Un cas de coordination agile : Les clusters numériques

Un cas de coordination agile : Les clusters numériques

L’essentiel de ce dossier traite de la question de la coordination des politiques économiques par ces politiques même, censées pallier les défaillances des marchés. Les politiques économiques, ou plus globalement, les choix sont, en particulier dans notre pays, essentiellement arbitrés par les institutions soit publiques, soit liées à l’État, dont le vecteur principal de coordination est la règle (lois, normes, conventions, investissements publics, partenariats, etc.).

Le retour des « plans » a joui d’une large acceptation  confortée par une culture économique « jacobine » dans laquelle il n’y a que peu de place pour les critiques de  théoriciens « coupés des réalités ». Pourtant, outre la littérature économique, les modèles de certains de nos voisins font la part belle aux modes inverses de coordination, discrétionnaires, c’est-à-dire basés sur une « intelligence collective » des agents économiques sans une réglementation, entendez sur des déterminants plus territoriaux que nationaux, plus micro que macro.

Nous choisirons ici de nous concentrer sur un secteur qui constitue aux dires de tous, en particulier de ceux qui l’observent à l’aune d’agrégats tels que l’emploi, un des piliers du dynamisme économique, relatif et néanmoins incontestable, de la dernière décennie marocaine : le monde des services et du génie informatique. Depuis 2008 y est née une initiative très intéressante, Maroc Numeric Cluster (MNC), dont le nom évoque la coordination discrète et territoriale, nécessaire. En effet, il est assez simple de constater dans ce secteur, les cycles d’apprentissage se raccourcissent à mesure que les vagues d’innovation se densifient, que les profils des entrepreneurs se diversifient avec la part de plus en plus importante du business propre du web, rendant caduque l’hégémonie dichotomiques des profils informaticiens hardware/software dans le business IT. Le modèle de coordination sectoriel arbitré par des règles manque alors cruellement de réactivité. Seules les incitations dynamisant ces centres d’excellence et l’accélération des échanges d’informations entre les agents économiques s’auto régulant constitue une réponse de coordination efficace en matière d’innovation.

Nous verrons, par une revue des modèles et de la littérature, que les termes dans lesquels se présente cette jeune initiative sont, dans le principe, salutaires, nécessaires pour créer de la valeur de bout en bout dans les TI actuelles. Mais le terrain nous montrera aussi en quoi ces mots, cette volonté affichée, peuvent cacher une réalité encore divergente sur certains aspects.

Les clusters : le système relationnel

Avant de discuter la pertinence de cette approche au Maroc, interrogeons-nous sur les termes choisis, très signifiants. Comme le terme nous a semblé au cours de nos différents entretiens faire office de « boite noire », il nous paraît important de synthétiser certains apports de la littérature économique pouvant être utiles, bien que parfois peu digestes, à une meilleure compréhension de cet outil incontournable de coordination.

En effet, l’intitulé « Maroc Numeric Cluster » interpelle, surtout quand on se réfère à la définition porterienne communément admise : «  un cluster est la concentration géographique d’entreprises interdépendantes : fournisseurs de biens et de services dans des branches industrielles proches ; les firmes livrant le produit final coopèrent avec les universités et leurs concurrentes ».  Cette définition accorde la notion de cluster avec le diamant de Porter, système relationnel structuré autour de :

  • « Firms », soit les entreprises impliquées dans la réalisation des produits et services identifiant le cluster.
  • « Related »,  soit les sociétés qui fournissent d’autres produits et services, mais à une clientèle [Demand] similaire et qui peuvent donc interagir tant avec le client qu’avec les « Firms » du cluster.
  • « Factors », soit les éléments de l’environnement structurel (institutions, infrastructures, universités, supports, ...).
  • « Demand », soit les demandes spécifiques dont les activités permettent à la fois la spécialisation et la croissance externe.

Modélisant ainsi les clusters et les liens à l’origine des externalités positives recherchées, Porter se réfère a posteriori à des modèles mûrs, à forte historicité, très efficients et efficaces pour les performances économiques du territoire qui les abrite, tels que les districts industriels italiens ou, plus proche de notre sujet, la Silicon Valley.

Ce que ne dit pas, ou implicitement, ce modèle, c’est comment sont générés ces outils de coordination que sont les clusters, quels sont les principes communs à leur développement et pourquoi ils sont particulièrement efficaces dans le monde numérique.

Un cluster : pourquoi faire ?

