Télévision et empowerment des femmes

Télévision et empowerment des femmes

L‘industrialisation de la production culturelle et plus particulièrement des programmes audiovisuels, la concurrence et les lois de marché constituent autant de facteurs dans l’émergence de la diversité des figures de présentatrices. Cette dernière se traduit par une pluralité de profils, de places et de trajectoires qui, en elle-même, vaut message. Elle met en relief non seulement de nouveaux modèles et rôles féminins, mais aussi de nouvelles logiques d’action et de stratégies au sein de la sphère privée autant que médiatique et publique. Ces nouvelles logiques d’action et stratégies adoptées par les présentatrices, dans des contextes particuliers, vont permettre à certaines d’assurer une ascension socio-économique importante. C’est, par exemple, le cas des présentatrices vedettes qui travaillent dans les chaînes transnationales des pays du Golfe où les salaires sont les plus importants (dont Al-Arabiya, Al-Jazeera et Dubaï TV).

Khadija Benguenna (Al-Jazeera)

L’analyse des nouvelles figures de présentatrices en tant que reflet d’une transformation plus générale, celle des études et des professions et de leur féminisation dans les sociétés arabes contemporaines, permet d’appréhender l’émergence de nouveaux profils de présentatrices cultivées, diplômées et professionnelles. Ce sont ces présentatrices qui vont contribuer à l’arrivée d’une nouvelle culture plus « égalitaire » entre les hommes et les femmes au sein de l’institution médiatique. Aujourd’hui, il n’est plus difficile de trouver dans le paysage médiatique arabe des présentatrices ayant eu une évolution professionnelle et salariale plus importante que celle de leurs collègues masculins.

Cette contribution offre une réflexion centrée sur le processus de féminisation, d’ascension sociale et économique ainsi que sur leurs rôles dans l’émergence d’une « égalité » professionnelle et économique entre les femmes et les hommes des télévisions satellitairesElle montre comment cette féminisation, en favorisant un accès libre au métier de présentatrice, particulièrement pour les classes moyennes, contribue à lémergence dune discrimination positive non seulement en termes de statut professionnel, mais aussi de statut économique au sein de linstitution médiatique.

Les nouveaux profils, positions et rôles des présentatrices

La féminisation du travail des femmes sur le petit écran ne signifie pas forcément quil sagit d’« une activité identifiée comme masculine »1, car dans l’histoire de la télévision arabe, comme le montre cette présente enquête et d’autres études qui portent sur les femmes dans les médias2, les femmes étaient souvent plus présentes que les hommes dans ce type d’activité télévisuelle. Néanmoins, aujourd’hui, la donne a changé, et les femmes sont de plus en plus présentes dans les différents types de travail télévisuel tels que la production, la réalisation, le montage, etc. En effet, 42,9% des présentatrices interrogées dans tous les pays ciblés participent ou produisent seules leurs émissions (22,1%) : « Je suis libre pour le choix des sujets de mon programme. Je m’occupe également de la régie et du contact avec les invités », dit Ghada Eid d’Al-fassad (« La corruption »), l’émission phare de la NTV  (chaîne privée libanaise) ; « Je suis responsable de toutes les phases de réalisation de mon programme », dit Afaf el-Gharbi, de Hannibal TV (chaîne privée tunisienne).

De plus, « le terme de féminisation n’est pas sans évoquer, dans l’ordre des rapports sociaux hommes/femmes, l’idée de démocratisation dans une analyse des rapports entre différentes classes sociales à l’accès au métier »3, comme le remarque Claude Zaidman pour son analyse de la féminisation à l’université. Pour cela, l’analyse s’inscrit dans une perspective plus générale de l’accès des femmes aux études supérieures, et pour certaines à la mobilité internationale, typique de la formation d’une classe moyenne et de professions de plus en plus mixtes. En effet, les présentatrices sont de plus en plus diplômées, alors que leurs collègues appartenant aux générations précédentes avaient suivi des études plus courtes : 49,3% des présentatrices sont titulaires d’un diplôme universitaire, 44,1% d’un master et 3,9% d’un doctorat. De plus, les présentatrices contemporaines ne sont pas seulement diplômées plus que leurs prédécesseures, mais elles cherchent aussi à améliorer leur capital culturel en reprenant leurs études supérieures (master et doctorat).

Le travail de présentatrice est la profession qui peut être exercée par différentes classes sociales. En se fondant sur des critères tels que la nature d’emploi des parents et/ou du mari, ainsi que sur la moyenne des revenus, l’enquête a révélé une diversité des origines socio-économiques des présentatrices. Celles-ci appartiennent à des familles de classes populaires, moyennes, moyennes-supérieures et supérieures dans lesquelles les parents et/ou le mari exercent différents types d’activités professionnelles.

Les présentatrices n’appartiennent pas aujourd’hui à une catégorie particulière, constituant, pour reprendre les termes de Rémy Riffel, « l’élite des journalistes » ; elles sont plutôt issues de classes moyennes. Rima Maktabi, présentatrice et reporter de la chaîne Al-Arabiya (chaîne d’information en continu appartenant au groupe saoudien MBC, et basée à Dubaï) raconte à ce propos : « Je suis issue d’une famille modeste. Mon père est décédé quand j’étais petite. C’est ma mère qui nous a élevés malgré son salaire modeste ». Cest une nouveauté apportée par les chaînes satellitaires, car les présentatrices des anciennes générations appartiennent plutôt aux élites. En effet, les premières générations de présentatrices étaient souvent issues dune bourgeoisie légèrement déclassée et se distinguaient par un parcours original, construit hors des jalons classiques.

