  patente et de l’IGR. et ceci, quel que soit le montant établi par la réglementation.

Sollicités pour donner leur avis sur la contrepartie d’une situation plus légale, les tenanciers évoquent surtout le problème de la dalle et de l’accès à l’électricité, aux équipements sanitaires, à l’assainissement, à la réfection des allées. Rares sont ceux qui soulèvent la question de l’amélioration de l’environnement économique et commercial, de l’appui de l‘État en matière de débouchés… qui supposeraient le passage à une échelle supérieure et le passage vers le formel.

Certains préconisent tout de même d’abaisser les  charges fiscales : « On espère que les choses redeviendront comme elles étaient, mais l’augmentation est devenue une réalité inéluctable, nous ne possédons pas d’autre alternative que celle de payer » Vendeur de produits électroniques, 40 ans.

En conclusion, l’approche de l’aspect réglementaire montre qu’en général, l’informalité est à relativiser. Les unités de la jouteya ne se caractérisent pas par une absence totale de respect du cadre réglementaire fiscal. Certaines impôts sont respectés, d’autres le sont moins ou pas du tout, mais la majorité des tenanciers est connue des pouvoirs publics. Ces activités n’échappent donc pas totalement au contrôle des services étatiques. Elles observent en partie la réglementation fiscale et ne fonctionnent pas complètement en marge de la légalité.


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