Table ronde : de brefs enseignements...

Table ronde : de brefs enseignements...

À propos des inégalités …

Mouna Cherkaoui

Économiste, spécialiste du commerce international et de la finance

Un travail important s’est fait au Maroc sur la question des inégalités par des économistes marocains. Je souhaite les citer à l’occasion de ce dossier car ils méritent d’être valorisés au moins autant que certains autres travaux de recherche de qualité faits à l’échelle internationale.

Certes, les travaux de Piketty sont importants sur le plan international mais ils ont donné lieu à de nouvelles initiatives, avec des contributions intéressantes qui ont été présentées cet été aux États-Unis, avec des recherches à travers l’approche d’une croissance inclusive qui ont déjà généré de nouvelles idées pour réduire les inégalités, surtout à travers l’accès à la formation et l’emploi.

Rajae Alami  Mejjati

Socio-économiste auteur du livre Secteur informel au Maroc (Éditions Les Presses Économiques du Maroc, 2014)

Il est vrai que la question des inégalités est incontournable pour le Maroc, mais elle n’est pas nouvelle au niveau de la pensée économique en général, c’est son contenu qui l’est dans un contexte de mondialisation et de pauvreté. Depuis longtemps, on a eu deux approches qui se confrontent en économie, l’une considère que les inégalités sont porteuses de croissance et de développement, l’autre (celle de Keynes et d’autres) qui dit que le creusement des inégalités peut s’opposer à la croissance, et que réduire les inégalités favoriserait la croissance et le développement. La première approche est aujourd’hui déconsidérée, la deuxième se trouve creusée par les travaux sur la pauvreté et liens entre inégalités, pauvreté et croissance. Telle est la tendance en économie. La question revient aujourd’hui à la mise en valeur d’instruments et de mécanismes pour réduire les inégalités et lutter contre la pauvreté afin de favoriser la croissance. Parmi ces mécanismes, certains proposent notamment l’accroissement de la consommation.

De nos jours, bien que les instruments de l’analyse économique soient suffisants pour analyser la sphère marchande, ils rencontrent des limites importantes et deviennent insuffisants pour approcher les formes d’organisation que l’on qualifie de secteur informel. Seuls, ils n’arrivent pas à expliquer la réalité de cette économie. Le concept de pluralité des normes est, à mon avis, important parce qu’il y a dans ce secteur un entrecroisement de plusieurs logiques : logique de marché, logique d’État, logique d’acteurs aussi…

Azeddine Akesbi 

Économiste, spécialiste d’éducation et d’emploi

Je pense à des choses qui vont, indépendamment de la science économique, nous impacter sur les plans économique, social et politique, avec des effets spécifiques sur le Maroc. Prenons, par exemple, la question de l’économie de partage ; cela se fait déjà, au niveau de la connaissance, à une échelle immense, avec des effets sur les moyens de développement du capital humain, sur l’emploi… Or, du fait qu’au niveau de notre société, les données sur le système éducatif sont affolantes, les chances du pays défavorables, les inégalités très fortes, et l’éducation de base défaillante, il serait illusoire de parler de partage, là où les chances d’en saisir la portée sont faibles. Le plus gros défi qui nous guette est le risque d’échouer dans les enjeux du savoir, de la connaissance, des compétences, des positionnements et des réseaux sociaux… où certains, malgré leurs passifs, pourraient aujourd’hui mieux relever ces défis.

À propos des classes moyennes…

Azzeddine Akesbi

La question des classes moyennes est mal posée au Maroc, il faut la soumettre à l’analyse par une démarche critique, car ce n’est pas uniquement une question de revenus, il y a d’autres inégalités à identifier. L’étude de l’accessibilité à l’emploi, par exemple, a démontré qu’à diplôme égal, les chances d’accès dépendent des origines sociales, des réseaux clientélistes. L’analyse des classes moyennes se doit ainsi d’intégrer les rapports sociaux les connexions, les réseaux, le rapport à l’État… Quant au rôle et aux perspectives de ces classes et de leur évolution, je dirais que la question reste ouverte à l’échelle mondiale, nous vivons aujourd’hui partout dans des sociétés de tension à plusieurs niveaux.

Mouna Cherkaoui

Il y a un cumul intéressant dans les approches et les travaux chez nous, il faut en effet continuer l’exploration des critères, car l’approche pour définir l’identité des classes moyennes reflète une telle diversité au niveau international. Par exemple, dans un pays en Amérique latine, les économistes ont choisi, parmi les critères d’appartenance à cette classe, le fait de posséder une voiture personnelle, ils se sont basés en cela sur le fait que la personne a réussi à épargner des revenus pour pouvoir le faire.

Rajae Mejjati

Il me semble que la question exige en effet une « re-conceptualisation ». Retour au comparatisme et à l’histoire pour comprendre les mécanismes d’émergence des classes moyennes, qui se sont manifestées avec le keynésianisme et les réformes sociales qui ont agi sur les perspectives sociologique, politique et institutionnelle des pays industriels.

À propos de l’impasse de la pensée économique…

Mouna Cherkaoui

Il est d’abord important et primordial de maîtriser sa discipline de base. Mais, il me semble qu’on va devoir aller de plus en plus vers le pluridisciplinaire. Je me trouve de plus en plus à l’étroit par la discipline que je pratique, au regard des réalités. J’ai l’impression que l’essentiel de la manière avec laquelle nous fonctionnons, dans la réalité, n’apparaît pas dans la littérature économique. Ainsi, l’analyse fine des réalités du marché de l’emploi est plus intéressante pour moi que l’analyse de modèles théoriques, et ce, à la fois pour une meilleure intelligibilité et une meilleure prise en compte du contexte.

Rajae Mejjati

Il y a un certain impérialisme dans la pensée économique des modèles économiques, né uniquement de l’abstraction des manuels de l’économie politique ; l’économie réelle, elle, est cadrée dans des sphères hétérogènes. Les modèles peuvent rendre compte des sphères complètement marchandes, en revanche, en regard avec d’autres sphères, les modèles économiques ne suffisent pas : il faudrait d’autres éclairages. La question de la pluridisciplinarité est importante. De mon point de vue, la science économique est une fausse science, un fantasme qui n’existe que dans l’esprit des économistes car l’homo œconomicus n’existe pas. Des modèles économiques sophistiqués dans des laboratoires, prétendument valables hors du temps et de l’espace, ne peuvent rendre qu’une partie de la réalité, laquelle a besoin d’autres instruments et savoirs pour être mieux appréhendée.

Azzedine Akesbi

Réfléchir uniquement en termes économiques ne peut suffire à l’analyse et l’intelligibilité du réel. Devant chaque cas, on se trouve démuni pour comprendre, et si on ne fait pas appel à d’autres disciplines, on ne pourra pas avancer. La spécialisation est, certes, nécessaire, mais pour aborder la réalité, il faut travailler en équipe avec d’autres disciplines. On a besoin d’intégrer la pluridisciplinarité. Chez nous, ce n’est pas encore une tradition. On peut commencer déjà par le développement du travail en équipes sur des projets précis.


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