Sisyphe le maghrébin

Sisyphe le maghrébin

L’histoire de la coordination des politiques économiques maghrébines est celle d’un mythe où s’illustre la dis-coordination préméditée de politiques économiques constamment divergentes, leurs lots de conflits s’ajoutant aux difficultés objectives d’un tel projet. On s’étonnera dans ce parcours de plus d’un demi-siècle de la détermination flegmatique des bureaucraties de ces mêmes États à sauver ce qui pouvait l’être de ce rêve mais se retrouvaient désavoués chaque fois par leur haute hiérarchie, celle-là même qui leur avait ordonné de le tenter. Une chronologie succincte d’une mort annoncée synthétise cet état de fait.

Le Maghreb économique pré mortem 1963-1964 : un mauvais départ ?

En Avril 1964, malgré la récente guerre des sables qui jette un froid sur l’édification maghrébine s’est réunie une conférence d’experts sur le développement industriel du Maghreb, à laquelle participait la Libye, absente jusque-là. Cette première conférence étant renforcée par deux réunions interministérielles à Tunis et à Tanger dans la même année. Si la volonté politique [formellement] était présente, les discordances sur le format de l’intégration régionale semaient le doute : Union douanière, zone de libre-échange ? Principal résultat, il a été décidé d’instituer des organes chargés d’étudier les différents problèmes et d’élaborer les projets de décisions dans le cadre d’objectifs généraux en matière de coopération économique.

1964-1975 : Le CPCM1 ou la tentative avortée du rapprochement économique

La conférence de Tanger a procédé à la création du Comité Permanent Consultatif (CPCM) « chargé d’étudier l’ensemble des problèmes afférents à la coopération économique dans le Maghreb ». Cette institution au statut consultatif, très flou, a joué un rôle historique. Elle avait muri à cette époque déjà des études et des propositions en matière de coordination et d’harmonisation des politiques maghrébines bien au-delà de celles que les praticiens et experts économiques tentent aujourd’hui de présenter. Elle s’est notamment renforcée d’un Centre d’études industrielles sis à Tanger et d’autres institutions spécialisées2.

Chargé d’élaborer un plan d’accord intergouvernemental sur cinq ans3, le CPCM s’est vu refusé sa proposition minutieusement préparée lors de la conférence de Rabat en 1970. En dépit de ce rejet, le CPCM a persévéré et réussi à présenter une proposition sur la question des règles d’origine en matière commerciale en 1971, laquelle n’a pas abouti également…

1989 : Le nouveau souffle apporté par l’UMA4 ?

Le retour maghrébin n’a eu lieu qu’en 1989 avec la création de l’UMA. Le texte de création de Marrakech assure que le but de l’Union est de poursuivre une politique commune dans différents domaines dont économique : « L’UMA œuvre pour la réalisation du développement industriel, agricole, commercial et social des États membres, la réunion des moyens nécessaires à cet effet, notamment en mettant sur pied des projets communs et en élaborant des programmes globaux et sectoriels ». En 1990, l’option de l’Union douanière est explicitement exprimée par une résolution présidentielle, puis en 1991, le Secrétaire général de l’UMA a eu la charge d’examiner les perspectives d’une zone de libre-échange. La CNUCED5 avait financé une étude dans ce sens, ce qui a abouti en 1994 à la rédaction d’un projet de convention comprenant le concept de cette zone, ses institutions, les mécanismes de suivi de son déploiement…

Mais toute coordination, même en termes économiques6, ne se concrétise, dans le cas maghrébin, que par des cadres plus larges et la présence d’autres intervenants. C’est justement le cas du 5+5 : la coopération avec les cinq pays européens (Portugal, Espagne, France, Malte, Italie) où les questions sécuritaires sont les plus présentes, mais où se dessinent aussi des coordinations en matière des transports, des énergies renouvelables et de l’environnement.

 

Verbatim :

Propos recueillis par Bachir Znagui auprès de M. Hassan Sqalli, ancien directeur des affaires économiques et financières de l’UMA.

« À la fin de 1975, déclare-t-il, le Maroc a perdu tout enthousiasme, c’était quasiment la fin du CPCM. »

« Avec le concours de la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement) et du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), le CPCM avait préparé, un modèle d’intégration économique à travers les domaines monétaire, commercial et des investissements intermaghrébins. Le projet préconisait des mesures parmi lesquelles un abaissement des tarifs douaniers de 10% par an sur cinq ans et une libéralisation totale du commerce des produits industriels maghrébins. Le rejet de ces propositions a été dur à supporter par les experts qui y ont travaillé. »

« En 1999, tout était prêt ! Rien n’a été fait pourtant. »

 

 

  1. Comité Permanent Consultatif
  2. Soit une vingtaine de comités ou de commissions placés sous sa tutelle. Entre autres, la commission des transports (ferroviaire, aérien, maritime.), de l’énergie
  3. Cet accord porte sur la libéralisation du commerce régional, le développement du commerce des produits agricoles maghrébins, la réduction des interdictions ou de restrictions d’importations de produits en provenance des pays arabes, la mise en place des mesures protectionnistes à l’égard des pays tiers, la création d’un système de paiement pour encourager le commerce régional et la coordination des politiques d’industrialisation.
  4. Union du Maghreb Arabe.
  5. Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement
  6. Il est intéressant de constater à ce propos que les échanges entre Etats membres s’effectuent encore aujourd’hui en dollars américains.
  7.  

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