Les chercheurs de la nouvelle économie du développement, faisant revenir en force la théorie plus ancienne du « Big Push » (par exemple Rodrigo-Clare, 2004), privilégient le lancement du cluster par un investissement public massif, qui augmente fortement la rentabilité des investissements des arrivants postérieurs. À l’opposé, les membres de l’école autrichienne (Bogdan, 2008) traditionnellement méfiants des défaillances de coordination engendrées par l’interventionnisme, insistent sur la discrétion de l’État dans une telle genèse. Reste que les auteurs des deux écoles, diamétralement opposées sur les moyens, se rejoignent sur les fins des clusters, en particulier sur l’importance des trois externalités positives principales engendrées par ces derniers, et qui sont ainsi dire leur raison d’être : les économies de spécialisation, voir figure économies sur le marché du travail et le « knowledge spillover ».

Les économies de spécialisation sont un des résultats de la concentration géographique du cluster, qui peut ainsi supporter un grand nombre de fournisseurs locaux spécialisés dans divers inputs et services propres à l’industrie du cluster, et augmenter ainsi la variété des ressources pour une entreprise s’installant à très faible coût. Cette localisation provoquerait aussi un deuxième effet positif sur le marché du travail : les entreprises ainsi regroupées attirent et créent un « pool » de main-d’oeuvre avec des compétences similaires, lissant ainsi les effets des cycles business (à la fois sur le chômage et les salaires) à travers l’effet de masse. Enfin, et peut-être le plus important dans notre cas, le « learning knowledge spillover » (LKS) est l’augmentation des flux d’information, sur les nouveautés notamment, entre les différents agents opérant localement. Les face-à-face fréquents et la confiance mutuelle sont notamment facilités par l’appartenance sociale à un groupe. Ainsi les clusters offrent, en théorie, bien plus d’opportunités d’innovations que les ensembles dispersés, et pour la même raison la diffusion de ces innovations s’en trouve accélérée.

« Les secrets de l’industrie cessent d’être des secrets ; ils sont pour ainsi dire dans l’air, et les enfants apprennent inconsciemment [pour beaucoup d’entre eux]. On sait apprécier le travail bien fait ; on discute aussitôt les mérites des inventions et des améliorations qui sont apportées aux machines, aux procédés, et à l’organisation générale de l’industrie. Si quelqu’un trouve une idée nouvelle, elle est aussitôt reprise par d’autres, et combinée avec des idées de leur cru; elle devient ainsi la source d’autres idées nouvelles. Bientôt des industries subsidiaires naissent dans le voisinage, fournissant à l’industrie principale les instruments et les matières premières, organisant son trafic, et lui permettant de faire bien des économies diverses » (Marshall, 1890, p.119).

Cette typologie des externalités dites « marshalliennes », du nom d’Alfred Marshall, économiste anglais de la fin du 19e ayant traité le premier des Knowledge Spillover, bien que critiquée à la marge, reste la référence, notamment en matière d’économie de l’information et de R&D. Une fois précisée par Arrow (1962) et Romer (1986), les économistes nomment, du nom de ses trois auteurs, cette approche fondamentale la « MAR spillover approach ». Elle est à l’origine même de la notion de cluster, mais elle recèle en réalité deux catégories d’externalités. Les économies de spécialisation et du marché du travail sont recensées dès 1954 par Scitovsky comme des externalités « pécuniaires » voire « rentières », vu qu’elles permettent aux entreprises colocalisées (terme qui revient à la mode…) d’avoir un accès au marché du travail et aux intrants à meilleur prix que leur concurrentes, au travers d’interactions marchandes. Celles-ci s’opposent aux LKS qui représentent les externalités dites technologiques, et qui, elles, se matérialisent davantage par des interactions non marchandes, en principe, accessibles à tous les membres de la communauté locale.

Les succès et mutations des clusters à méditer

Il est clair que dans le cas des clusters numériques, ce sont très clairement dans ces dernières externalités que réside la clé du succès. Pour préciser ce constat et se rapprocher du cas marocain, citons les conclusions de certaines de ces études ciblées sur des clusters particuliers qui ont alimenté notre réflexion.