La féminisation du travail de présentatrice est également liée à la croissante acceptation sociale du travail de présentatrice dans la majorité des sociétés arabes, ainsi que la croissante rémunération de ce métier sur le marché du travail, surtout dans les chaînes du Golfe. Rania Barghout, une des premières figures de la MBC1 (chaîne privée saoudienne basée à Dubaï), résume cette problématique : « Avant, être présentatrice était très mal vu par la société ; aujourd’hui, tout le monde veut devenir présentatrice ». Le travail de présentatrice atteint de plus en plus une acceptabilité sociale dans les sociétés arabes.

Émergence d’une discrimination positive en faveur des présentatrices

L’analyse des situations économiques des présentatrices, qui varient d’une manière très diverse selon les chaînes et les pays, d’un côté, et la progression de leurs statuts professionnels au sein des institutions médiatiques, de l’autre, permet de comprendre comment le travail de présentatrice favorise une discrimination positive en faveur de certaines présentatrices.

Les revenus mensuels de 71,4% des présentatrices au Qatar, par exemple, dépassent largement les 7000 USD, l’équivalent de 6400 euros. C’est le cas aussi des présentatrices aux Émirats-arabes-unis (EAU). Tandis qu’en Égypte 66,7% des présentatrices perçoivent un salaire de moins de 1000 USD par mois (850 euros). Constat confirmé par la directrice et présentatrice de la chaîne ESC (chaîne publique égyptienne) Mirvat Salmah ainsi que d’autres présentatrices dans la chaîne : « Les salaires mensuels sont très modestes» (Tableau 1

Cette politique salariale s’inscrit dans une logique spécifique des chaînes de pays du Golfe afin d’attirer les plus brillantes et les plus expérimentées des présentatrices dans la région. Ces chaînes ne se contentent pas d’offrir des opportunités supplémentaires (voiture, appartement, frais de scolarisation, billets d’avion, etc.) afin de conquérir ces stars. Dina El-Khawaga, qui s’est penchée sur la question des journalistes télévisuels, évoque l’augmentation du salaire chez ceux-ci grâce à l’essor de la révolution satellitaire. Selon elle, « les professionnels des médias, surtout audiovisuels, deviennent des biens précieux sur un marché en plein essor et voient leur salaire se multiplier par cinq ou dix en passant des chaînes hertziennes aux programmes et émissions satellitaires. »4

Les présentatrices des chaînes satellitaires appartiennent à des catégories professionnelles diverses selon la nature du travail. L’appartenance à une catégorie précise est souvent marquée dans le contrat. Ces catégories varient entre présentatrices (41,6%) ; présentatrice-productrice (50,6%) ; présentatrice-productrice et correspondante (2,6%).

À chaque catégorie correspond un statut dans la hiérarchie professionnelle. La plus haute de léchelle professionnelle est la main anchor (« présentatrice principale »). Ce sont les chaînes satellitaires dinformation en continu qui sont à linitiative de cette hiérarchie. La rémunération du travail évolue au fur et à mesure que le statut de la personne évolue au sein de cette hiérarchie. La nouveauté apportée par ces chaînes est le processus dévaluation des présentatrices. La formation académique, les compétences professionnellesl’expérience, la qualité et l’originalité de travail accompli sont des facteurs essentiels pour se hisser vers le haut de la hiérarchie.

Le travail de présentatrice contribue à une transformation de la répartition des rôles selon le genre au sein de la sphère domestique et professionnelle. Il s’agit d’un moyen d’empowerment des femmes. Pour certaines présentatrices, ce travail assure l’ascension dans la hiérarchie sociale au même titre que l’autonomisation économique, facteur essentiel pour que les femmes reprennent en main leur destin. Ce travail représente également de nouveaux espaces de professionnalisme pour les femmes. Il leur permet d’investir leurs compétences intellectuelles et professionnelles avant tout dans les nouvelles manières de travailler. Il leur permet aussi de développer de nouvelles formes d’autonomie, d’action et de professionnalisme à l’intérieur même des chaînes. Dans une telle configuration, le travail de présentatrice favorise l’émergence d’une culture « égalitaire » dans la hiérarchie sociale, professionnelle et économique des chaînes satellitaires en langue arabe, et, partant, donne aux millions de téléspectateurs et téléspectatrices qui les regardent des exemples de promotion sociale des femmes qui modifient leurs perception traditionnelle des rôles de genre.

 

1.     Guillaume Malochet (2007). La féminisation des métiers et des professions. Quand la sociologie du travail croise le genre. Sociologie pratiques, vol 1, n°14, p. 92.

2.     Nahawand Al-Kadiri et Souad Harb (2002). Al i’lamiyyoun wal i’lamiyat fil télévision : bahth fil adwar wal mawake’ (« Les Hommes et les Femmes de la télévision : Enquête sur les rôles et les places »), Beyrouth, Bahithat (chercheuses).

3.     Claude Zaidman (2007). La notion de féminisation. Les cahiers du CEDREF [En ligne], 15/2007, mis en ligne le 09 février 2013. URL : http://cedref.revues.org/499, consulté le 10/02/2014.

                4.       Dina EL-Khawaga (2002). Le journalisme télévisuel dans le monde arabe : l’essor d’une nouvelle profession. Franck Mermier (dir.), Mondialisation et nouveaux médias dans l’espace arabe, Paris, Maisonneuve & Larose. p. 17.

 

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