Travail et service domestique au Maroc

Travail et service domestique au Maroc

Au Maroc, un semblant de reconnaissance du travail domestique peut être soutenu par les termes utilisés, comme chqa et tizlaChqa signifie le travail domestique et dérive du mot désignant la peine en arabe classique. Alors que ce terme du dialectal n’engage pas le juridique, le mot amazighe tizla signifie normalement la course ou l’ensemble des devoirs et activités qu’on doit continuellement assumer. Ce terme avait été inclus dans le droit coutumier pour désigner, dans le Haut Atlas, le travail de la femme et son droit à sa part d’acquêts (Berque, 1955 : 342). Les deux termes suggèrent le lien avec le travail des femmes, en lui associant la peine et le caractère contraignant. Ils montrent, en étant verbalement formulé, que le travail domestique est donc pensé. Or, ils n’engagent pas une reconnaissance salariale, contrairement à la figure de lkhddama, la travailleuse (chez autrui). Celle-ci révèle la centralité du travail domestique comme principal mode d’accès au salariat en ville moderne. Elle dérive du mot « travail » et se retrouve notamment dans le contexte urbain. En même temps, alors que chqa et tizla désignent, entre autres, « le travail de la mère et des épouses », lkhdamma dit que le travail domestique peut être effectué non seulement par des femmes situées dans leur propre unité domestique, mais par d’autres femmes, soit étrangères au groupe familial, soit appartenant à la famille élargie. Quels sont les croisements empiriques entre ces différentes figures ? Le travail domestique ne constitue-t-il pas un travail principal invisible, non/mal payé et dévolu aux femmes, y compris en cas de salariat ? Quelles sont ses données socio-historiques et ses implications en termes de hiérarchisations entre femmes ?

En marge du salariat 

Fatema Mernissi précise que « dans les années 30, il était devenu pratiquement impossible de “ravitailler” en esclaves les familles bourgeoises, d lapparition dun autre type de domesticité : les “bonnes” » (Mernissi, 1984 : 49). En effet, l’apparition de la figure de travailleuses domestiques se situe dans un contexte de mutations générales liées à la colonisation. Celle-ci n’a pas aboli l’esclavage par respect pour les traditions des élites politiques. Or, elle a perturbé les modes de ravitaillement et a conduit à d’autres changements amenant la paupérisation des paysans, l’urbanisation accélérée, la migration et bien d’autres variations que de nombreux auteurs, comme Fatema Mernissi et Paul Pascon, assimilent à l’expansion du capitalisme. Ce processus a redéfini les rapports entre les divers groupes sociaux, ainsi que les positions des femmes, dont certains groupes accèdent au salariat dans des conditions précaires (Mernissi, 1981). La domesticité se développe parmi les populations appauvries. Elle donne lieu aux dernières années de la colonisation à « la figure de travailleuse la plus répandue en Afrique du Nord » (Knibiehler, Goutalier, 1985 : 247). Au Maroc, son importance se renforce avec l’indépendance et accompagne le mouvement vers la ville qui se construit alors que les premiers gouvernements nationaux reconduisent le centralisme au lieu de repenser les politiques menées lors du protectorat. Ces gouvernements investissent dans des domaines (santé, éducation, économie nationale) pour lesquels le protectorat « avait peu fait » (Pascon, 1980 : 18). Or, ils ont reconduit la marginalisation des régions éloignées, en majorité rurales et montagnardes, qui restent à l’écart des nouveaux privilèges accordés à d’autres hommes et femmes du Maroc. Dans les années 1970, alors que 50% de la migration urbaine depuis les zones rurales est féminine, le service domestique devient l’un des emplois « les plus courants et les plus accessibles pour les immigrées dorigine rurale » (Mernissi, 1981). Il en est ainsi pour des migrantes originaires de hautes montagnes dont j’ai recueilli les récits de vie lors de mes enquêtes par entretiens et observation participante, menées auprès de jeunes et anciennes domestiques à Casablanca et auprès d’acteurs associatifs dans cette ville (Moujoud, 2007).