D’abord, la « crème de la crème », la Silicon Valley et la route 128 autour de Boston. Certes, il peut paraître incongru de vouloir traiter de ces modèles quand on examine leurs atouts stratosphériques (meilleurs centres académiques du monde, marché intérieur liquide et captif à l’innovation, financements, etc.. Cependant, il est intéressant de se pencher sur les travaux d’une des sommités sur ces clusters IT, Annalee Saxenian. En 1994, dans son ouvrage de référence, Regional Advantage: Culture and Competition in Silicon Valley and Route 128, elle insiste sur l’actif « culture » de ces clusters, c’est-à-dire l’esprit d’échange qui ira croissant avec l’arrivée des entrepreneurs web. Le mythe de la société créée dans un garage qui devient un géant mondial alimente lui-même l’entrepreneuriat au sein même des universités, lieu où le spill over non marchand est le plus intense. Puis, visionnaire, elle insiste sur l’importance de cet esprit pour des clusters qui n’ont absolument pas ces atouts dans  son article de 2000, The Bangalore Boom: From Brain Drain to Brain Circulation? À l’époque, le défi pour Bangalore, encore balbutiante, était de capitaliser sur les retours à des postes de management d’indiens vivant aux États-Unis vers les zones offshore labélisées « cheap labor », par le biais d’incitations fortes à l’entrepreneuriat, par la fiscalité et le financement. Elle tablait aussi sur les interactions fortes qui devaient se créer entre cette diaspora pour faire le pont entre les multinationales les employant et les instituts de technologie locaux. Depuis, les autorités indiennes ont crée des exceptions prolongeant les zones offshore pour des clusters par des facilités administratives, des instruments de financement et ont encouragé les managers de la zone offshore à enseigner dans ces instituts, dont certains sont devenus des références mondiales en management des SI. Les résultats aujourd’hui sont spectaculaires concernant la maturité des clusters IT indiens, et l’ « indovation » peut être constatée sur l’Apple store comme sur le marché des progiciels volumineux.

Cet exemple fait méditer car il se trouve que la stratégie offshoring marocaine, payante, a été très fortement inspirée du modèle indien, modulo les aspects quantitatifs.

Par construction, MNC porte les objectifs de Maroc Numeric 2013, plan sectoriel légitime en lui-même, et depuis sa création, on perçoit le risque qu’elle reste une implémentation qui suive la logique sectorielle, top-down, contraire à l’esprit des clusters. Pire, par prolongement, tous ces efforts, pour l’instant cosmétiques au vu des objectifs annoncés, peut faire accoucher cette initiative louable d’un énième club d’affaires dont ne manque pas ce secteur, peu prompt à encourager l’innovation. Ces craintes sont corroborées par les divers entretiens que nous avons mené avec des startupers marocains, bien informés.

Lorsqu’on les interroge sur ce que devrait être le rôle du public pour développer l’activité, ils vous répondent en vrac qu’ils trouvent rédhibitoires les lourdeurs administratives et la faiblesse des possibilités de financement, y compris au sein de bonnes idées tels qu’Intilak. Autres facteurs bloquants pour lancer une activité innovante, donc de niche, la taille du marché marocain, considérablement rapetissée par les nombreuses chasses gardées d’entreprises locales « historiques », souvent des importateurs de services et de soft « clés en main » d’entreprises étrangères. Il y a moins d’incitations fiscales pour un startuper que pour un entrepreneur se lançant dans le bâtiment. Enfin, le dernier point et non le moindre, les ressources humaines fraîchement diplômées, y compris l’élite issus des grandes écoles, doivent être reformatées avant d’être opérationnelles, tant leurs rapports pendant leur scolarité avec les entreprises innovantes sont faibles, mais aussi à cause du décalage entre les méthodes enseignées et ce qui se fait. Par exemple, en soft, on enseigne toujours massivement MERISE au Maroc, une méthode de conception logicielle certes intéressante, mais qui date de la fin des années 70, et très peu d’étudiants sortent en ayant eu vent des méthodes agiles actuelles.

Tous ces points sont bien entendus à tempérer, et issus d’expériences subjectives et l’objet ici n’est pas de noircir le tableau. Maroc numeric Fund finance des projets, le technopark se relance, et MNC a le mérite d’exister. Et surtout les mêmes qui sont prompts aux critiques les plus acerbes gardent un espoir que beaucoup d’autres secteurs de l’économie au Maroc peuvent envier. Cet espoir et ce dynamisme peuvent être agrégés et MNC, par exemple avec les trophées de l’innovation, encourage l’entrepreneuriat. Mais ils ne peuvent être aucun cas dirigés. Pour conclure en citant Saxenian, à la fin de son article «Old Economy Inputs for New Economy Outcomes: Cluster Formation in the New Silicon Valley  (2001), résumant un benchmark fouillé des cas de clusters numériques en Inde, Irlande, Israël, Taïwan, : « Our case studies clearly shows the foolishness of directive public-policy efforts to jump-start clusters or to make top-down or directive effort to organize them »

 

Bibliographie sélective :

Huber, Franz (2010) : Do cluster really matter for innovation practices in information technology? Questioning the significance of technological Knowledge spillovers

Porter, M. E. (1998). Clusters and the new economics of competition. Harvard Business Review, 76, 77-90.

Krugman, P. (1991). Increasing returns and economic geography. Journal of Political Economy, 99, 483-499.

OECD (2009), Cluster, Innovation and Entrepreneurship, OECD Publishing, Paris.

 

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