Le choix d’une région de haute montagne (que je ne nomme pas explicitement) se justifie par l’existence en son sein d’une professionnalisation des intermédiaires du trafic de jeunes domestiques. Ces intermédiaires font depuis le début des années 1960 des allers-retours, amènent des filles et les placent une fois par mois dans des familles à Casablanca. Ils placent par ailleurs également des garçons comme apprentis en ville ou bergers dans les villages de lAnti-Atlas. La région concernée n’avait pas connu le recrutement de travailleurs (masculins) ou la migration familiale vers les villes, contrairement à d’autres régions montagnardes proches qui ont constitué un réservoir de main-d’œuvre pour les exploitations internes au Maroc et pour la métropoleLes trajectoires des (anciennes) domestiques âgées rencontrées montrent comment l’extension du salariat depuis la colonisation repose notamment sur une précarisation de populations rurales, tout particulièrement appauvries, ainsi que, simultanément, de leur territoire. Au départ, ces trajectoires se confondent avec le placement des enfants. Les jeunes filles/garçons concernés sont très souvent des orphelins livrés à des intermédiaires par leur mère, leur père. À partir des années 90, il s’agit parfois des deux parents qui placent leur fille sous couvert d’un contrat informel qui n’inclut pas forcément un salaire fixe. Les jeunes montagnardes concernées sont fragilisées et assimilées à des domestiques alors qu’elles étaient souvent invitées à intégrer la famille des employeurs et à se construire un avenir meilleur. Leurs parcours sont souvent marqués par la violence qui condamnera leur espoir de mobilité sociale. En revanche, les garçons placés chez des proches ne sont pas assignés au travail domestique, ce qui leur donne la possibilité d’accéder à l’enseignement et à une mobilité sociale, même s’ils se trouvent, plus tard, parfois obligés de s’acquitter des dettes. Avec le temps, les parcours de ces montagnardes se modifient suivant les générations, le milieu d’origine des employeurs, le rapport à l’éducation de leurs filles, le statut professionnel de l’employeuse, les relations de couple et la division sexuelle du travail domestique. Dans ce dernier cadre, le personnage de la domestique constitue la « tierce personne indispensable dans le couple urbain moderne » (Belarbi, 1987 : 479).

Entre femmes ?

La forte apparition des « bonnes » remonte aux débuts des années 1970 et coïncide avec l’émergence du « groupe de femmes diplômées et salariées » (Mernissi, 1981 : 36). Les domestiques effectuent les services dans des familles où les femmes et les jeunes filles connaissent des mutations économiques et socioculturelles. Ces citadines accèdent à la formation « moderne », reconnue par les nationalistes marocains, par l’État et par ses circuits d’embauche, au détriment du travail informel ou manuel – en l’occurrence agricole –, et d’une prise en compte des inégalités sociales. Du coup, la part croissante dans la classe moyenne de femmes accédant à une activité salariale en ville a eu des impacts sur l’amplification de la domesticité chez les rurales et les citadines des classes défavorisées.

En effet, le contexte marocain propose des parallèles avec la « crise de la domesticité » dans la France du début des années 1900 (Fraisse, 1979). Le terme de « crise » s’emploie parfois au Maroc pour désigner le « problème » des « bonnes ». Celui-ci s’énonce au niveau officiel à travers des campagnes de sensibilisation et d’information sur les violences et sur le droit des « jeunes filles rurales » à l’enseignement. Les organismes internationaux, comme l’UNICEF et les Nations Unies, se sont penchés sur la question. Les « bonnes » sont une figure de discours qui rapportent souvent des histoires de meurtres, de séquestration ou de violences diverses subies par les jeunes domestiques, et essentiellement perpétrées par des employeuses. La question du viol et des violences sexuelles commis par des hommes relèvent du tabou, et leur condamnation demeure relativement marginale.

Les employeuses salariées que j’ai rencontrées à Casablanca se plaignent des diverses responsabilités qui leur incombent et de l’indifférence de leur mari à cet égard. « Il nassume rien mais fait des critiques (sur la cuisine, le ménage) et il est tout le temps fatigué », dit Nadia, en précisant qu’elle a pourtant le même métier que lui. Lorsqu’elles ont un emploi reconnu, les femmes demeurent structurellement prises dans la division sexuelle du travail. Elles connaissent une « charge mentale » due à la journée « redoublée » de travail professionnel et de gestion des tâches domestiques (Haicault, 1984 : 273). À l’instar des employeuses rencontrées par Rollins (1990 : 74), les « patronnes » marocaines rencontrées ne font guère pression sur leur mari pour partager les charges du travail de la maison, et ce, malgré leur conscience d’être à la peine (chqa). D’après mes observations, les maris, en vue de sauvegarder leurs privilèges en matière de services, interviennent rarement dans la relation avec l’employée. Lorsque les violences sont manifestes, leur silence constitue une complicité qui répond à leurs intérêts objectifs. Les femmes savent que la question du partage des tâches est délicate ; elles ne cherchent pas à les réduire car elles tiennent à sauvegarder leur vie de couple et à éviter les conflits. Elles ne se sentent peut-être pas en mesure de (ou ne veulent pas ?) manifester une opposition claire au système de division sexuelle du travail.

De ce fait, les femmes relativement favorisées sont amenées à créer des structures de substitution où elles délèguent une partie du travail domestique à une personne qu’elles doivent rémunérer – souvent sur leur propre salaire et non sur celui de leur mari –, alors qu’elles continuent à en accomplir gratuitement une partie. Elles reconnaissent ainsi aux domestiques ce qui leur est nié en tant que maîtresses de maison. Pour Rollins (1990 : 74), « La domestique est plus qu’une employée ; elle est le prolongement ou le substitut de la femme au foyer ».

En somme, Lkhddama révèle que le travail domestique est une charge colossale pour les femmes dans une société inégalitaire en termes de sexe et de classe sociale, sans compter que ni crèches, ni garderies, ni centres d’accueil pour personnes âgées ne sont mis à la disposition des familles et de façons adaptées à leurs ressources (de classes moyennes ou inférieures). Ainsi, cette figure montre que la recherche parmi des femmes économiquement et socialement défavorisées incite à être attentif aux différences internes dans le groupe femmes vivant au Maroc. Elle amène peut-être aussi à revoir l’équation qui voulait que l’entrée des femmes dans le travail rémunéré fût un moyen de libération.

 

Bibliographie

·         Belarbi Aïcha (1987). Les Représentations de l’enfant dans la société marocaine, thèse pour le doctorat d’État. Université de Paris V- Sorbonne, Paris.

·         Berque Jacques (1955). Structures sociales du haut atlas. PUF, Paris.

·         Fraisse Geneviève (1979). Femmes toutes mains. Essai sur le service domestique. Seuil, Paris.

·         Haicault Monique (1984). La gestion ordinaire de la vie en deux. In : Sociologie du travail, n°3.

·         Knibiehler Yvonne, Goutalier Régine (1985). La femme au temps des colonies. Stock, Paris.

·         Mernissi Fatema

o   (1981). Développement capitaliste et perceptions des femmes dans la société arabo-musulmane : une illustration des paysannes du Gharb, Maroc, Étude de recherche préparée pour le Séminaire Régional Tripartite du BIT pour l’Afrique, Dakar, Sénégal, 15-19 juin 1981

o   (1984). Le Maroc raconté par ses femmes. SMER, Rabat, Maroc

·         Moujoud Nasima (2007). Migrantes, seules et sans droits, au Maroc et en France. Dominations imbriquées et résistances individuelles, Thèse de doctorat en anthropologie sociale et ethnologie, École des Hautes Études en sciences sociales, Paris, sous la direction de Marie-Élisabeth Handman.

·         Pascon Paul (1980). Études Rurales. Idées et enquêtes sur la campagne marocaine. SMER, Rabat.

·         Rollins Judith (1990). Entre femmes. Les domestiques et leurs patronnes. In : Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 84, n° 84, p. 63-77.

 

Partager ce contenu